
Traduction d’un article des camarades d’Izar (État espagnol)
Les mobilisations pour le logement secouent l’arène politique
Il y a plus d’un mois que nous connaissons de fortes mobilisations depuis que le 23 septembre dernier, Maricarmen, une femme âgée de 87 ans, a été expulsée en prime time par un fonds vautour. Les centaines de personnes qui se sont rassemblées devant la porte de sa maison n’ont pas pu empêcher son expulsion et son admission ultérieure à l’hôpital Gregorio Marañón. Elle n’en est pas sortie vivante.
Les images de Maricarmen, expulsée de sa maison sur une civière du Samu, ont provoqué une vague d’indignation. La répression exercée par la police contre les partisans de Maricarmen qui tentaient d’empêcher l’expulsion a dévoilé une colère de grande ampleur. La solidarité ne s’est pas fait attendre. Les mobilisations contre l’expulsion de la vieille femme se sont étendues à tout le territoire. Des manifestations massives qui ont réussi à pointer du doigt la responsabilité du fonds vautour, Urbagestión, qui après avoir acheté l’immeuble pour spéculer sur ces appartements, n’a pas hésité à augmenter le loyer de Maricarmen de 500 euros à 1 650 euros.
Mais ces grandes manifestations n’ont pas seulement mis en avant le cas particulier d’Urbagestión. Elles ont mis le doigt là où ça fait mal, en pointant le problème général du logement en Espagne. C’est-à-dire le problème d’un système économique qui permet à une minorité déjà riche de s’approprier la majorité du parc immobilier locatif pour spéculer et en tirer de plus grands profits. Un système où prévaut, avant tout, le droit à la propriété privée de 13 entreprises qui possèdent jusqu’à 100 000 logements en location, avec pour seul objectif un enrichissement indécent, face au droit au logement et à une vie décente pour des milliers et des milliers de travailleurs et de retraités.
La génération qui est descendue dans la rue est majoritairement jeune. Fatiguée de ne pas pouvoir devenir indépendante et de devoir partager un appartement à plus de 30 ans. Cette génération sait que le problème est structurel et que le gouvernement « le plus progressiste de l’histoire » n’a pas répondu en huit ans aux besoins de la classe ouvrière et de la jeunesse en matière de prix des loyers, d’interdiction des expulsions ou d’augmentations salariales, bien en dessous de l’augmentation du coût de la vie, favorisant ainsi une grande perte de pouvoir d’achat. Mais cette génération qui se politise au gré de ces mobilisations est aussi profondément antifasciste, s’opposant également aux discours de haine du Parti populaire [principal parti de droite, ndlr.] et de Vox [principal parti d’extrême droite, ndlr.] qui enflammaient depuis plus d’un mois les plateaux de télévision et les rues avec un discours raciste, en désignant les travailleurs migrants comme la cause de nos malheurs. Le mouvement pour le logement ne s’y trompe pas : les envahisseurs, ce sont les investisseurs, qu’ils soient espagnols, américains ou européens et non les migrants.
Avancement des élections, convocation de la grève générale et opération électoraliste
Comme nous l’avons écrit dans d’autres articles, Pedro Sánchez et son gouvernement ont vu dans ces mobilisations une occasion unique de renverser électoralement la situation d’usure qu’ils subissent depuis des mois. Pour eux, c’était maintenant ou jamais. Ils savent que, bien qu’ils n’aient pas répondu aux besoins de la majorité en matière de logement et de salaires, la gauche institutionnelle est plus à l’aise face au PP et à Vox pour parler de logement et de droits sociaux que de sécurité, d’immigration ou de corruption. S’ils n’ont apporté aucune solution sérieuse au problème de l’accès au logement, ils l’imputent au blocage parlementaire de la droite espagnole et catalane, et à l’absence de majorité suffisante.
