
Photo de Alnitak-Alnilam-Mintaka. Source : wikipedia
Cet été a été marqué par de nombreuses manifestations étudiantes contre le gouvernement central et les gouvernements fédéraux indiens. À la suite d’insultes de la part du gouvernement, des étudiants se sont énervés sur les réseaux sociaux, ce qui a conduit à des manifestations à New Delhi au mois de juin, puis à de plus importantes encore au mois de juillet. Le Parti du peuple des cafards (CJP), devenu dirigeant de la mobilisation, a, par l’intermédiaire de son leader, Abhijeet Dipke, annoncé la victoire contre le gouvernement Modi à la suite de la démission du ministre de l’Éducation nationale, Dharmendra Pradhan. Le parti cherche à s’organiser politiquement pour tenir dans la durée et organise une manifestation le 5 septembre prochain contre la répression du gouvernement envers les étudiants.
Une mobilisation de jeunesse, rattrapée par l’opposition à Modi
Lors de la première manifestation le 6 juin dernier, assez peu d’étudiants s’étaient déplacés au sit-in. Les organisations politiques, syndicales et associations de jeunesse n’avaient pas été invitées, pour éviter la « récupération » selon les dires d’Abhijeet Dipke. Lui qui était alors étudiant à l’université de communication de Boston, aux États-Unis, et qui y a été diplômé d’un master en relations publiques. Cet étudiant de trente ans a aussi été partie prenante de 2020 à 2023 de l’équipe de communication sur les réseaux sociaux du Aam Aadmi Party (AAP)1, qui est un parti fondé en 2012 contre la corruption dans le pays.
Mais le communiquant politique ne pouvait empêcher que les organisations de jeunesse du pays participent à l’organisation de la colère et c’est leur présence dans les manifestations qui a permis d’accroitre leur taille. En plus de militants établis dans la jeunesse, les organisations ont permis le ralliement de militants nationalement connus. À l’instar de l’écologiste Sonam Wangchuk, qui, le 28 juin dernier, s’est mis en grève de la faim avec six militants étudiants afin de montrer leur soutien au mouvement.
Mi-juillet, Wangchuk avait perdu plus de huit kilos, les images de son état de santé ont touché et participé à l’énervement contre le gouvernement de Modi. La réaction de ce dernier a été d’envoyer la police forcer le mourant à manger à nouveau. La mobilisation sembla alors prendre une ampleur que le seul CJP ne pouvait plus tenir. Il appella à nouveau à un grand sit-in sur la place Jantar Mantar de New Delhi, et Dipke se décrètera en grève de la faim, qu’il tiendra deux jours.
La manifestation du 20 juillet fut alors plus importante en nombre que les précédentes. Les étudiants mirent en avant des revendications autour de la démission du ministre, des sanctions plus sévères contre les fraudeurs aux examens, et une tenue plus sérieuse des examens nationaux (éviter les fuites, les maintiens de sujets fuités, etc.). Malgré une manifestation se voulant pacifique, la répression a conduit plus de 150 jeunes aux urgences et fait plusieurs centaines de blessés.
Le 25 juillet, le ministre Pradhan démissionne. C’est la première fois qu’un membre d’un gouvernement de Modi fait cela à la suite de la pression de la rue. Mais est-ce seulement le fait de la mobilisation ? Rien n’est moins sûr. Celui-ci était déjà sur la sellette, en témoignent des documents sur un possible remaniement ministériel datant d’avant la mobilisation. Toujours est-il que la violence de la répression avait fait polémique dans tout le pays et la contagion, largement portée par les organisations traditionnelles de jeunesse et les partis politiques d’opposition, commençait à essaimer. La démission de Pradhan a sans doute joué un rôle de paratonnerre.
Le 1er aout dernier, le CJP appelait à arrêter les manifestations prétextant la victoire du mouvement. À la suite de négociations avec le gouvernement, le CJP concluait qu’il avait obtenu la démission du ministre, ainsi que l’indemnisation financière des familles des étudiants qui se sont suicidés après l’annulation du Neet (l’examen national unique pour entrer en médecine).
Une « victoire », vraiment ?
Le 21 juillet devait être une journée de marche de la jeunesse vers le Parlement. La marche a été annulée par le CJP invoquant la répression de la veille. L’opposition parlementaire y a alors vu une opportunité. Les principaux porte-paroles du parti du Congrès, principal parti d’opposition à Modi, ont lancé une marche vers la résidence du Premier ministre réclamant sa démission. Rahul Gandhi, héritier de la fameuse famille Nehru-Gandhi, a complètement passé par-dessus le CJP et le mouvement de la jeunesse pour construire sa marche. Son objectif était clair : donner un débouché parlementaire à la mobilisation. Face à cette grotesque tentative de récupération, Dipke déclarait : « La justice sociale du docteur Ambedkar, la paix et la non-violence de Mahatma Gandhi, et le rêve d’une Inde moderne de Jawaharlal Nehru. Notre idéologie est celle de la Constitution indienne. » En somme, il se réclame du chemin des principales figures historiques du parti du Congrès. À quelques jours de la déclaration de victoire et de fin de mobilisation officielle par le CJP, cette prise de position est un clair ralliement avec armes et bagages à la lutte parlementaire.
