
Dans toutes les villes du pays, la jeunesse des lycées refuse le monde qu’on lui prépare. Face à un pouvoir resté sourd à la contestation, la colère s’empare de la rue avec un sens aigu de la formule et de la provocation.
Rien n’arrête cette jeunesse déterminée, pas même la violence d’un État prêt à tout pour mater la contestation – des gaz lacrymogènes tirés à vue de Rennes à Marseille jusqu’aux charges d’intimidation. Partout fuse le slogan « Justice pour Eden », ce lycéen grièvement blessé au visage par un tir de lance-grenade le 28 septembre. Face aux matraques, les lycéens ripostent avec une ironie cinglante en écrivant sur leurs pancartes : « On veut des masters, pas des poulets ! » « Un prof pour 35 élèves, 5 flics pour 1 élève » à Agen ou encore : « Les lycéens visent le bac, la BAC vise la tête » à Nantes. Quand les médias pleurnichent sur les poubelles qui brûlent, la réplique fuse, implacable, sur un carton lyonnais : « Les poubelles brûlées ne font peur qu’aux ordures ».
« Génération Six-Seven veut Mai 68 » : de la salle de classe à la lutte des classes
Dès le matin devant les lycées, à Lille, Rennes ou Toulouse, les lycéens sont rejoints par les étudiants mobilisés des facs voisines : des liens se tissent, et ils dépassent largement les grilles scolaires. Dans plusieurs quartiers, des habitants et des parents viennent afficher leur soutien face aux violences policières et aux contrôles au faciès omniprésents. « Qui ici ne s’est jamais fait emmerder par un flic ? », lance un jeune Lillois à ses potes, dont aucun bras ne se lève. Cette violence institutionnelle se double de l’aliénation du quotidien : les slogans sur les journées à rallonge bourrées de « trous » dans l’emploi du temps s’entendent partout : « 8 h–18 h + devoirs + sport + transport : on dort quand ? » Derrière la cadence infernale des emplois du temps, c’est le dressage à la future exploitation salariée qui est rejeté en bloc : « 8 h–18 h : on est au lycée ou à l’usine ? » (même si on n’accepte pas ça non plus à l’usine !) Avec les nombreux slogans contre Parcoursup, c’est aussi tout un modèle de compétition permanente et d’individualisme qui est vomi par ces lycéens qui refusent la mise en concurrence généralisée où chacun doit écraser son voisin pour espérer un avenir.
Face à un pouvoir de plus en plus en difficulté, l’heure est à la structuration et à l’élargissement du mouvement. Après la manifestation du 8 octobre, une assemblée générale est organisée à Dunkerque à laquelle participent plusieurs lycéens… en vue de reproduire la même chose dans leur propre établissement. Une organisation à la base capable de donner des sueurs froides à Édouard Geffray et compagnie ! Car, au-delà de la séquence actuelle, c’est toute une génération qui s’aguerrit dans le feu de l’action. Comme le résumait un lycéen en sortie d’AG : « Avec la révolte dans les lycées, ça fera plein de travailleurs déterminés pour les années à venir ! »
Martin Eraud
