
Entre août 1936 et mars 1938 se tinrent à Moscou une série de procès intentés, sur ordre de Staline, contre des militants révolutionnaires russes, dont certains – Zinoviev, Kamenev, Boukharine pour ne citer que les plus célèbres – demeurent connus comme ayant été des dirigeants de premier plan du mouvement communiste international. La répression s’abattait sur une génération entière de militantes et de militants dont l’expérience s’était forgée dans le feu de la révolution d’Octobre et de la guerre civile, dans le bouillonnement de la création d’un nouvel ordre social fondé sur le pouvoir des travailleurs.
Sous l’effet des défaites des vagues révolutionnaires en Europe dans les années 1920 et des immenses destructions provoquées par la guerre civile en URSS, une caste de bureaucrates avait mis la main sur le parti et sur l’État, non sans susciter d’intenses luttes au sein du parti bolchevique. L’Opposition de gauche, menée par Trotski, qui contestait la politique stalinienne et luttait contre la dégénérescence du parti et l’État ouvrier, avait été battue à la fin des années 1920. Mais, pour asseoir le pouvoir de la bureaucratie et de son dictateur, Staline, il fallait liquider tout l’héritage politique de la révolution d’Octobre, « tracer une ligne de sang », selon l’expression de Trotski en 1929, entre la contre-révolution stalinienne et la perspective toujours vivante de la révolution. D’autant plus que, sur le plan international, le régime stalinien cherchait à se ménager le soutien des puissances impérialistes face à l’Allemagne nazie et afin d’assurer la pérennité de son pouvoir.
Le prétexte fut donné par l’assassinat à Leningrad le 1er décembre 1934 de Kirov, un haut responsable du parti. En janvier 1935 un premier procès fut intenté contre Zinoviev et Kamenev, anciens chefs de l’Opposition aux côtés de Trotski, qui avaient pourtant capitulé face à Staline. Mais il ne s’agissait que de la répétition générale de l’élimination de toute opposition politique au régime stalinien. L’exécution fut confiée au procureur Vychinski. Ancien responsable menchévique ayant combattu contre la révolution (il avait, par exemple, signé un mandat d’arrêt contre Lénine en 1917) avant de s’y rallier dès la fin de la guerre civile, Vynchiski est typique de ces opportunistes sur lesquels s’appuyait Staline pour s’installer au pouvoir et auxquels il déléguait ses basses œuvres. Il accusa les prévenus de 1936 et 1937 de sabotages, de tentatives d’assassinats contre Staline et de divers complots au service des puissances impérialistes. Il n’en fallait pas moins pour tenter de discréditer cette « vieille garde » du mouvement ouvrier russe, qui avait dédié sa vie à la lutte contre le tsarisme et le pouvoir de la bourgeoisie. Vychinksi requit « la mort pour ces chiens enragés ». Zinoviev, Radek, Smirnov, Piatakov, Boukharine, Serebriakov, Kamenev, et tant d’autres, furent abattus après avoir dû, pour certains, confesser sous la torture des crimes aussi inouïs qu’imaginaires.
Ces trois procès, applaudis hors de l’URSS par les relais de la bureaucratie stalinienne, comme le Parti communiste français et son organe L’Humanité, constituèrent la face publique de la répression. Les grandes purges de la fin années 1930 menèrent à la mort ou au goulag des dizaines de milliers de militantes et de militants qui auraient pu constituer une direction politique au mouvement révolutionnaire.
La formidable vague révolutionnaire lancée par les ouvrières et les ouvriers de Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) en 1917, acheva ainsi de se briser dans les caves et les geôles du NKVD, la police politique de Staline, dans les camps de Sibérie et face aux pelotons d’exécution. L’assassinat de Trotski le 20 août 1940 à Mexico par un agent stalinien paracheva la macabre tragédie de la contre-révolution stalinienne.
Des romans et témoignages sur les procès et les purges staliniennes
- Victor Serge, S’il est minuit dans le siècle (1939) : roman qui décrit la répression des militants de l’Opposition de gauche
- Victor Serge, L’affaire Toulaev (1948) : roman sur la mécanique des grands procès staliniens
- Evguénia Guinsbourg, Vertige et Le ciel de la Kolyma (écrits à la fin des années 1950) : l’autrice raconte son arrestation en 1937 lors des grandes purges, et son expérience de l’univers concentrationnaire des goulags de la Kolyma.
Et des films à voir ou à revoir
- Nikita Mikhalkov, Soleil trompeur (1994). Un général, héros de la guerre civile, est purgé, sur fond de vengeance sentimentale de la part d’un ancien contre-révolutionnaire devenu responsable du NKVD. Quelques années après l’effondrement de l’URSS, le film est au moins autant une dénonciation des purges staliniennes qu’une contribution à l’aggiornamento idéologique post-communiste de ces années de restauration du capitalisme en Russie. Il décrit toutefois de façon très juste à la fois les privilèges de la caste au pouvoir et l’horreur de la répression.
- Armando Iannucci, La mort de Staline (2018). Une satire politique clownesque dans le microcosme des chefs de l’URSS au moment ultime… avec notamment Steve Buscemi en Khrouchtchev et Michael Palin (des Monty Python) en Molotov.
- Sergueï Loznitsa, Deux procureurs (2025). 1937, un jeune procureur de province s’indigne du traitement infligé à un vieux bolchevique dans les geôles locales du NKVD. Il se rend à Moscou pour s’en plaindre auprès du procureur général de l’URSS, qui n’est autre que Vychinski…
Sacha Crepini