La version 2025 du classement Pisa de suivi des acquis des élèves a confirmé que, même si elle n’est pas la seule dans ce cas parmi les pays de l’OCDE, la France n’arrête pas de dégringoler dans tous les thèmes retenus : lecture, maths, sciences. Situation sur laquelle se jettent nombre de politiciens pour pousser des cris d’orfraie, d’autant plus que le déclin concerne aussi, cette fois, les « meilleurs » : autrement dit, ce ne sont pas seulement les enfants des classes populaires dont le niveau baisse, mais aussi les rejetons des riches.

La palme revient sans doute au ministre actuel de l’Éducation, Édouard Geffray, qui a eu le culot de déclarer : « On aurait dû s’interroger plus tôt sur les mesures à prendre pour le collège. » Plus tôt ? Mais, avant de devenir ministre, il a été, dès 2017, directeur général des ressources humaines, puis, après 2019, directeur général de l’enseignement scolaire (Degesco) dans l’ombre d’un Blanquer de triste mémoire…

Une baisse en corrélation avec les réseaux sociaux ou… le « dégraissage du mammouth » ?

Édouard Geffray s’est exclamé dans une interview donnée au Monde et publiée le 8 septembre : « Nous avons désormais la démonstration d’une corrélation étroite entre réseaux sociaux et niveau scolaire, avec à la clé un phénomène mondial d’appauvrissement des facultés de concentration et de mémorisation. »

La faute aux réseaux sociaux, quoi ! En réalité, les performances des élèves du système scolaire français, telles que mesurées par le programme Pisa, baissent depuis la création de ce programme en 2000. Dans le classement par pays, la France dégringole régulièrement dans chacun des thèmes retenus par l’étude1.

Il ne s’agit pas pour nous de nier le fait que la consultation frénétique des écrans de téléphone puisse jouer un rôle dans l’évolution des acquisitions par les jeunes – encore que le rôle d’Internet et des réseaux sociaux n’est pas toujours négatif. Mais il y a une autre corrélation qui devrait sauter aux yeux de toute personne de bonne foi : 2000, c’est l’année où le ministre de l’Éducation d’alors, Claude Allègre, avait annoncé la suspension du plan pluriannuel de recrutement d’enseignants de son ami Jospin, ainsi que son intention de « dégraisser le mammouth ». Depuis, les effectifs d’enseignants n’ont cessé de baisser, non seulement en valeur absolue, mais en ratio, passant de 7,2 enseignants pour 100 élèves en 2000 à 6,8 en 2025, soit une baisse de l’ordre de 6 %.

Depuis que les ministres successifs ont décidé de se pencher sur l’école, le nombre de réformes a explosé : réforme des lycées professionnels avec disparition du BEP et passage au baccalauréat professionnel en trois ans, réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem remaniée avant d’être mise en place, réforme de l’enseignement des matières technologiques, réforme Blanquer du baccalauréat… Si l’Éducation nationale était malade en 2000, il est clair que les ministres qui se sont mis à son chevet depuis la rue de Grenelle ont aggravé le mal !

Manque de profs – diminution du nombre d’heures de cours

Pour comprendre ce qui s’est produit, il suffit pourtant d’écouter ce qu’en disent les enseignants et mesurer ainsi à quel point écoles, lycées et collèges ont fait les frais de la politique des gouvernements qui se sont succédé depuis plus de 25 ans.

Louis, enseignant en physique-chimie dans un lycée du 93 : « L’une des raisons évidentes de la “baisse de niveau” en physique-chimie, c’est la réforme du lycée. Avec la fin des filières et le fait qu’en terminale les élèves n’ont “que” deux spécialités – et surtout avec l’objectif non affiché mais réel, de diminuer l’enseignement des mathématiques, par manque de profs –, on se retrouve tous les ans avec au moins un groupe de spécialité physique-chimie, qui fait SVT en parallèle, mais sans mathématiques, même pas en complémentaire. Débrouillez-vous pour faire de la physique […] avec des élèves qui ne font plus de mathématiques… »

Selon Aurélien, prof de lettres en lycée dans le 93, « la diminution du nombre d’heures dispensées aux élèves en collège est aussi en cause » dans sa matière. « En 6e, on est en effet passé de 6 à 4,5 heures entre 2000 et 2025. » Pour le principal syndicat du second degré, le Snes, si le nombre d’heures est stable en 5e à 4,5 heures, cela cache la suppression des dédoublements, la possibilité pour les établissements de moduler ces chiffres (en prélevant des heures d’une matière vers une autre, en général les mathématiques) et la réforme du « choc des savoirs » qui a asséché les réserves disponibles pour les dédoublements.

Arrêt de l’accueil des deux ans en maternelle

Dans un billet publié dans Le Monde du 1er décembre 2025, dans une interview de Stéphane Bonnery, chercheur en sciences de l’éducation à Paris 8, Sylvestre Huet écrit :

« En 2008, une nouvelle réforme des rythmes scolaires est décidée par Nicolas Sarkozy et son ministre Xavier Darcos. Le temps d’enseignement a été réduit à 24 heures avec la suppression définitive du samedi matin. Le nombre annuel d’heures chute donc de 958,5 à 864, entre 1988 et 2008. Cette perte multipliée par neuf ans (de la toute petite section de maternelle au CM2) équivaut à 850,5 heures, soit presque le volume horaire d’une année scolaire actuelle ! » Pour Stéphane Bonnery : « En parallèle de la diminution du temps scolaire en primaire, on observe des fermetures massives des classes de […] maternelle qui accueillaient les enfants dès deux ans. L’âge où, pour les enfants issus des milieux populaires, s’opère une rencontre décisive. Celle d’une langue différente du français ordinaire de leur famille : la langue “savante” des apprentissages. […] En 1998 […], la France scolarisait encore 35 % des enfants de l’âge de deux ans. En 2024, on était à peine à 9 %. Une réduction surtout réalisée dans les zones au public populaire, où les parents ont moins l’habitude de se mobiliser pour défendre les postes d’enseignants. »

Pas assez de profs

Il convient d’ajouter à ce constat la disparition progressive des Rased (réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) : des professeurs des écoles – les « maîtres E » – tournaient sur un secteur déterminé et pouvaient sortir ponctuellement certains élèves de leur classe et leur apporter l’aide dont ils avaient besoin. En l’absence de recrutement suffisant, ces enseignants ont été affectés au renforcement des brigades de remplacement, voire ont été nommés sur poste fixe.

