
Le gouvernement déchaîne toute la puissance de son appareil répressif contre un mouvement porté massivement par la jeunesse. À la violence physique s’ajoute un arsenal judiciaire et administratif conçu pour briser des vies. Sa justification ? Le sempiternel prétexte des « casseurs ». Mais des milliers de pancartes renversent l’accusation : ce sont gouvernement et patronat qui cassent les services publics et pillent les travailleurs pour les profits. La violence, c’est celle d’un ordre social contre lequel jeunes et travailleurs se lèvent aujourd’hui, malgré la répression. En cherchant à étouffer la contestation, le pouvoir n’a fait que révéler sa propre faiblesse. Chronique d’une soumission qui n’a pas eu lieu.
Malgré les interdictions, des manifestations massives : une gifle pour le gouvernement
Macron avait prévenu le 22 octobre : « il n’y aura pas de manifestations dans les jours à venir ». Celles déclarées par des gens « qui n’ont aucune légitimité pour cela » seraient interdites. Une attaque sans précédent contre le droit de manifester. Résultat ? 800 000 manifestants le 24 octobre. À Paris, une marée humaine a déferlé, malgré l’interdiction du parcours initial au départ de Bastille. Une gifle.
Pourtant, le gouvernement ose attribuer ce succès à sa méthode de maintien de l’ordre. « Sans la police, il n’y aurait pas eu de cortèges », affirme Nuñez. C’est l’inverse : si les cortèges ont été si massifs, c’est malgré les interdictions, l’arsenal militaire et les violences policières qui ont fait rage dans des dizaines de villes – avec parfois, en supplétifs, des bandes de nazillons protégées par la police. La répression est telle que même le RN a du mal à surenchérir. De quoi alerter ceux qui ne voient le danger qu’à l’horizon 2027 : Macron va déjà plus loin que le gouvernement Meloni.
Fuite en avant répressive
À la violence policière s’ajoute une répression judiciaire inédite : nombre colossal d’interpellations et de gardes à vue (notamment de mineurs), conditions de détention infernales et peines sidérantes – comme ces 14 mois pour avoir ramassé une boîte de lait infantile devant une pharmacie… À côté de ça, combien de ferme pour Sarkozy ou Le Pen ? La semaine du 17 au 24 octobre a connu le plus grand nombre de comparutions immédiates de toute l’histoire de la Vᵉ République.
Le gouvernement a aussi recours aux couvre-feux – arme qui puise ses racines dans la brutalité coloniale française, de l’Algérie à la Kanaky (voir entretien avec Me Crusoé) – ou encore à des chefs d’inculpation les plus arbitraires pour criminaliser les manifestants. On n’est plus puni pour ce qu’on fait, mais pour ce qu’on est ou ce que la société présume de nous : « classes laborieuses, classes dangereuses ». C’est le cas du délit de « groupement en vue de la préparation de violences », largement utilisé aujourd’hui contre les lycéens. Créée en 2010, cette infraction est utilisée depuis contre les Gilets jaunes, la mobilisation des retraites ou encore les révoltes suite au meurtre de Nahel. Elle sert à interpeller quiconque est à une manifestation avec, par exemple, du matériel de protection (lunettes de piscine…), sans avoir à prouver d’infraction. Cette logique s’inscrit dans un arsenal « préventif », étoffé par la droite comme la gauche : rétentions de sûreté, assignations à résidence, accusations de terrorisme, délit de dissimulation du visage…
Loi « casseur-payeur », une opération de com’ aux conséquences bien réelles
Le gouvernement veut aller encore plus loin avec sa loi « casseur-payeur ». L’État peut déjà réclamer à des manifestants le coût des dégradations, même sans condamnation pénale. Le projet gouvernemental vise à franchir un cap supplémentaire : instaurer une « responsabilité collective » permettant de réclamer jusqu’à 10 000 euros à des personnes présentes sur les lieux, sans avoir à établir qu’elles sont elles-mêmes à l’origine des dégradations. Une rupture avec le principe d’individualisation de la peine, qui pourrait endetter des jeunes jusqu’au cou.
En attendant le vote, les sénateurs se lâchent, en proposant des saisies sur les allocations familiales, les APL ou le RSA, et en supprimant le plafond du nombre de « drones judiciaires » pouvant être déployés pour verbaliser ! Nuñez ajoute sa touche perso : pourquoi ne pas carrément interdire de manifester à toute personne « jugée susceptible de troubler l’ordre public » ?
S’il est une « responsabilité collective » à condamner, c’est celle de ceux qui distillent le poison raciste pour perpétuer leur ordre social
Ces politiques répressives, la jeunesse des quartiers populaires les subit déjà au quotidien. Alors, quand le gouvernement va jusqu’à interdire, lundi 26 octobre, à Paris, un rassemblement en solidarité avec les victimes de l’attentat raciste de Trappes, il montre son vrai visage. Il ne sert que les puissants et est prêt à tout pour maintenir leur ordre social, quitte à reprendre les discours les plus haineux qui sont ceux qui ont armé le bras du tireur de Trappes. Voilà la véritable violence à dénoncer.
Hélène Arnaud
