
Ci-dessous la réponse de Selma Labib à un courrier de Philipe Juvin, rapporteur général de la commission des Finances. Le courrier de Philippe Juvin et les deux courriers au format PDF sont disponibles plus bas sur cette page
Monsieur le Rapporteur général,
Je vous remercie pour votre courrier du 31 août dernier alertant sur la charge de la dette et interrogeant les candidats à l’élection présidentielle de 2027 sur les réformes budgétaires envisagées et les moyens d’atteindre les objectifs annoncés.
Tout d’abord, faisons les constats.
Nous nous retrouvons sur un point : les 78 milliards d’euros versés en charge de la dette sont absolument insupportables. Il s’agit désormais du premier poste de dépense de l’État. Ces 78 milliards sont distribués chaque année à des financiers qui ne contribuent en rien à la richesse du pays et seraient mieux utilisés pour l’école, la santé ou la transition écologique.
Depuis de nombreuses décennies, la dette sert de prétexte aux coupes budgétaires et aux nombreuses attaques contre les retraites, les allocations chômage, les minima sociaux, les aides au logement et les services publics. Malgré cela, elle continue de gonfler. Car la dette publique constitue une rente pour la bourgeoisie, dont les titres servent par ailleurs de garanties dans les opérations financières. Le capitalisme ne pourrait fonctionner sans dette publique. Si bien qu’aucun gouvernement n’a jamais eu réellement l’intention de s’y attaquer. Ceux qui prétendent la réduire par leurs politiques antisociales se sont toujours arrangés pour que les économies réalisées sur le dos des classes populaires retombent dans la poche des grandes entreprises et des plus riches.
Chaque nouvelle baisse des dépenses utiles à la société est systématiquement annulée soit par de nouvelles dépenses dont l’objectif est toujours plus répressif et désastreux pour l’avenir de l’humanité (police, justice, armée), soit par des baisses d’impôts qui profitent essentiellement aux plus riches et aux grandes entreprises. Le budget de l’État est devenu un « mille-feuille » de mesures d’allègements de cotisations sociales, de subventions, de crédits d’impôt et autres aides aux entreprises, pour un montant annuel estimé entre 211 et 270 milliards d’euros.
Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi en est l’exemple le plus flagrant, avec un coût de 20 milliards d’euros par an, pérennisé depuis en allègement de cotisations sociales. L’estimation la plus optimiste des effets sur l’emploi de cette mesure est de 400 000 emplois créés, soit un coût supérieur à 50 000 euros par emploi, qui auraient pu être utilisés pour les embauches nécessaires dans les services publics. Les allègements de cotisations sur les salaires inférieurs à 1,6 smic représentent pour leur part un manque à gagner de près de 40 milliards d’euros pour l’État. À elles seules, ces deux mesures représentent presque autant que le budget de l’enseignement scolaire.
Les dépenses publiques sont toujours mises en accusation par les gouvernants. Mais il est faux que ces dépenses explosent. En 2025, elles ont représenté 57,3 % du PIB, soit à peine 1,2 point de PIB de plus qu’il y a trente ans. En réalité, les dépenses rapportées au PIB baissent de manière régulière sous les coups des attaques contre les services publics, les pensions et les aides sociales.
En revanche, elles ont bondi à deux reprises au cours des trente dernières années : lors de la crise des subprimes de 2008-2009 et avec le « quoi qu’il en coûte » de 2020. Ces années-là, les dépenses publiques sont passées de 54,3 % du PIB en 2008 à 58,0 % en 2009, puis de 55,3 % du PIB en 2019 à 61,7 % en 2020. À chaque fois, les gouvernements ont su trouver un « argent magique » pour voler au secours des profits des grandes entreprises, des banques et de la finance, en rachetant les actifs dépréciés, en versant moult subventions et allègements fiscaux ou en payant les salaires et cotisations sociales à leur place.
Le discours général porté par les gouvernants est qu’il n’y a plus d’argent. Pourtant, les valeurs créées n’ont jamais été aussi importantes. Le PIB par habitant progresse d’année en année. Dans cette accumulation capitaliste, les seuls qui n’ont plus vraiment d’argent sont les classes populaires, dont le pouvoir d’achat s’effondre. Un exemple : l’Insee titrait en septembre dernier que le logement pèse moins sur les ménages aujourd’hui qu’il y a dix ans, sous l’effet essentiellement de la suppression de la taxe d’habitation. Mais pour les 25 % des ménages les plus modestes, l’effort pour se loger a augmenté sous le poids des baisses des aides au logement. Ces baisses cumulées leur coûtent 3 % de pouvoir d’achat chaque année.