C’est pourquoi, le 5 octobre dernier, Pedro Sánchez annonçait, après un week-end de grandes mobilisations pour le logement, l’avancement des élections au 29 novembre prochain. Immédiatement après, et bien que ce soit une revendication du mouvement lui-même et du Syndicat des locataires de Madrid, les directions syndicales des CCOO et de l’UGT [Comisiones Obreras et Unión General de Trabajadores, principaux syndicats, ndlr.] convoquaient, pour la première fois en 14 ans, une grève générale pour le 11 novembre, dans le but clair de faire campagne pour la gauche institutionnelle, et en aucun cas avec l’intention sérieuse d’arracher des mesures en matière de logement et de salaires, ou d’auto-organiser les travailleurs dans les entreprises.
Cependant, la jeunesse et les travailleurs qui se mobilisent savent parfaitement que le problème du logement est intimement lié à la logique du système capitaliste, et que c’est pour cette raison que le gouvernement PSOE-Sumar [PSOE : équivalent du PS ; Sumar : coalition dominée par le Parti communiste espagnol, ndlr.] ne s’y est pas attaqué au cours de ces années. Tout comme le gouvernement PSOE-UP [UP : ancienne coalition regroupant Sumar et le parti de « gauche radicale » Podemos, ndlr.] ne l’a pas fait, lorsqu’il existait une majorité au parlement sans Junts [parti politique indépendantiste catalan, ndlr.]. En ce sens, la loi sur le logement que ce gouvernement a approuvée en 2023 n’a jamais remis en question le fait que le logement continue de fonctionner comme un bien marchand sur lequel il est possible spéculer, et n’a ni résolu le problème de l’augmentation des loyers, ni interdit les expulsions. Peu importe qu’Ione Belarra [ministre des Droits sociaux, Sumar, ndlr.] ait parlé alors d’accord « historique ».
Quant aux logements qui allaient être mis à la disposition des travailleurs et de la jeunesse à des prix « abordables », il s’agissait en fait de 50 000 logements provenant de la Sareb, le parc de logements que l’État a absorbé en 2012 en renflouant les grandes banques en faillite (dont Bankia), en mettant ces logements à la disposition des fonds vautours au lieu de créer un parc public de logements à loyers modérés. Des milliers de ces logements sont entre les mains de Blackstone, KKR ou Lone Star [trois des plus grands fonds d’investissement mondiaux, spécialisés dans l’acquisition et la gestion de portefeuilles immobiliers, ndlr.] et ils les gèrent eux-mêmes pour tirer le maximum de profits. Les logements proposés par le gouvernement PSOE-UP avec cette loi – sans qu’ils ne cessent jamais d’être gérés par ces fonds – étaient les logements Sareb qui n’intéressaient pas ces fonds, car ils n’étaient pas terminés ou situés dans des zones rurales où la demande est très faible.
Les décrets présentés par le gouvernement et rejetés au congrès s’inscrivaient entièrement dans cette logique de mascarade électoraliste. Ils étaient le fruit des mobilisations, mais ne répondaient pas aux problèmes de fond et se contentaient seulement de mesures superficielles, comme, par exemple, la limitation jusqu’en 2028 de l’achat par les fonds vautours d’immeubles en dessous de 70 % de leur valeur ; sans préciser, d’ailleurs, ce qu’est un fonds vautour, ou en approuvant des déductions fiscales pour les locataires, tout en accordant des bonus aux propriétaires qui baisseraient les loyers.
Les campements, les comités de grève unitaires et l’auto-organisation du mouvement
Les mobilisations contre l’expulsion de Maricarmen ont permis de faire plier Urbagestión. Finalement, elle n’a eu d’autre choix que de conclure un accord avec les avocats de Maricarmen pour qu’elle puisse retourner à sa maison en sortant de l’hôpital. Maricarmen est décédée avant, mais cela a montré la force et la capacité de la mobilisation à changer nos conditions de vie.
C’est au cœur de ces mobilisations qu’un campement s’est installé d’abord Plaza del Sol [à Madrid], puis dans de nombreuses autres villes d’Espagne. De ces campements ont émergé à nouveau des assemblées générales quotidiennes massives. Et dans ces assemblées, on a bientôt parlé de construire la grève générale du 11 novembre, par la création de comités de grève unitaires, comprenant des étudiants et des travailleurs, syndiqués ou non, et quel que soit le syndicat de chacun.
