Mardi dernier, près de 300 inspecteurs et inspectrices du travail – pour une profession qui en compte 1700 – étaient rassemblés à Paris devant des locaux du ministère du Travail où deux de leurs collègues de Grenoble, Pierre et Benoît, étaient convoqués à une commission disciplinaire. Les avis de sanction tombés en fin de journée sont particulièrement lourds : un blâme pour l’un, une mutation d’office pour l’autre. Derrière les dossiers fourre-tout avancés par l’administration, c’est en réalité l’intervention des deux collègues dans l’organisation des contrôles du 1er mai qui a fait monter d’un cran la répression d’État. Une opération d’intimidation politique adressée à l’ensemble des inspecteurs du travail, qui montre la volonté du patronat et de l’État à son service de faire reculer les droits des salariés en s’en prenant à celles et ceux qui les défendent. Mais la mobilisation continue dans les services, où les discussions se multiplient sur les manières de faire reculer le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, ex-patron de la SNCF, alors que la décision finale sur les sanctions lui revient dans les prochaines semaines.

On cherchait à faire taire l’inspection du travail, c’est raté

Ce jour-là, plus de 15 % des effectifs de contrôle sont en grève et des collègues de toute la France réunis pour soutenir Pierre et Benoît. C’est la première fois qu’ils sont entendus, par le haut de la pyramide hiérarchique, sur quoi que ce soit. Dans les rangs, les informations circulent sur les dossiers poussifs montés par l’administration contre les deux agents, qui va jusqu’à leur reprocher le ton de mails internes d’il y a plusieurs années. Les collègues de la DDETS d’Isère, qui fréquentent au quotidien Pierre et Benoît, brossent un portrait inverse et rappellent l’investissement dans leur travail, l’engagement syndical, la disponibilité pour les autres et les qualités humaines des deux agents. Pour preuve, ils sont majoritairement en grève dans leurs services à Grenoble, assistants de contrôle comme inspecteurs, depuis le 7 septembre, en solidarité et mobilisés pour faire reculer leur direction, actions et journal de grève à l’appui.

On en profite aussi pour s’échanger les nouvelles des services. On se raconte les différentes bagarres locales qui essaiment partout pour faire ouvrir au recrutement les postes vacants, annuler les déménagements dans des locaux impropres à la réception des travailleurs, ou encore s’opposer aux demandes des ronds-de-cuir avides d’abonder les politiques d’affichage du gouvernement, ou de soigner leur image auprès des préfets davantage investis dans le quadrillage policier des quartiers pauvres que dans la poursuite des délits patronaux.

Entre 2015 et 2021, l’inspection du travail a perdu 16 % de ses effectifs

Une diminution qui s’accompagne d’un élargissement des périmètres à contrôler. Concrètement, chaque inspecteur doit contrôler une zone comportant entre 10 000 et 15 000 salariés en moyenne. Et le double, voire le triple, lorsqu’il doit assurer la charge d’un ou deux postes vacants. Des situations qui peuvent durer plusieurs années, et créent une souffrance durable pour les agents, comme en témoigne le rapport du cabinet Aptéis rendu public au printemps 2026. Ce rapport souligne aussi la pression hiérarchique qui s’accentue, les attaques contre les conditions et le collectif de travail s’accompagnant toujours des méthodes les plus brutales pour les faire avaler. S’il est plus difficile de licencier pour l’État, celui-ci compense par une violence redoublée contre toutes celles et tous ceux qui ont à cœur de rendre un service de qualité, dans une profession que beaucoup choisissent par vocation, comme à l’hôpital, à l’éducation nationale et dans beaucoup de services publics.

S’opposer à l’arbitraire patronal

Comme partout, Pierre et Benoît encaissent depuis des années ces conditions avec leurs collègues. Mais si l’État fait la sourde oreille et laisse pourrir les services et souffrir les agents, il n’en est pas de même lorsque ceux-ci s’opposent à l’arbitraire patronal. Au printemps 2026, le gouvernement porte un texte visant à autoriser le travail salarié le 1er mai dans les boulangeries-pâtisseries « artisanales » et chez les « artisans » fleuristes… c’est-à-dire même les grandes chaînes, lorsqu’elles fabriquent le pain sur place. La loi n’est pas même votée qu’une circulaire de la direction générale du Travail est reçue par les agents. Elle explique qu’il ne faudrait pas bousculer ces patrons en pleine négociation, que les pauvres hères ne comprendraient pas s’il y avait des contrôles. Et rappelle qu’elle exigera de chacun une remontée des contrôles effectués le 1er mai. Une menace à peine voilée envers des agents dont le statut garantit normalement l’indépendance. À Grenoble, la hiérarchie fait du zèle : elle tente d’empêcher les contrôles, notamment en bloquant les courriers de rappel de la loi envoyés en amont aux entreprises. Une manœuvre découverte par les agents, qui parviennent à organiser des contrôles le 1er mai, et relèvent des infractions. Patrons et État ne s’embarrassent pas de la loi, et quand ils sont pris la main dans le sac, on se rend vite compte qu’ils sont entrelacés !

Comme avec l’affaire Anthony Smith, l’inspecteur du travail qui avait été suspendu par Pénicaud pour avoir mis en demeure un employeur de fournir des masques à des aides à domicile pendant le Covid, au moment où le gouvernement discutait leur utilité, faute de pouvoir en fournir. L’État n’est jamais aussi répressif que lorsque les agents s’opposent à l’arbitraire patronal. Le 1er mai chômé est intolérable pour la bourgeoisie : arraché par les luttes ouvrières, il est symbolique de la force des travailleurs. Si les boulangers et les fleuristes veulent ouvrir le 1er mai : qu’ils ouvrent eux-mêmes ! Rien ne leur interdit. Et qu’ils recrutent alors des ministres pour faire tourner la boutique, eux qui sont si prompts à les assurer de leur soutien, comme Vautrin en 2025 ou Lecornu en 2026.

S’ils veulent la peau de l’inspection du travail, c’est pour faire la peau aux travailleurs

Le droit du travail, qui organise les rapports d’exploitation sous le capitalisme, concède des droits aux travailleurs. Même largement bafoué dans les entreprises, il constitue encore aux yeux du patronat un cadre trop contraignant. Dans le même temps, l’État cherche à réduire les budgets et à affaiblir ses propres services : d’une pierre deux coups. Mais la mobilisation continue, avec une journée de grève et un rassemblement devant la DDETS de Grenoble le 24 septembre à 11 h 30, la grève et la manifestation du 29 septembre, ainsi que les décisions prises par les agents réunis dans leurs assemblées générales et leurs services à travers tout le territoire.

Lien caisse de grève

Val Romero