Aujourd’hui, les salaires ne permettent plus de vivre, souvent même quand il y en a deux dans le ménage. Cela ne fait que s’aggraver : depuis 2019, les salaires réels sont en baisse sous les assauts des hausses de prix. Pour la deuxième année consécutive, le pouvoir d’achat réel est aussi en baisse. Et il s’agit là de moyennes, qui cachent la dégradation avancée que vivent les classes populaires. Du côté des classes populaires, c’est vrai, il n’y a plus d’argent.
À l’inverse, les dividendes versés par les grandes entreprises battent chaque année leur précédent record. La France est la championne européenne des dividendes : 61 milliards au deuxième trimestre 2026. La hausse des prix du carburant, qui pressurise les travailleurs et les travailleuses, file directement dans les poches des actionnaires de TotalEnergies. Les conséquences de décennies d’offensive patronale et gouvernementale contre les classes laborieuses se font sentir de manière criante. Les inégalités atteignent des niveaux historiquement élevés et les familles populaires sont à bout. La colère qui s’exprime aujourd’hui sous l’impulsion des lycéennes et lycéens révoltés par leurs conditions d’étude est plus que légitime : elle est salutaire.
Face à ces constats, nos objectifs face à la dette ne peuvent être que de faire payer ses responsables :
- annulation de la dette pour mettre fin à la rente des financiers ;
- socialisation des banques et institutions financières, pour reprendre la main sur le financement de l’économie et des services publics ;
- socialisation des grandes entreprises, sans indemnité ni rachat, pour reprendre en main la production et l’orienter vers la résolution des besoins de l’humanité et des impératifs environnementaux plutôt que de servir les profits ;
- suppression des allègements de cotisations sociales et autres niches fiscales et sociales pour les entreprises et les grandes fortunes ;
- contrôle des capitaux pour mettre fin à l’évasion et l’optimisation fiscale ;
- suppression de la TVA et des taxes sur les carburants, remplacées par un impôt fortement progressif sur les revenus et les bénéfices des grandes entreprises.
La transformation de l’argent public en fortunes privées doit cesser immédiatement.
J’ai conscience qu’une telle politique ne sera pas mise en œuvre dans le cadre des institutions actuelles, ni à travers une nouvelle république qui les réformeraient en surface sans changer les rapports de pouvoir réels qui échappent aux organismes élus.
Elle sera l’œuvre des travailleurs et travailleuses eux-mêmes, aux côtés des chômeurs, retraités et de la jeunesse révoltée. Elle ne pourra être imposée que par nos luttes collectives et notre organisation pour un contrôle démocratique de la production et de l’économie dans son ensemble.
J’espère que ces considérations contribueront efficacement aux travaux de la commission des Finances.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Rapporteur général, l’expression de mes salutations distinguées.
Selma Labib
Porte-parole du NPA-Révolutionnaires
Candidate à l’élection présidentielle 2027
Ci-dessous le courrier adressé par Philippe Juvin, rapporteur général de la commission des Finances de l’Assemblée nationale à Selma Labib
Madame la Porte-parole,
Je m’adresse à vous en votre qualité de candidate déclarée à l’élection présidentielle. À moins d’un an de cette échéance, notre pays s’apprête à entrer dans une période décisive pour l’avenir de ses finances publiques.
Quelle que soit l’issue du scrutin, le prochain Président de la République et la majorité qui l’accompagnera auront à mettre en œuvre la loi de finances pour 2027, puis à élaborer le premier budget du quinquennat. Ces choix dépasseront largement le seul cadre budgétaire : ils détermineront la trajectoire financière de la Nation et, avec elle, sa capacité à préserver sa souveraineté et à préparer l’avenir.
Vous savez que l’élection présidentielle constitue le grand moment de notre vie démocratique. C’est le moment où les décisions difficiles peuvent être prises, parce que la légitimité populaire conférée au vainqueur lui donne la force politique pour les assumer.
C’est pourquoi, en ma qualité de rapporteur général de la commission des finances de l’Assemblée nationale, et dans un esprit républicain et impartial, j’ai souhaité m’adresser à l’ensemble des candidats déclarés, sans distinction d’appartenance ni de sensibilité, afin de connaître leur vision du redressement de nos comptes publics et les engagements qu’ils seraient prêts à prendre devant les Français. Cette démarche est au service d’une seule cause, la clarté du débat démocratique.