Cela ne signifie pas nier l’importance d’être organisés. Pas du tout. L’organisation dans les lieux de travail à travers les centrales syndicales est un outil indispensable. Mais il s’agit aussi, au cœur de ces fortes mobilisations pour le logement des dernières semaines et des campements, de construire et de renforcer des cadres d’auto-organisation du mouvement, en les dotant d’outils propres qui permettent, de manière unitaire, que les étudiants et les travailleurs convergent et décident comment construire la grève générale du 11 novembre, quelles actions mener et quelles perspectives donner après le « 11N » à cette lutte pour le logement, pour les salaires et pour les services publics.
Si nous partions de l’idée que les directions syndicales des CCOO et de l’UGT n’ont aucun intérêt à renforcer cette mobilisation au-delà du 29 novembre – et encore moins à le faire en construisant des cadres d’auto-organisation qui facilitent la participation des travailleurs et de la jeunesse à la base –, il est nécessaire que ceux qui le veulent proposent une alternative pour que le mouvement ait ses propres outils, pour ne pas dépendre à tout moment de la volonté de ces directions syndicales et de la gauche institutionnelle. Cela signifie donner au mouvement une indépendance qui lui permette de tracer sa propre feuille de route.
Il est clair que les directions des CCOO et de l’UGT ne misent pas sur la mobilisation pour améliorer les conditions de vie de la majorité et qu’elles sont très assujetties à la gauche institutionnelle. C’est pourquoi la majorité des conventions collectives sont signées avec des augmentations salariales qui ne nous permettent pas de récupérer le pouvoir d’achat perdu au cours de la dernière décennie, et qu’aucune grève générale n’a été convoquée pendant 14 ans, alors que ce gouvernement développe une politique de réarmement qui augmente le budget militaire de plus de 196 % (34 000 millions d’euros) depuis 2018, tandis que les loyers augmentent de 45 % et le coût de la vie de 27 %, sans que nos salaires augmentent de même. Tout leur pari passe par la voie institutionnelle et la négociation avec le patronat, sans prendre la rue, et surtout en sabotant toute forme d’auto-organisation des travailleurs, comme les assemblées générales qui leur permettraient de prendre toutes leurs décisions de manière indépendante et de déborder leurs directions dans la lutte.
Ceux d’entre nous qui sont convaincus que seule la mobilisation déterminée de la jeunesse et des travailleurs permettra d’obtenir que nos salaires augmentent autant que le coût de la vie, que les loyers baissent et que l’investissement soit renforcé dans les services publics plutôt que dans la guerre, ont la responsabilité de saisir toutes les occasions pour renforcer les cadres d’auto-organisation qui permettent de développer une politique propre des travailleurs.
C’est là que s’inscrit l’importance de la construction des comités de grève unitaires nés des campements et de leur coordination ultérieure, tant au niveau local qu’au niveau étatique. Cependant, nous ne comprenons pas comment des organisations politiques et syndicales qui font ce même diagnostic concernant les directions syndicales des CCOO et de l’UGT et de la gauche institutionnelle, n’optent cependant pas pour renforcer les comités de grève unitaires, et privilégient la construction de comités de grève propres. Quoi que l’on en dise, soit on développe les comités de grève unitaires, soit chacun développe ses propres cadres. Si chaque organisation ou collectif faisait de même, nous aurions des comités de grève de dizaines d’organisations, qui ne convergeraient pas.
