Le 21 septembre 2001, plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium explosaient à l’usine AZF. La déflagration a ravagé les quartiers avoisinants, blessant 2500 personnes et en tuant 31, dont 21 ouvriers travaillant sur le site de l’usine. Plus de 30 000 logements ont été détruits ou endommagés, principalement dans les quartiers Papus, Empalot, la Faourette et le Mirail. Passé la stupeur et l’abattement, vint la volonté de comprendre et la colère. Le collectif « Plus jamais ça, ni ici ni ailleurs » s’est alors formé et a appelé à une manifestation. Dès le 29 septembre, des milliers d’habitants sinistrés, en grande majorité issus des quartiers populaires construits de plus en plus proches de la zone industrielle, manifestaient dans les rues de Toulouse pour demander justice et réparation. Pour tenter de se disculper, la direction de l’usine, aidée par Total, dont l’usine dépend, privilégiait la piste d’un attentat terroriste. En réalité, l’explosion était le résultat de négligences graves de la part de la direction, ce que l’enquête ne parviendra à démontrer qu’en 2006. Des déchets chlorés et des stocks de nitrate d’ammonium avait été entreposés dans un même bâtiment, deux produits hautement réactifs s’ils sont mélangés… Comme le rappelle Pauline Miranda, présidente de l’association des sinistrés du 21 septembre 2001, dans une interview à Mediacités pour les 20 ans de la catastrophe : « Ce sont bien les manquements délibérés dans l’organisation de l’usine, notamment dans la procédure de traitement des déchets industriels du site et la généralisation de la sous‐traitance qui sont les causes avérées de l’explosion. »

Total exempté, les sinistrés sur la paille

Après plus de dix ans de procès, le dernier, rendu en 2019, tranche sur la condamnation du directeur de l’usine, Serge Biechlin. La société Grande Paroisse, filiale de Total dont dépend AZF, est condamnée à 225 000 euros d’amende. Une broutille au regard des dégâts infligés. Le groupe Total, quant à lui, ne sera pas inquiété… alors qu’il était le premier responsable et qu’il aurait dû payer pour les sinistrés et les victimes ! Certains, notamment les plus pauvres, n’ont été relogés que bien tard, et parfois loin de Toulouse. Le maire, Philippe Douste-Blazy avait profité de la crise pour éloigner les pauvres de la ville et briser les liens des collectifs de sinistrés. Patrons de l’entreprise et pouvoirs publics ont tout fait pour empêcher une explosion (sociale cette fois-ci), jouant sur la division entre la population impactée et les salariés de l’usine.

Sauver les emplois ou sauver des vies ? Une opposition créée pour diviser

Des salariés ont été pointés du doigt comme responsables par les pouvoirs publics. Du pain béni pour la direction et Total qui, aidée par les directions de certains syndicats, ont fait du chantage à l’emploi pour que l’usine redémarre, opposant défense des emplois avec la revendication légitime des habitants sinistrés de ne pas laisser une usine dangereuse tourner aussi près de leur lieu de vie et sans aucune garantie qu’un tel accident ne se reproduise pas. Au final, l’usine a fermé ses portes en 2002 et 950 salariés d’AZF et de la sous-traitance ont perdu leur emploi. Les reclassements proposés par l’entreprise étaient souvent accompagnés de mutations dans d’autres villes, ce qui a découragé bon nombre d’accepter. Pour eux, qui avaient vécu de plein fouet la catastrophe, la perte de leur emploi s’est ajoutée au traumatisme. Alors qu’il y aurait eu les moyens de garantir à la fois les emplois et la sécurité des habitants, si Total avait été forcé de mettre la main à la poche.

De plus, l’arrêt de l’usine n’a pas amené à une remise en question globale des risques industriels pour la population. On retrouve encore aujourd’hui à 500 mètres de l’ancien site AZF le site d’ArianeGroup, ancienne SNPE, dans lequel sont fabriqués des carburants pour fusées. Partout, les capitalistes jouent avec des vies humaines. Les explosions pour cause de stock de nitrate d’ammonium se comptent par dizaines, dont la dernière en date a ravagé le port de Beyrouth en août 2020. Tant que les choix de production seront sous leur contrôle, nos vies seront menacées par leur soif de profits.

Correspondant