Vous connaissez les constats dressés par la Cour des comptes dans son rapport publié le 25 juin dernier : ils sont préoccupants et nous obligent collectivement.
Si le déficit public s’est réduit en 2025, cette amélioration repose principalement sur des hausses de prélèvements obligatoires et non sur une maîtrise durable de la dépense. Dans le même temps, les perspectives de croissance se sont dégradées et les incertitudes qui pèsent sur notre environnement économique demeurent importantes.
La dynamique de notre dette publique et de sa charge constitue désormais une contrainte majeure pour l’action publique. La dette dépasserait 3 600 milliards d’euros dès 2026, soit près de 119 % du PIB, et la charge des intérêts, proche de 78 milliards d’euros cette même année, pourrait franchir le seuil des 100 milliards avant la fin de la décennie. Une part croissante de nos ressources est appelée à financer le coût de l’endettement plutôt que l’école, la santé, la sécurité ou la transition écologique. Aucun projet politique, quel qu’il soit, ne peut prospérer sur ce terrain-là.
La Cour souligne enfin que le retour sous les 3 % de déficit demeure difficile – voire impossible – à atteindre. Les hypothèses de croissance retenues apparaissent optimistes, tandis que nombre des économies annoncées ne sont, à ce stade, ni suffisamment documentées ni sécurisées. Dans ces conditions, elle appelle à définir une trajectoire pluriannuelle réaliste, crédible et fondée sur des réformes structurelles.
Le rapport de la mission sur la transparence des finances publiques, publié en juillet dernier, vient compléter et préciser ce constat. À politique inchangée, le déficit public atteindrait 5,9 % du PIB dès 2027 et 6,8 % en 2030, tandis que la dette publique dépasserait 130 % du PIB à cet horizon. La charge des intérêts atteindrait, quant à elle, 124 milliards d’euros en 2030, et nous expose dès aujourd’hui, en l’absence de mesures, à un risque de correction brutale des marchés. Face à cette trajectoire, la mission estime qu’un ajustement de l’ordre de 126 milliards d’euros d’ici 2032 serait nécessaire pour stabiliser le ratio de dette publique, en tenant compte de sa dérive tendancielle. Elle souligne qu’un effort porté à 160 milliards d’euros permettrait de constituer une marge de sécurité afin de faire face à une nouvelle crise économique. Surtout, le rapport souligne la nécessité d’engager cet effort dès 2027. En l’absence d’un tel effort dès la première année du quinquennat, la dette publique atteindrait 125,9 % du PIB en 2032.
Dans ce contexte, il me semble que le débat présidentiel gagnerait à offrir aux Français une vision claire et sincère des engagements budgétaires de chacun. Nos compatriotes sont lucides : ils savent que les promesses n’ont de valeur que si elles sont soutenables. Leur dire la vérité sur l’état de nos comptes et sur les marges de manœuvre réellement disponibles, c’est les respecter.
Aussi serais-je honoré de connaître votre position sur quelques questions déterminantes et je me propose de la transmettre aux membres de la commission des finances :
• les objectifs que vous vous fixez en matière de redressement des finances publiques, s’agissant du déficit, de la dette et de la trajectoire pluriannuelle permettant de restaurer notre crédibilité financière ;
• les réformes structurelles que vous envisagez sur les dépenses et les recettes ;
• votre stratégie fiscale, tant en matière de prélèvements obligatoires que de niches fiscales et sociales ;
• les priorités que vous retiendrez pour le premier projet de loi de finances du prochain quinquennat, ainsi que les arbitrages qu’elles impliquent ;
• les instruments de gouvernance budgétaire que vous souhaiteriez mettre en place pour garantir le respect de la trajectoire annoncée et renforcer la transparence de nos finances publiques.
Les réponses que vous voudrez bien m’adresser contribueront aux travaux de la commission des finances et seront portées à la connaissance de ses membres dans le respect de la même exigence d’impartialité à l’égard de l’ensemble des sensibilités politiques. Elles participeront, j’en suis convaincu, à éclairer le débat public sur l’un des enjeux majeurs du débat présidentiel.
Je me réjouis de vous lire prochainement et reste à votre disposition pour vous rencontrer, avec mon équipe, si vous le souhaitez.
Vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien porter à cette démarche, je vous prie de croire, Madame la Porte-parole, à l’assurance de ma considération distinguée.
Philippe Juvin
Député des Hauts-de-Seine
Rapporteur général – Commission des Finances
Télécharger les courriers au format PDF : réponse de Selma Labib, lettre de Philippe Juvin.