Cette orientation est néfaste, pour au moins deux raisons. La première est qu’elle rend impraticable une politique unitaire et commune de toutes ces forces, discutée et convenue dans les assemblées générales du mouvement lui-même. La seconde, et c’est la plus grave, est qu’elle affaiblit les cadres d’auto-organisation dans lesquels peuvent converger l’ensemble de ceux qui veulent se mobiliser, qu’ils soient organisés, syndiqués ou non, indépendamment des étiquettes de chacun. Bien sûr, il est légitime et même nécessaire que les organisations se renforcent, pour que, lorsque les mobilisations s’essoufflent, il y ait encore des militants mobilisés. Mais cela ne devrait pas être contradictoire avec le fait de doter le mouvement de ses propres organismes pour décider collectivement de l’orientation à suivre, sans dépendre de personne. La combinaison des organisations politiques et syndicales – dont la boussole est à la fois la dénonciation de la logique du système capitaliste et la construction de la mobilisation et de la grève pour tout changer –, ainsi que de larges secteurs de la jeunesse et des travailleurs mobilisés, est la meilleure arme pour construire un mouvement d’ensemble et pour faire plier celui qui sera à la tête du gouvernement après le 29 novembre.
Dans un contexte de croissance de l’extrême droite et d’augmentation claire de la violence policière, cette intervention commune dans la lutte des classes est encore plus nécessaire. Il ne sert à rien de passer toute sa vie à dénoncer les directions syndicales bureaucratiques si, lorsqu’il y a des occasions de renforcer les cadres d’auto-organisation et de se diriger vers des situations de débordement, nous les laissons passer.
Quelles perspectives après le 11N ?
La situation au niveau européen est explosive. Les mobilisations de masse en France, avec un mouvement jeune qui ne diminue pas malgré la répression policière, le déploiement de l’armée, les couvre-feux et les interdictions de manifestations, et qui commence à se combiner avec le monde du travail, laissent entrevoir la possibilité d’arracher des victoires. Dans ce contexte, les mobilisations pour le logement, les salaires et les services publics au détriment de la guerre pourraient s’étendre au-delà même de la Belgique, de l’Italie ou de l’Espagne.
Il faut profiter de la situation actuelle et empêcher que tout s’arrête ici après la grève générale, lorsqu’on entrera en campagne électorale. La mobilisation doit être soutenue dans le temps et de manière massive. Pour cela, on ne peut pas dépendre de la gauche institutionnelle ou des directions syndicales des CCOO et de l’UGT. Il est nécessaire de doter le mouvement de cadres de coordination étatiques qui lui permettent de maintenir une politique indépendante des institutions. Si l’ensemble des organisations qui maintiennent une politique d’indépendance de classe se mettent à l’ouvrage, il est possible de faire des pas dans ce sens.
Il existe actuellement des comités de grève unitaires dans de nombreuses localités. Il faut dès maintenant lancer un appel à une rencontre au niveau national de ces comités pour décider ensemble des pas à suivre après la grève. Les collectifs pour le logement, les syndicalistes combatifs et les organisations révolutionnaires doivent miser sur cette possibilité et renforcer le mouvement pour le logement et pour les salaires au-delà du 29 novembre, quel que soit le gouvernement qui arrivera au pouvoir.
Indépendamment de ce que chacun votera le 29 novembre, de l’organisation à laquelle on appartient ou non, la seule façon d’imposer des revendications d’urgence sociale est la mobilisation déterminée dans le temps, dans laquelle celles et ceux qui manifestent et font grève sont celles et ceux qui décident des suites et de l’orientation du mouvement, en désignant les véritables responsables de la situation actuelle : tous ceux qui spéculent sur des besoins de première nécessité comme le logement, le patronat qui ne cesse d’augmenter ses bénéfices aux dépens de notre pouvoir d’achat et les gouvernements de plus en plus autoritaires qui nous conduisent à la guerre pour la conquête de nouveaux marchés, dans un affrontement entre capitalistes des différents pays. En définitive, un mouvement qui désigne la logique même du système capitaliste, auquel il n’importe que d’augmenter et d’accumuler de plus en plus de richesses, même si cela entraîne pour la majorité de la planète la misère, l’exploitation, les guerres et la destruction. Il faut changer le monde à la base. Pour cela, nous tous et toutes qui produisons tout, devons décider de tout.
Ruben Quirante (Izar)
