
Histoire globale de la RDA, de Nicolas Offenstadt
Tallandier, 2026, 544 p., 25,90 €
L’ouvrage de l’historien Nicolas Offenstadt1, paru au début 2026 et intitulé Histoire globale de la RDA (République démocratique allemande), est le troisième qu’il consacre à ce territoire de l’ex-Démocratie populaire, devenu celui de cinq Länder de l’Allemagne réunifiée en 1990. Le premier livre, intitulé Le Pays disparu, a été publié en 2018. L’auteur, qui ne se cache pas d’un coup de cœur pour cette partie de l’Allemagne, qu’il a sillonnée et où il a vécu et enseigné durant deux ans, dit vouloir en faire une histoire qui ne s’inscrive ni dans l’historiographie capitaliste, ni dans l’héritage des staliniens. C’est une ambition qui nous intéresse, l’auteur prend à bras-le-corps des questions encore brûlantes et débattues concernant l’histoire et le présent de cette ex-RDA, et il rappelle qu’il sort « au moins un livre sur la RDA par an ». Mais si ses ouvrages sont une mine de détails sur « la vie des gens », hier et aujourd’hui, pour lesquels l’auteur nourrit une grande empathie ; s’ils mettent en lumière le hold-up sur la RDA réalisé après la chute du mur de Berlin par le capitalisme agressif de l’Allemagne de l’Ouest ; leur forme comme leur fond est discutable. Leur forme, parce que ces ouvrages plaidant pour un type d’histoire, sociologique, pourquoi pas, fait que l’omniprésence de la méthodologie détourne du sujet, et use souvent d’un jargon « pour initiés ».
Leur fond politique, surtout, est beaucoup plus problématique. Sous le titre d’« Histoire globale », approche globale, l’auteur développe l’idée qu’il existerait une continuité dans l’histoire de cette partie de l’Allemagne, marquée depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe par son mouvement ouvrier et socialiste et dont la RDA, née en 1949, « république socialiste » nous dit l’auteur, en serait en quelque sorte un prolongement. Et là, difficile de le suivre, car c’est ignorer, ou bien trop minimiser, les deals de partage de l’Allemagne entre « Grands » de la planète (anglo-américains d’un côté, URSS stalinienne de l’autre) qui ont présidé, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la naissance de la RDA. Création éminemment historique, et machine de guerre contre les travailleurs allemands que d’un commun accord les grandes puissances ont voulu diviser pour se protéger de leur combativité – sous le prétexte fallacieux qu’ils auraient été coupables du nazisme, alors qu’ils en ont été victimes. Pour preuve que la RDA s’est faite contre eux : la révolte des ouvriers de Berlin-Est dès 1953, étouffée par l’intervention des chars de Staline, dans le grand silence de l’Ouest.
Nicolas Offenstadt présente le « Groupe Ulbricht », de communistes allemands exilés en URSS qui ont été structurés par la bureaucratie stalinienne dès 1943 à Moscou, dont Wilhelm Pieck (spartakiste ayant participé a la fondation du Parti communiste allemand, le KPD, en 1918), comme légitime à représenter les travailleurs. C’est oublier qu’une génération de communistes allemands qui s’étaient réfugiés en URSS pour fuir le nazisme y a été liquidée dans des purges, et oublier que Walter Ulbricht (certes ancien militant de l’USPD ayant participé lui aussi à la fondation du KPD) a été choisi par Staline pour assumer la tâche de pilier du futur État est-allemand, un appareil de répression à sa solde.
Si des partis renaissent à partir de juin et juillet 1945 en zone soviétique (KPD, SPD mais aussi les démocrates-chrétiens de la CDU, les libéraux du LDP), le tournant de la guerre froide en 1947 et la fondation de la RDA en 1949, amènent le KPD, sous la direction de Pieck, à absorber le SPD, pour créer un parti unique, le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED, Parti socialiste unifié d’Allemagne) qui conservera le pouvoir jusqu’à 1990. Bien loin d’instaurer un État socialiste sous contrôle des travailleurs, Pieck suit les politiques staliniennes de l’époque et met en place des purges dès 1950.
Les successeurs de Pieck, Walter Ulbricht (de 1960 à 1973) et Erich Honecker après lui, ont été de fidèles lieutenants de Staline. À partir de 1961, avec l’érection du « mur de Berlin », barrière infranchissable traversant en plein cœur l’ex-capitale, mais coupant en deux de la même façon barbare toute l’Allemagne, les classes populaires – sous surveillance de la police politique, la Stasi –, sont dans l’impossibilité de se rendre en Allemagne de l’Ouest, d’où les capitalistes envoyaient vers la RDA tout un arsenal de propagande.
Nous ne partageons pas le parti pris de Nicolas Offenstadt de voir une continuité « socialiste » là où, à la fin de la guerre, par la division de l’Allemagne (et la création de deux États, RFA et RDA), les grandes puissances de la planète, complices, ont précisément voulu écraser toute tradition socialiste révolutionnaire du mouvement ouvrier. Il en est bien sûr resté quelque chose, mais que les Ulbricht et autres Honecker, en assumant la direction de la RDA, ont brutalement cherché à tuer.
Léonard Valot
1 Dans la préface de son premier ouvrage, Nicolas Offenstadt se présente comme ayant participé aux « comités Juquin », en soutien à la candidature de Pierre Juquin à l’élection présidentielle de 1988. Ce dernier se présentait alors comme « nouveau démocrate du PC », après avoir rompu en 1987 avec le Parti communiste où il avait fait une carrière de fervent stalinien…