Pour autant, la colère de la jeunesse étudiante ne semble pas s’être complètement éteinte. Le 10 août, une importante manifestation avait lieu à Ranchi, ville industrielle de 2 200 000 habitants et capitale de l’État du Jharkand, à l’est de l’Inde. Les problèmes soulevés par le mouvement des cafards, à savoir que les jeunes n’ont pas d’emploi, même lorsqu’ils sont diplômés, ainsi que les défaillances administratives dans les examens, furent là aussi mises en avant. Cette manifestation a été l’objet de récupération par le parti au pouvoir, le BJP de Modi, car le Jharkand est dirigé par un parti en opposition à Modi sur le plan national. Mais ces mêmes partis d’opposition, qui font partie d’un même système institutionnel, n’ont pas trouvé mieux que de se désolidariser des « violences » soi-disant menées par les manifestants. Le même Rahul Gandhi du parti du Congrès disait alors : « Tant que la manifestation est pacifique, je m’oppose à toute réponse violente. »
En réalité, ces violences viennent de l’État, qui cherche à étouffer toute contestation. Depuis ces différentes manifestations, il y a un contre-coup répressif. Les étudiantes en particulier sont ciblées : par exemple cette jeune femme de 15 ans qui, après avoir posté une vidéo sur les réseaux sociaux dénonçant l’absence de perspective pour sa vie future et la politique de Modi, s’est vue mise en avant par ce dernier, car elle avait contre elle des FIR (First Information Report). Ces FIR sont les premiers renseignements récoltés par la police pour ouvrir des enquêtes lors de crimes ou de délits, notamment les accusations (fondées ou non) de violences en marge de manifestations. Le harcèlement qui s’en est suivi, de la part de la police comme des partisans de Modi, l’a conduit à faire une vidéo où elle s’excuse publiquement. Mais c’était déjà trop tard, le déversement de haine ne pouvait s’arrêter, elle a dû déménager.
Où va le mouvement de jeunesse ?
Alors de cette mobilisation, la jeunesse étudiante retiendra qu’elle est capable de se battre, que sa force, dans la rue, lui permet d’aller jusqu’à la démission de membres du gouvernement. Toute la question qui continue de se poser, et dont on ne peut déterminer avec certitude la réponse aujourd’hui, consiste à savoir si la jeunesse étudiante et sans-emploi pourra se débarrasser de ces directions qui ne servent la soupe qu’à des carriéristes qui cherchent à se faire un nom dans une opposition parlementaire. Car c’est précisément ce que cherche à devenir le CJP, au moins sa direction. Pendant l’ensemble du mois d’août, l’organisation a axé sa propagande médiatique sur le désastre que constitue l’école publique. Dipke se rend dans les écoles de tout le pays et filme leur état. L’organisation se montre alors de plus en plus comme un groupe de pression pour défendre l’école publique et alerter sur les conditions dégradées qui y sévissent. Pour ce faire, le CJP organise des comités dans tout le pays pour pérenniser son activité.
Mais est-ce vraiment ce que la jeunesse mobilisée voulait ? La colère continue, malgré l’absence du CJP, on l’a vu au Jharkand. Le 25 aout, c’est à Patna, dans l’État du Bihar, au nord du Jharkand, où les jeunes mobilisés ont fait face à une importante répression de la part d’un gouvernement local aux ordres du BJP de Modi. Plus récemment, dans l’État du Karnataka, une manifestation a eu lieu le 27 août dans la ville de Bengalore, le parti d’opposition à Modi était alors ciblé, ce qui a permis à des partisans du BJP de participer à la protestation. Mais c’est aussi dans cet État du Karnataka que l’expression des organisations de jeunesse a pu s’exprimer, y compris pour contester la tentative d’accaparement de la mobilisation par le parti du Congrès, à la tête de l’État. L’association des étudiants de l’Inde (AISA)2 a accusé le gouvernement local, qui avait pourtant soutenu les sit-ins à Delhi, de réprimer en déposant des FIR contre les étudiants mobilisés dans son propre État. L’organisation étudiante, qui a lancé un programme « GenZ on the March », déplore que les partis d’opposition utilisent les mêmes méthodes que le BJP au pouvoir.
L’appui que reçoivent ces organisations par de nombreux étudiants dans le pays laisse à penser que la jeunesse mobilisée n’a pas envie de s’arrêter à ce que Modi a promis et à l’arrêt des manifestations ordonnées par le CJP. C’est sans doute pourquoi ce dernier appelle à nouveau à une manifestation le 5 septembre prochain à Delhi, contre la répression. Et cette colère cherche une perspective, qui, visiblement, n’est pas aussi unanimement celle du ralliement à l’opposition parlementaire comme le voudrait la direction du CJP. Ces organisations se sont réunies à plusieurs reprises, notamment l’AISA et l’ASA (Ambedkar Students’ Association), afin de concilier les problèmes de classes et de castes et de mettre en avant les préoccupations concernant le génocide à Gaza ou la guerre en Ukraine. Toutefois, la colère bien présente selon eux doit se diriger contre les lieux de pouvoir institutionnel, contre les membres du gouvernement, contre le BJP. Ces organisations ont raison de montrer à la jeunesse ce qu’elle exprimait en partie au début du mouvement : c’est la société capitaliste qui leur bouche les perspectives et c’est elle, dans son ensemble, qu’il faudra renverser. Mais pour cela, il ne suffira pas seulement de le déclarer, il faudra aussi chercher à soutenir et à s’organiser derrière la seule classe sociale capable de la renverser, et non s’allier aux partis d’opposition qui répriment les luttes des travailleurs et des travailleuses.
Victor Roux
1 Ce même parti qui, au pouvoir dans l’État du Punjab, est en train de menacer de licenciement les travailleurs administratifs (notamment dans les services sociaux des retraites et dans les hôpitaux) en grève depuis jeudi 27 août pour l’amélioration de leur salaire et des services dont ils ont la charge.
2 Association liée au Communist Party of India (Marxist-Leninist) Liberation, un parti stalinien de taille importante, ayant des journaux et des élus dans beaucoup des principaux États du pays, et rivalisant largement avec les partis traditionnels d’opposition dans certains États