
Notre salut
film d’Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud et Sandrine Blancke
Henri Marre est un raté. Ingénieur de formation, il a dilapidé la fortune de sa riche épouse, Paulette, en projets fumeux et se retrouve sans rien, alors que Pétain vient de conclure l’armistice qui acte la défaite militaire de la France face aux troupes du IIIe Reich.
Mais Henri Marre est un raté qui s’ignore, toujours prêt à rebondir. La situation du pays ? Une aubaine à ses yeux, l’occasion de reconstruire sur des bases saines pour ce pétainiste convaincu. Laissant femme et enfants geler dans leur appartement parisien, il rejoint Vichy et son marais d’ex et futurs fonctionnaires cherchant à se caser. C’est ainsi qu’Henri Marre se retrouve à rencontrer un ministre vichyssois pour obtenir un poste dans son cabinet… Il n’y parviendra pas car, paradoxe de ce régime où tous les grenouillages étaient de mises, sa faillite est inscrite à son casier judiciaire : on pouvait tuer impunément, mais pas avoir un casier judiciaire !
Il atterrit néanmoins à la lutte contre le chômage au ministère du Travail. Un service dont la principale activité consiste à bâtir des baraquements pour étrangers, utilisés comme main-d’œuvre quasi gratuite et envoyée en Allemagne au gré des demandes des forces d’occupation.
Le film d’Emmanuel Marre est une chronique de l’administration de Vichy vue d’en bas, ou du moins du bas d’une petite bureaucratie aussi pleutre que carriériste. D’un endroit où l’organisation de la déportation des Juifs pose avant tout des problèmes techniques, n’entraînant que des résistances dues aux coûts, pas au fait qu’on est en train de parler des vies de milliers d’êtres humains. Et quand l’un de ces fonctionnaires fait preuve d’un fond d’humanité, ce n’est pas son geste qu’on approuve ou sanctionne : on ne regarde que le trou dans la caisse qu’il faut justifier… Relativement loin des sommets de « l’État français », une chronique de la compromission ordinaire mais meurtrière, celle qui entraîne peu à peu sur une pente glissante.
Emmanuel Marre est l’arrière-petit fils d’Henri et Paulette. Dans sa famille, on parlait d’Henri en disant qu’il avait été pétainiste. Sans plus. En découvrant la correspondance de ses aïeux, soigneusement conservée par sa tante, il s’est rendu compte qu’Henri Marre était un pétainiste convaincu, profondément réactionnaire, auteur d’un livre, Notre salut, édité à compte d’auteur par l’éditeur de Mein Kampf et dans lequel il développe des idées « managériales » destinées à « redresser » un pays tombé au plus bas. Une correspondance qui témoigne de la dégradation des relations amoureuses d’un couple aux préoccupations égoïstes, pour ne pas dire claniques.
Le film d’Emmanuel Marre est très long – deux heures quarante –, mais tout est remarquable. Les plans comme le jeu subtil des acteurs (dont Swann Arlaud, aux antipodes de ses convictions personnelles), font très bien ressortir la « banalité » de scènes qui, avec nos yeux d’aujourd’hui, n’ont rien de banal. Comme bien d’autres, Henri profite de la spoliation des Juifs. Ce n’est pas lui qui a décidé leur spoliation, mais ça ne le gêne pas d’en profiter. Pauline, sa femme, aurait simplement voulu être au courant…
Le film est émaillé de références à la société actuelle. Celle des Valls et des Macron, voire de la petite bureaucratie politique lepéniste. Pas celle que nous promet Le Pen. Tout le monde note l’anachronisme des musiques, modernes, sur lesquelles on danse dans le film. Mais le message se fait plus précis lorsque les fonctionnaires chargés de lutter contre le chômage énoncent les règles qui doivent s’imposer : un chômeur peut refuser deux affectations, mais il est obligé d’accepter la troisième. Toute ressemblance avec des situations actuelles n’a absolument rien de fortuit !
On ne pleure pas, en regardant Notre salut. On ne rit pas non plus. On reste sidéré de la banalité des personnages, dont on a l’impression qu’ils pourraient être les actuels politiciens de droite et extrême droite. Aujourd’hui. Pas de grande scène spectaculaire, donc. Mais des séquences qui s’impriment dans votre esprit et vous poursuivent : en sommes-nous déjà là ? Les Macron et autres Retailleau n’auraient pas dénoté dans le film. D’ailleurs, la voix prêtée à Pétain est étonnamment jeune et vous nous direz qui elle vous rappelle !
On s’interroge, donc. N’est-il pas temps de casser la baraque, de refuser qu’on embarque un migrant sous nos yeux, que des brutes en uniforme de flic malmènent des jeunes simplement parce qu’ils viennent « des cités » ? Il est toujours temps de se révolter !
Jean-Jacques Franquier