La dégradation des conditions de travail des enseignants affecte aussi les conditions d’accueil des élèves. Pour Aurélien, « il y a 30 ans, un prof de français avait son service complet avec trois classes. Maintenant il en faut au moins quatre. » De plus, « les lycées ont été sortis du dispositif REP/REP+ par le gouvernement socialiste ! Résultat : sur La Courneuve, alors que les quatre collèges sont classés REP+ (et que les élèves sont donc 24 par classe au maximum jusqu’en 3e), à partir de la seconde, ils se retrouvent à 30 par classe. Et à 30 seulement parce qu’on a fait grève pour ne pas en avoir davantage ! Comme si tous les problèmes avaient magiquement disparu entre la 3e et la 2e ! »

« On n’arrive à rien quand il faut aider au moins une moitié des élèves à lire et à écrire ! »

Mais, même en REP, les effectifs sont trop lourds par rapport aux besoins. Marie-Hélène, prof d’histoire-géographie dans un collège du 76, nous dit : « Pas besoin d’enquête pour savoir que nos élèves savent de moins en moins lire quand ils arrivent en sixième et s’effondrent en maths dès les premières difficultés. À 25 par classe (car on est en REP), on n’arrive à rien quand il faut aider au moins une moitié des élèves à lire et à écrire. » Même constat pour Jean-Baptiste. Dans son collège du Val-d’Oise, dans son établissement toujours en attente de classement REP : « L’année dernière, nous avions une classe de cinquième avec 28 élèves dont deux relevant de l’inclusion des élèves en situation de handicap, pas toujours accompagnées par leur AESH2, deux avec des projets d’aménagement personnalisé mais sans accompagnement, deux relevant du dispositif pour élèves allophones nouvellement arrivés (UPE2A) et deux qui en sont issues… À chaque heure de cours, il fallait choisir entre aider les élèves à besoins particuliers ou faire cours au reste du groupe. Dans tous les cas, il y avait de la maltraitance pour les uns ou pour les autres. »

Des classes jusqu’à 37 élèves

Pour Guilaine, prof d’histoire-géographie dans un lycée du Lot-et-Garonne : « Un des gros problèmes vient des effectifs. J’ai des classes qui vont jusqu’à 37 élèves parce qu’un effort a été fait pour que les secondes ne dépassent pas 30 élèves. Mais on sait très bien ce qui serait nécessaire : dédoubler ! Pendant le Covid, pour des raisons de sécurité, on a enseigné à des demi-groupes d’une quinzaine d’élèves. Le résultat a été immédiat : j’ai vu s’exprimer des élèves que je n’avais jamais entendues ! » « Le temps est une denrée rare de nos jours, et je pense que les élèves en font les frais dans leurs apprentissages », confirme Lauriane, prof de lettres dans un collège du même département.

L’inclusion des élèves en situation de handicap décidée par la loi de 2005 crée des difficultés du fait de la diminution continue des moyens affectés. Marthe, enseignante en lettres-histoire dans un lycée professionnel des Bouches-du-Rhône, en fait le constat amer : « J’ai commencé il y a un peu plus de dix ans et je me souviens des auxiliaires de vie scolaire qui suivaient un seul élève. Puis se sont mis en place les AESH “mutualisés”, c’est-à-dire qui suivent plusieurs élèves. Les accompagnements sont donc en deçà des besoins, les AESH doivent parfois partir au milieu d’un bloc de deux heures de cours pour accompagner un autre élève. […] Il semblerait que les Pial3 en mal de budget et de personnel cherchent à transférer les AESH du secondaire vers le 1er cycle pour gérer les urgences. […] Un exemple des situations auxquelles nous devons faire face : nous avons un élève malentendant qui a un implant. Avec l’implant, selon son dossier, il entend sept mots sur dix. Il disposait de 21 heures d’accompagnement l’an passé, mais de seulement 18 cette année. Sauf qu’il n’entend toujours pas plus de mots ! »

Politiciens et ministres font semblant de chercher la cause d’une situation qu’ils ont créée de toute pièce. Si la dégradation n’a pas été plus rapide, c’est grâce au dévouement des enseignants et du personnel accompagnant qui ont tenté, tant bien que mal, de pallier les difficultés créées par la politique des gouvernements successifs de « casse » – le mot n’est pas trop fort – de l’Éducation nationale.

Il est grand temps pour les agents de l’éducation de cesser d’être les pompiers d’un système à bout de souffle. Se battre pour de meilleures conditions de travail, et donc d’accueil, coûtera bien moins d’énergie que pallier les défaillances du système ! Et les élèves en profiteront, quel que soit le classement de référence !

Jean-Jacques Franquier

 

 

1  Par exemple, en mathématiques, elle est passée du 11e rang en 2000 au 34e en 2025 – mais il est vrai que le nombre de pays participant est passé sur la même période de 41 à 91. Plus significatifs sont les scores mesurés dans chacune de ces catégories – même si tous les pays de l’OCDE connaissent une baisse.

2  Accompagnant des élèves en situation de handicap.

3  Regroupement d’AESH.