Les lycéens se sont organisés dès le début. Combien de groupes Snap pour prévoir les blocus ? Sûrement autant que de lycées mobilisés ! Mais rapidement, le besoin de se retrouver « en vrai » pour décider ensemble s’est fait sentir.

Par en haut, par en bas, par où commencer ?

L’organisation de la lutte par ceux qui luttent ne tombe pas du ciel. Alors on la commence là où c’est possible. Dans des lycées de Besançon ou Toulouse, des assemblées générales ont pu se tenir à plus d’une centaine. Ailleurs, fermeture administrative et répression policière ont mis à mal les réunions par lycée. Les lycéens se sont donc réunis à tous les niveaux, chaque échelon renforçant les autres. Par exemple, ceux qui s’organisent pour les blocus de Sevran, Aulnay et Villepinte (Seine-Saint-Denis) se réunissent en coordination 93 nord, animent la coordination Paris-banlieue et participent à la coordination nationale lycéenne (CNL), comme c’est aussi le cas dans le 94 ou dans la coordination ouest Île-de-France.

Trop tôt pour du national ? Pas du tout ! La première réunion de la CNL le 11 octobre a donné envie de mieux organiser la seconde, avec plus de délégations élues, plus de mandats, et surtout plus de villes ! Pari réussi : de Rennes à Aix et de Lille à Bordeaux, 18 villes hors IDF sont revenues, avec à leur côté des villes de banlieue parisienne comme Courbevoie (92), Cachan (94) ou La Courneuve (93).

Quartiers populaires et beaux quartiers ?

Dans la salle, tout le monde sait qu’entre les lycées Saint-Denis et Henri IV, il y a un ou deux zéros de différence sur le compte bancaire des parents. Ça préoccupe : il ne faudrait pas que les intérêts des quartiers pauvres passent à la trappe ! Tous cherchent à ce que les lycées de banlieue soient au premier rang de la lutte et sous les projecteurs. Côté lutte, ça va, car ce sont eux qui dirigent depuis le premier jour. Côté projecteur, les coordinations font des tentatives : manifestation dans le 93 et bientôt dans le 94, cagnottes pour que l’argent ne bloque pas les déplacements à Nancy, faire gaffe à ce que ceux à qui l’État dit « fermez-là, la politique ce n’est pas pour vous », soient de toutes les délégations et de toutes les prises de parole. Surtout, chaque vidéo et chaque tract rappelle que la colère vient des inégalités, qu’on ne croit pas à la méritocratie, qu’on veut la fin du tri social à l’école et des moyens pour les lycées populaires.

La politique, la vraie !

À tous ceux qui disaient qu’il faut passer par les grandes écoles pour faire de la politique, les lycéens ont prouvé le contraire. De 14 à 18 ans, réunis parfois à plusieurs centaines, ça discute sec. Que revendiquer ? Comment s’organiser ? Parler au micro de BFM pour ne pas laisser les plateaux aux racistes ? Encore faut-il aussi avoir nos propres moyens d’expression – conférence de presse à Nantes, meeting « Paris x banlieues », comptes Instagram, etc. Comment être le plus représentatif des groupes mobilisés ? Faut-il faire tourner les délégués ou surtout en faire grossir le nombre pour ne pas perdre l’expérience accumulée de semaine en semaine ? Faut-il ne faire voter que les délégations mandatées, ou faut-il pour l’instant s’assurer que tous les lycéens mobilisés participent en se sentant représenter plus qu’eux-mêmes ?

Surtout, notre démocratie, elle, agit. Pour appliquer les votes, les coordinations se sont dotées de comités de mobilisation. Ils organisent des cagnottes avec des trésoriers mandatés, déclinent les appels en tract à destination des travailleurs, gèrent ensemble les réseaux sociaux et les contacts presse, préparent les manifestations et prochaines assemblées (salle, visuels, ordre du jour) et y rendent des comptes devant tous leurs camarades. Et ça marche ! Les participants de la coordination nationale sont unanimes : la deuxième était mieux, pas par magie mais parce que leur équipe de liaison l’avait préparée en mettant au pot commun toutes les idées et toutes les expériences.

Qui décide ?

Ça, le gouvernement n’aime pas du tout. Il n’a pas de bon interlocuteur à qui s’adresser pour essayer de faire gober trois miettes et que tout le monde rentre à la maison. Il a tenté pourtant en convoquant dans les salons un (ex) lycéen fan de Macron et des syndicats qui ont « lycéen » dans leur nom. Qui les a mandatés pour parler au nom de milliers de jeunes mobilisés ? Qui défend d’aller gratter un Parcoursup 2.0 pendant que des centaines de lycéens dorment au commissariat ?

Au contraire, l’appel de la première coordination nationale refuse les représentants auto-proclamés. Rebelote à la deuxième, encore plus explicitement : ce n’est pas par des négociations avec l’État qu’on arrachera nos revendications. Car sur les délégations présentes, plusieurs ont déjà goûté aux enfumades du dialogue social et l’ont fait savoir. À Grenoble, la délégation partie au Sénat a vu les vieux sages rire des violences policières. À Villepinte, la maire a fini par déchirer les notes prises avec les lycéens en leur affirmant que de toute façon, « on n’y peut rien » ! Quant aux annonces du gouvernement lundi 26 octobre, elles ont surtout prouvé que seule la lutte paie… et que le compte est encore loin d’être bon. La réponse de la CNL ? Poster le jour même une piqûre de rappel de ses votes en assemblée générale : la fin de Parcoursup maintenant, pas sa refonte en 2028 ; des classes à 25 partout, pas une seconde à 28 suivie d’une première à 38.

Une question revient, comment gagner ?

La coordination a proposé une sorte de calendrier national des luttes. Rendez-vous les 20, 22, 24, 31… Les vacances ne font pas baisser le rythme ! Quand des voix dans la salle se préoccupent de ne pas s’éparpiller, ce n’est pas pour tirer en arrière, mais pour rappeler de se réunir dans chaque ville pour faire exister tout ça. Car tous sentent que ce sont des points d’appui pour une belle reprise dès que les lycées rouvriront, avec une journée de mobilisation nationale le 3 novembre !

Depuis deux semaines, ça se couple avec une autre discussion : comment jouer la carte de l’extension côté travailleurs ? Des équipes de Toulouse, Nantes et Paris ont passé quelques matinées devant les hôpitaux, La Poste et la SNCF. Les cortèges des étudiants de la santé et du travail social ont été remarqués à Paris, au point où les lycéens reprennent leur slogan « Payés 1 euros ? De l’argent pour les hostos ! »

Mais en assemblée, ça discute surtout de comment faire basculer des pans entiers du monde du travail dans la lutte. Pour ça, une réponse se dégage : montrer qu’on est conscient d’être un bout d’un mouvement plus large.

Au programme donc : retourner dans la rue avec cortèges lycéens, banderoles, slogans. Mais aussi préparer en assemblées une réponse au gouvernement qui tente de réprimer, acheter et diviser le mouvement. La coordination Paris-banlieue s’est déjà dotée d’une nouvelle banderole : « Les lycéens visent le bac, la BAC vise la tête ! » De quoi remettre les points sur les i : les vrais violents, s’ils ne crament pas des poubelles, c’est parce qu’ils ont des uniformes et des costards !

Correspondants