Nos vies valent plus que leurs profits

Loi d’urgence agricole : l’agriculture capitaliste nous emmène droit dans le mur, le gouvernement accélère !

Un « pestibar » mis en place par les opposants pour dénoncer les atteintes à l’eau potable permises par la loi d’urgence agricole. Photo PatrickGL

Dans la nuit du 20 au 21 juillet, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi d’urgence agricole porté par le gouvernement, la droite et l’extrême droite, tous aux ordres de la FNSEA, principal syndicat agricole et défenseur des intérêts de l’agro-business. Celle-ci avait profité de l’explosion de colère des éleveurs, lors de la crise de la dermatose nodulaire bovine de l’hiver dernier, pour imposer l’inscription à l’agenda législatif de nouveaux assouplissements à la protection de l’environnement. Pourtant, bien loin d’assurer de meilleurs revenus aux nombreux agriculteurs qui ne parviennent plus à vivre de leur travail, la nouvelle loi ne fait que préparer les prochaines crises agricoles.

Face à la crise de l’agriculture capitaliste : la fuite en avant !

Les députés ont notamment voté pour réautoriser l’acétamipride, un pesticide dont la toxicité est avérée pour les humains, et en premier lieu pour les agriculteurs qui l’utilisent, mais aussi pour les insectes pollinisateurs, indispensables à l’agriculture. La réintroduction de ce pesticide néonicotinoïde avait déjà été tentée par la loi Duplomb, soutenue par le gouvernement en 2025. Mais, cette mesure avait été censurée par le Conseil constitutionnel après qu’une pétition pour son retrait avait recueilli plus de 2 millions de signatures. Ainsi, les débats et oppositions à la loi d’urgence agricole se sont en grande partie cristallisés autour de l’article autorisant de nouveau l’utilisation de ce pesticide. Pourtant, certaines dispositions du texte sont tout aussi inquiétantes !

Certaines d’entre elles prétendent notamment favoriser l’accès à l’eau pour les agriculteurs. En vérité, elles ne peuvent qu’aggraver la crise qui touche déjà cette ressource. À tel point que même le Medef s’est alarmé « d’un accaparement sans contrepartie, sans contrainte et sans limite des ressources en eau par un acteur, au détriment des autres ». Le syndicat patronal s’inquiète notamment du fait que les commissions locales de l’eau, chargées de gérer la ressource, soient désormais dominées par les intérêts des agriculteurs, ou du moins de certains d’entre eux. La loi augmente en effet le nombre sièges attribués aux représentants du monde agricole dans ces instances, dans les faits souvent des représentants de la FNSEA et des grandes exploitations consommatrices d’eau. Dans la même optique, les agences de l’eau auparavant sous la seule tutelle du ministère de l’environnement passent aussi sous celle du ministère de l’agriculture et de l’économie.

Ces mesures s’inscrivent dans l’objectif de multiplier par deux les capacités de stockage d’eau pour l’irrigation, en favorisant les projets de mégabassine comme celle de Sainte-Soline. Or, dans les Deux-Sèvres, où ces aménagements ont vu le jour, ils ne profitent qu’à 7 % des agriculteurs, les plus grands exploitants qui ont les moyens de les financer et qui ont des cultures très gourmandes en eau : céréales et maïs en particulier. Ces derniers vantent l’aspect écologique de ces retenues, arguant que l’eau stockée est pompée en hiver lorsqu’elle est en surplus dans les nappes phréatiques. En réalité, ce pompage hivernal empêche la diffusion de ce surplus dans les roches calcaires poreuses qui contribuent au stockage de l’eau. Sans compter qu’avec le dérèglement du climat, les hivers secs se multiplient. Les mégabassines que les députés veulent multiplier favorisent donc les cultures les plus consommatrices d’eau, en contradiction totale avec les nécessités imposées par le changement climatique1.

