Mercredi 28 octobre, le tribunal administratif de Paris a rendu sa décision dans l’affaire de Majdouline B., infirmière sanctionnée pour avoir refusé de retirer son calot. Après avoir relevé que l’argument de l’hygiène ne permettait pas d’interdire le port d’un calot, le tribunal a estimé que le refus d’obéir à l’ordre de le retirer ne pouvait justifier cette sanction. L’ordre de le retirer est illégal : « L’AP-HP ne pouvait légalement interdire à [Majdouline B.] de porter un calot. » La suspension de huit mois est jugée disproportionnée et l’AP-HP devra verser les salaires non perçus. Un désaveu pour la direction de l’AP-HP pourtant sûre d’elle, qui n’a cessé, en même temps qu’elle déroulait ses arguments fallacieux en justice, de mettre la pression à de nombreuses collègues pour qu’elles ne portent pas de couvre-chefs.
En octobre 2025, l’AP-HP avait révoqué Majdouline, infirmière à la Pitié-Salpêtrière, après des mois de pressions pour lui faire retirer son calot. En janvier 2026, le tribunal administratif avait suspendu cette révocation, estimant la sanction disproportionnée. L’AP-HP avait alors remplacé la révocation par huit mois d’exclusion sans traitement. Le 2 octobre, le procès sur le fond avait lieu, suivi par de très nombreuses soignantes concernées par les mêmes menaces, et leurs collègues écœurées d’assister aux campagnes de traque et de dénigrement des équipes dans des services déjà saignés à blanc.
Le jour de l’audience, devant le tribunal, des dizaines de soignants, de militants syndicaux et soutiens étaient venus dénoncer le caractère systématique de ces situations, et rappeler que Majdouline n’était pas seule. L’AP-HP, malgré ses cris d’orfraie depuis plusieurs mois, ne sera pas parvenue à faire de cette affaire une problématique disciplinaire, par essence individuelle. Le courage de Majdouline dans son refus répété de se soumettre à l’arbitraire – contraignant la direction de l’hôpital à porter la contradiction jusqu’au bout – les révélations de la presse, le soutien syndical et politique, mais surtout celui de milliers de collègues, notamment sur les réseaux sociaux, aura mis en lumière les agissements racistes que subissent des milliers de travailleuses dans le pays et le zèle islamophobe d’un employeur public qui applique d’ores et déjà une politique d’extrême droite, meilleure alliée des mesures antisociales.
Un acharnement judiciaire, à l’image de l’acharnement subi par les collègues
Le tribunal administratif inflige ainsi une défaite cinglante à l’AP-HP : annulation de la sanction, ordre de payer les huit mois de salaire non perçus pendant la suspension, et surtout la juge reconnait que « l’AP-HP ne pouvait légalement interdire à Mme [Majdouline B.] de porter un calot ».
Pour statuer en ce sens, la juge explique que l’argument de l’hygiène ne tient pas : « Il ne ressort ni des recommandations générales, ni des recommandations spécifiques que le port du calot, dont il n’est au demeurant pas contesté qu’il constitue un accessoire hospitalier en usage dans certains services, serait interdit. […] Dans ces conditions, Mme [Majdouline B.] est fondée à soutenir qu’en fondant sa décision sur la méconnaissance de l’article 234 du règlement intérieur et des recommandations du CLIN, l’AP-HP a entaché sa décision d’une erreur de droit. » Elle précise quand même qu’il est possible pour le directeur de l’hôpital d’interdire une tenue, même sans texte exprès, qui met en péril l’objectif de protection contre le risque infectieux – mais encore lui faut-il pour cela le démontrer ! Mais dans le fond, ce n’est pas de la conscience professionnelle des soignantes que l’AP-HP doute. L’hygiène n’a été qu’un prétexte, mobilisé tardivement – et manifestement gauchement – dans un dossier qui à l’origine reprochait le « non-respect de la neutralité ». L’AP-HP continuera peut-être de nous poser des questions – à certaines d’entre nous – sur nos vies privées : croyances, mais aussi est-ce qu’on lave nos couvre-chefs ? Nos cheveux ? Où va-t-on avec ce calot ? À cela nous répondrons par la mobilisation collective, uniquement.
