Sanctionnée par l’AP-HP pour avoir refusé de retirer son calot, Majdouline B., infirmière à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, a comparu devant le tribunal administratif de Paris vendredi 2 octobre, entourée de nombreux collègues et militants venus la soutenir. Après presque deux ans de bagarre, et plusieurs procédures d’urgence en référé, ce procès au fond met enfin sur la table la question de la discrimination. Alors que l’hôpital public manque de moyens et de personnel, le combat de Majdouline et de ses soutiens met en lumière les méthodes brutales et discriminatoires de l’AP-HP, et plus largement les pratiques racistes ayant cours dans beaucoup d’entreprises aujourd’hui pour mieux humilier et mettre au pas l’ensemble des salariés.

« Occupez-vous de nos hôpitaux, pas de nos calots ! »

« Je peux vous dire que dans les services, y a pas un collègue qui comprend la décision de l’hôpital », explique une aide-soignante du même établissement que Majdouline. Les prises de parole des soignants présents au rassemblement vont toutes dans le même sens : l’hôpital public se meurt des politiques de coupes budgétaires, du sous-effectif, et patients et soignants ont besoin de soutien. Mais manifestement l’AP-HP a d’autres urgences. L’acharnement raciste dont les directions hospitalières font preuve vis-à-vis, pas seulement d’une collègue, mais de toute une partie des soignantes sur le territoire apparait d’autant plus insupportable.

Un enjeu pour des milliers de travailleuses

Derrière Majdouline, ce sont toutes les collègues portant un calot, un bandeau, un bonnet et ayant été prises pour cible du fait de leur couleur de peau, leur origine ou religion supposée, qui méritent que justice leur soit rendue. Et elles sont nombreuses, particulièrement en cette période de certification à l’hôpital, où les cadres demandent expressément qu’elles retirent tout couvre-chef. Quand il s’agit de faire tourner l’hôpital en mode dégradé permanent, les cadres ne sont pas regardants, mais quand les services sont évalués, alors là c’est le retour du bâton. Les directions invoquent volontiers des patients qui se plaindraient de ces tenues, mais personne n’est dupe – quoi de plus banal, à l’hôpital, qu’un calot chirurgical ! Mais l’argument du patient « heurté » circule quand même en boucle, administré à satiété par les plateaux télé les plus réactionnaires.

Et ce climat islamophobe, alimenté par les responsables politiques et les médias, infuse dans toute la société. Une vraie bénédiction, pour le coup, pour les employeurs, publics comme privés, qui saisissent l’opportunité de mettre au pas l’ensemble des salariées en réprimant pour l’exemple une partie d’entre elles. Mais c’était sans compter sur la combativité de Majdouline et la vague immense de solidarité qu’elle a suscité.

À l’audience, l’AP-HP se prend les pieds dans le calot

Pour quel motif Majdouline a-t-elle été sanctionnée ? Le rapporteur public résume : port d’une tenue jugée non réglementaire et refus réitéré de la retirer malgré les demandes de la hiérarchie. Alors, l’avocate de l’AP-HP se sent obligée d’en faire des tonnes : elle dépeint la collègue dans une « attitude d’opposition, de défiance », « refus obstiné d’obéir » ! Pourtant, sur le respect scrupuleux des règles, l’AP-HP est mal placée pour donner des leçons. Après avoir été déboutée en référé sur la révocation de Majdouline et condamnée à la réintégrer, l’AP-HP n’avait pas obéi et lui avait infligé huit mois de suspension supplémentaires. Nous aussi on parie que si demain l’AP-HP était déboutée, elle reviendrait faire appel. On les sent comme ça, dans une attitude d’opposition, dans la défiance… Au-delà de l’ironie, c’est sur le fond que le bât blesse.

Si les agents publics sont en effet tenus, en droit, de se conformer aux ordres de leur supérieur hiérarchique – si les directions se conformaient aux ordres des soignants, l’hôpital s’en porterait mieux – il y a exception si l’ordre est illégal et de nature à compromettre un intérêt public. L’ordre était-il illégal ? Pour la défense, il est fondé sur des règles d’hygiène. Un argument qui ne tient pas, selon le rapporteur public, qui démontre qu’aucune règle ne proscrit le port du calot. Quant aux règles d’hygiène, encore faut-il qu’elles répondent à un risque, que ce risque soit justifié et qu’elles s’appliquent à tout le monde. Et c’est bien là le problème.