Poursuivant cette logique, la loi d’urgence agricole prévoit de réduire la protection des zones humides. Celles-ci agissent pourtant comme des éponges en absorbant les précipitations, permettant ainsi de lutter contre les sécheresses et les inondations comme celles qu’a connues l’Ouest de la France l’automne dernier.

Enfin, la ressource en eau est aussi menacée par les dispositions facilitant l’installation et l’agrandissement des grands élevages intensifs. Les déjections animales produites en masse par ces exploitations viennent en effet polluer les rivières et les nappes phréatiques, rendant parfois l’eau impropre à la consommation dans des régions entières2 ! Sans compter que c’est dans ce type d’élevage que la surmortalité du cheptel liée aux canicules est la plus importante. Des millions d’animaux sont ainsi morts étouffés par la chaleur lors des trois dernières canicules de 2026 !

Des solutions existent…

Pourtant, de nombreux agriculteurs et scientifiques mettent en avant des solutions qui permettraient de nous nourrir à court terme tout en préservant, à long terme, les conditions des récoltes futures : remplacer une grande partie des espaces dédiés à la monoculture par des systèmes de polycultures plus résilients face aux maladies, aux insectes ou à la sécheresse ; planter des arbres et des haies tout en reconstituant les méandres des rivières pour retrouver des terroirs-éponges capables de mieux stocker l’eau ; réduire les cultures céréalières grandes consommatrices d’eau et majoritairement destinées à nourrir le bétail ; les remplacer par des légumineuses capables de fixer l’azote dans les sols et ainsi d’entretenir leur fertilité en utilisant moins d’engrais de synthèse ; par conséquent, diminuer la production de protéines animales au profit des protéines végétales.

Mais pas dans le cadre du capitalisme !

Mais, ces solutions ne peuvent être mises en place car elles se heurtent au principe de rentabilité qui pèse sur tous les agriculteurs. Si les arbres et les haies qui parsemaient les paysages des campagnes ont été arrachés au cours des années 1950-1960, si la polyculture a cédé la place à la monoculture, c’est qu’elles limitaient, à court terme, les bénéfices liés à la mécanisation. Le fait que les lois agricoles successives favorisent le gigantisme des élevages ou des bassins de rétention d’eau destinés aux grandes cultures céréalières s’explique aussi par cette logique. À l’heure où la productivité agricole stagne, voire décroît dans les pays capitalistes avancés, l’agriculture hautement mécanisée ne peut rentabiliser ses investissements qu’en réalisant des économies d’échelle. Ainsi, chaque capitaliste agricole est poussé à étendre sa production en agrandissant son exploitation. Cette course produit nécessairement ses gagnants mais surtout ses perdants, incapables de faire face à leurs dettes ou de dégager un revenu permettant de vivre de leur travail.

L’impératif de rentabilité impose aussi aux agriculteurs des choix de cultures, non pas fondés sur une planification permettant une gestion rationnelle des sols et de l’environnement, mais sur les profits escomptés à court terme. Ainsi, la consommation de viande, suscitée à grands renforts de publicité, ouvre des débouchés pour les cultures fourragères gourmandes en eau. C’est pourquoi la FNSEA pèse de tout son poids contre toute alternative végétale aux protéines animales dans l’alimentation humaine afin de maintenir un débouché indispensable aux céréaliers.

Incapable de sortir de cette course au profit, l’agriculture capitaliste est aujourd’hui telle que Marx la décrivait il y a 150 ans : « [chacun de ses] progrès est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. (…) La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ». Il est grand temps de renverser ce système capitaliste !

Arthur Sylvestre

 

 


 

 

1  Vincent Bretagnolle, « Les mégabassines ne résoudront pas la crise de l’eau », CNRS Le journal, 2023, https://lejournal.cnrs.fr/billets/les-megabassines-ne-resoudront-pas-la-crise-de-leau

2  Lire à ce propos notre article sur la lutte contre le projet de porcherie industrielle près du lac de Vassivière (Creuse) : https://npa-revolutionnaires.org/limousin-3-petits-cochons-ca-va-1-200-bonjour-les-degats/.