La vraie limite de cette décision réside dans le fait que l’atteinte à un intérêt public n’est pas reconnue, et le refus d’obéir ne peut ainsi être justifié selon le juge. Il reste qu’en reconnaissant le caractère illégal de l’ordre, la décision représente un véritable point d’appui pour l’avenir. Il faut nous en saisir : l’expliquer partout, se réunir, redonner confiance.
Combattre leur monde
Même si le jugement n’en dit pas mot, nous réitérons : un calot chirurgical n’est pas un signe religieux. Le fait de déduire une telle appartenance de l’apparence, du nom ou de l’origine supposée des collègues est un acte raciste en soi. Donner la consigne de surveiller, de mettre au pas, de sanctionner, voire d’évincer des collègues parce qu’elles sont musulmanes ou supposées l’être relève d’une logique islamophobe qu’il faut combattre partout, notamment au travail, là où réside le rapport de force avec les patrons et leur monde.
Sur la religion toutefois, répondons. Nous sommes des révolutionnaires, et nous défendons une conception matérialiste du monde. Nous combattons l’influence des idées religieuses, comme nous combattons les idéologies qui présentent l’ordre social et patriarcal existant comme naturel, immuable ou voulu d’en haut. Mais défendre cette conception du monde ne signifie pas combattre ceux qui croient, ni cautionner les discriminations contre celles et ceux qui ont une religion. Nous n’avons pas besoin de partager les convictions de toutes nos collègues pour nous battre à leurs côtés. Notre combat contre les idées religieuses ne saurait servir de justification à la répression patronale de celles et ceux qui y adhèrent.
Nous ne sommes pas dupes de la laïcité telle que la brandissent les pouvoirs politiques et les patrons. Elle est à géométrie variable : la religion est honorée par le pouvoir lorsqu’elle accompagne les institutions, sert les puissants ou contribue à maintenir l’ordre social ; elle devient un épouvantail lorsqu’il s’agit de désigner une partie de la population à la vindicte. Cette laïcité ne nous protège pas des oppressions. Elle a été ici une arme pour opposer les travailleurs entre eux, en faisant de certaines collègues des suspects permanents.
Et à ceux qui, dans les syndicats, se sont opposés à ce combat, cette victoire est la meilleure réponse. La direction de SUD AP-HP qui a combattu la mobilisation et fini par exclure notre camarade Blandine Chauvel pour l’avoir menée, ainsi que toute sa section, dont Majdouline B., aura à en répondre.
Enfermer dans une identité permet d’isoler, de désigner et d’opprimer. À l’instar des discours politiques et médiatiques réactionnaires servis depuis des années, les emballements islamophobes et racistes visent à saturer l’attention, à faire passer au second plan les conditions de travail, les salaires ou les sous-effectifs.
Quand les patrons s’attaquent à une collègue pour faire un exemple, c’est pour envoyer un message à toutes les autres, leur souffler qu’elles sont menacées par ce même niveau de violence et d’arbitraire. Voilà comment fonctionne le rapport de force patronal : il n’a pas besoin de sanctionner tout le monde pour faire peser sa menace sur l’ensemble du personnel.
Mais les directions oublient une chose : ce sont les travailleurs qui font tourner l’hôpital. Ce sont eux qui assurent les soins, accompagnent les patients, font face aux urgences et compensent chaque jour le manque de moyens. Sans eux, aucune direction ne fait fonctionner quoi que ce soit.
Et c’est cette force collective qui peut faire obstacle à l’arbitraire. La mobilisation autour de Majdouline l’a montré. La lutte paye.
Val Romero