Le prétexte de l’hygiène tombe, révélant la discrimination

Le mot est lâché par l’avocat de Majdouline : il s’agit de pratiques discriminatoires. L’ordre de ne pas porter le calot n’est adressé qu’à certaines soignantes. C’est en cela qu’il est illégal. L’avocat aligne les attestations de soignants portant le calot « en continu » sans être inquiétés. Il cite également un article de presse où un cardiologue de l’hôpital Bichat explique qu’il porte le calot, comme de nombreux collègues de son service qui ne veulent pas avoir à l’enlever et le remettre en permanence, et constate que seules les collègues qui ne sont pas blanches sont inquiétées. L’avocat rappelle aussi que des personnes sont photographiées à leur insu à l’entrée des services, leur photo affichée dans les services. Une manière de « prouver » que les collègues ne respecteraient pas la laïcité lorsqu’elles portent un couvre-chef… Ils osent tout.

Mais, selon l’avocate de l’AP-HP, l’ordre serait légal, car elle a refusé de retirer son calot. Un raisonnement qui défie toute logique. Par définition, l’ordre a précédé le refus. Dès lors, qu’est-ce qui justifie l’ordre ? Rien. Et s’il n’est adressé qu’à certaines soignantes de façon ciblée, alors il est discriminatoire.

Alors l’AP-HP déploie des trésors de mauvaise foi. L’avocate agite le risque infectieux, quitte à inventer des histoires : la plaignante porterait le calot en continu, qui sait, jusque dans le métro, et sait-on même si elle le lave ? Pourtant, il a été établi qu’elle ne le porte qu’à l’hôpital. Mais après tout l’AP-HP a bien postulé les convictions de Majdouline, son origine, sa personnalité ; elle n’est plus à ça près, autant lui inventer une vie !

Dans la salle, remplie de soignants, ça gronde. L’extérieur, un nid à germes infranchissable ? Bien des soignants vont à la cantine en blouse, autrement plus salissable qu’un calot. Et l’AP-HP ne met rien en place pour garantir l’hygiène. Elle attend des soignants qu’ils lavent chez eux les polaires fournies par l’hôpital, faute de moyens mis à la blanchisserie. Pour les étudiants infirmiers, c’est carrément l’intégralité de leur tenue qu’ils doivent laver chez eux, et c’était le cas même pendant le Covid ! Sur les bancs, une infirmière lâche : « Quand on enlève le calot, ils sont au courant qu’en dessous on a des cheveux ? Ils vont nous demander de les enlever aussi, par hygiène ? »

Contre tous les racismes, de tous les combats

Après une heure de débats, la juge demande, excédée : « Il faut peut-être enfin parler du vrai motif de cette sanction, non ? ». Balbutiements en forme d’aveu du côté de l’AP-HP : « Non, non, la sanction n’est aucunement fondée sur le principe de laïcité. » La juge persiste : « Mais elle n’est pas non plus fondée sur le port continu puisque vous ne le démontrez en rien. » Bégaiements de la défense. Et l’avocat de Majdouline de renchérir : « Si là n’est pas le motif, alors pourquoi l’AP-HP a-t-elle publié un communiqué après sa première défaite en référé disant que la laïcité était en jeu ? »

S’il est très rare de réussir à faire reconnaître, en justice, qu’une administration s’est rendue coupable de discrimination – l’État aurait-il, également, le monopole de la discrimination légitime ? – l’annulation de la sanction par le tribunal serait un début. D’ici le délibéré, dans trois semaines, une chose est certaine : l’audience aura permis de remettre au centre la toute-puissance patronale à l’hôpital. Pratiques de surveillance, sanctions arbitraires, discrimination : le pire des méthodes accompagne toujours le pire des conditions de travail.

Pour toutes ces raisons, le combat de Majdouline ne peut pas rester celui d’une seule infirmière. Lorsque les directions s’en prennent à une collègue, en espérant que personne ne bougera, nous répondrons collectivement chaque fois qu’il le faudra.

Correspondantes