
Une vague d’indignation profonde
Les images ont fait le tour du monde: un cordon humain d’un demi-millier de femmes et d’hommes refusant physiquement l’expulsion de Maricarmen de chez elle. Une majorité de jeunes qui, dans la nuit du 22 au 23 septembre, ont veillé auprès de cette retraitée de 87 ans. En face un dispositif imposant de fourgons de police anti-émeute qui ont violemment délogé pendant près de sept heures celles et ceux qui refusaient l’exécution de cette quatrième tentative d’expulsion. Après que la police a défoncé la porte de son appartement, Maricarmen a été contrainte de quitter son appartement en fauteuil roulant, puis sur une civière. Depuis la situation politique et sociale a fait un virage à 180 degrés.
Tout le monde a bien compris que si une retraitée de 87 ans, qui paye son loyer et habite dans ce même appartement depuis plus de 70 ans, pouvait être expulsée avec un tel déploiement de violence… plus personne n’était à l’abri. Urbagestión, un des innombrables fonds d’investissement que tout le monde appelle « fonds vautours », a racheté l’immeuble et augmenté directement le loyer de 275 % : de 500 à 2650 euros par mois.
Détestation de cet appétit capitaliste qui profite d’une législation patriarcale de l’époque franquiste
Lorsque la famille de Maricarmen s’est installée dans l’appartement en 1956, la loi franquiste interdisait aux femmes mariées d’être titulaires d’un contrat ou d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur époux. Le bail de « loyer ancien » a été signé au seul nom du père de Maricarmen. Au décès du père, le contrat a été transféré à la mère, puis au décès de celle-ci en 2005, il a été transféré à Maricarmen. La loi espagnole moderne sur les baux urbains de 1994 limite strictement le nombre de transferts d’un bail de loyer ancien. Les avocats de la société immobilière ont attaqué le bail en justice en affirmant que Maricarmen représentait un deuxième transfert (père-mère-fille), ce qui excédait la limite légale, car son taux de handicap (50 %) était inférieur au seuil requis de 65 % pour obtenir une dérogation. Les avocats et les collectifs de défense du logement ont dénoncé le fait que si la mère de Maricarmen avait pu cosigner le bail en 1956, le transfert à Maricarmen aurait été considéré comme légal, empêchant ainsi son expulsion.
L’action collective plus forte que les mécanos institutionnels
L’expulsion de Maricarmen a enclenché des manifestions le soir même à Madrid et dans la majorité des villes de l’État espagnol. À Madrid, la manifestation prend pour cible l’appartement penthouse de 485 m² acquis pour environ 6,3 millions d’euros par la communauté de Madrid. La présidente de droite de la région, Isabel Diaz Ayuso, soupçonnée d’avoir détourné des fonds publics pour en faire une résidence privée, a dû au cours de l’été abandonner l’invraisemblable projet de faire de ce penthouse de luxe des bureaux temporaires pour des réunions institutionnelles de la région. Mais la responsabilité de Pedro Sánchez est aussi pointée : ces manifestations sont durement réprimées par la police du gouvernement « le plus progressiste de tous les temps » (disent certains), un gouvernement qui est beaucoup plus souple face à l’extrême droite dans les manifestations racistes contre les travailleurs marocains qui ont franchi la frontière à Ceuta. Alicia del Rio, porte-parole du syndicat des locataires, déclare au lendemain de l’expulsion de Maricarmen : « Nous n’acceptons plus de vivre sous ces lois qui détruisent nos vies. Ni celles d’Ayuso, ni celles de Sánchez […] Nous ne sommes pas tristes, nous sommes en colère et nous n’arrêterons pas jusqu’à que ça change ! » Une manifestation de soutien avait été appelée samedi 26 septembre en fin de journée. Son parcours a ciblé la région, la mairie pour terminer devant le Parlement. Entre 25 000 et 30 000 personnes ont manifesté et écrasé numériquement la manifestation de droite et d’extrême droite appelée le même jour pour « défendre » Ceuta. Face à ce succès, le syndicat des locataires appelle à occuper la place de la Puerta del Sol, 15 ans après le mouvement des Indignés.
L’impact, lorsqu’on prend nos affaires en main
C’est la première fois qu’à une échelle de masse s’exprime une critique combative à la gauche du gouvernement Sánchez : Urbagestion a fini par accepter le retour de Maricarmen dans son appartement au loyer préexistant. Le gouvernement s’agite par décrets mardi 29 septembre, sans garantie qu’ils soient adoptés au Parlement vendredi 2 octobre. Il s’agit de moratoires, car ce gouvernement, comme les précédents, refuse d’empiéter sur le droit de propriété capitaliste. Même lorsque celui-ci est concentré entre les mains de ces fonds vautours qui spéculent avec nos
vies.
Est-ce que le mouvement sera capable – après avoir gagné une partie de la jeunesse – de s’adresser à la masse des travailleurs et travailleuses ? En tout cas, il affiche la perspective de la grève générale et s’adresse aux syndicats. Mais encore faudra-t-il s’adresser aux entreprises et aux quartiers. Le bras de fer est enclenché et le mouvement s’étend..
Gaël Quirante