Photo diffusée sur les réseaux sociaux montrant un repas servi à bord de l’USS Lincoln lors d’un récent déploiement.

Traduction d’un article de Speak Out Now

Les puissances modernes sèment souvent les graines de leur propre chute. Et parfois, les germes de cette chute naissent au sein même de l’armée. De grandes révolutions du début du siècle passé ont commencé dans la marine, amenant à réfléchir à l’agitation actuelle au cœur de la plus grande marine militaire au monde.

Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre contre l’Iran fin février, des rapports provenant de navires déployés dans la région indiquent que la situation à bord n’est pas au beau fixe. Dès le 12 mars, des incidents ressemblant à des tentatives de sabotage ont été signalés à bord du porte-avions USS Gerald Ford. Mais ce sont surtout les conditions scandaleuses endurées par les marins de l’USS Abraham Lincoln qui ont retenu l’attention. Déployé dans une zone de guerre pendant une durée record de 274 jours sans escale pour se ravitailler ou obtenir une permission à terre, le porte-avions a fait la une des journaux lorsque des informations ont fuité sur la gravité de la situation. Des photos ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant une nourriture digne d’une prison à but lucratif : de maigres repas composés de morceaux grisâtres de viande d’origine inconnue et d’une cuillerée de carottes bouillies. Des plaintes ont fait état de viande avariée et de repas composés de céréales sèches faute de lait. Les membres d’équipage n’avaient plus de savon ni d’autres produits d’hygiène, tandis que des cas de contamination par l’eau étaient également signalés. Des familles rapportent que des membres d’équipage ont perdu jusqu’à 15 à 20 kilos en l’espace de quelques mois. Des membres de l’équipage ont tenté de se jeter par-dessus bord, tandis que d’autres étaient dissuadés de le faire par leurs compagnons d’infortune. Alors que ces récits et l’indignation qu’ils suscitent gagnaient les États-Unis, Trump a estimé que le navire n’avait pas été déployé « assez longtemps », tandis que le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, affirmait que les conditions rapportées sont « complètement déformées ». Le navire a finalement été retiré de la région, mettant fin à la polémique.

L’histoire du Lincoln fait écho aux récits occultés des révolutions passées, dans lesquelles les mutineries navales jouèrent un rôle déterminant. Les griefs spécifiques de l’équipage du Lincoln ne sont pas sans rappeler un incident de la révolution de 1905 en Russie, dont il existe une adaptation cinématographique. À un siècle d’intervalle, voir Le Cuirassé Potemkine, film de Sergueï Eisenstein sorti en 1925, nous aide à comprendre comment les conditions de vie des marins sont peuvent déclencher des révolutions.

À l’instar de l’équipage du Lincoln, l’un des principaux griefs des marins du Potemkine concernait leur nourriture, et leur première action collective fut de refuser de manger le bortsch servi à bord. Loin d’être un simple incident, cette nourriture immangeable traduit l’indifférence de l’ordre établi vis-à-vis des soldats du rang. Tandis que les officiers dînent dans des assiettes en porcelaine, dans une salle à manger lambrissée et ornée de palmiers, les marins doivent se contenter du bortsch servi dans des bols communs. Mais la viande utilisée dans la soupe est le véritable élément déclencheur. Sur le pont, les hommes montrent du doigt des morceaux de viande suspendus qui grouillent d’asticots, tandis que le médecin du navire déclare qu’ils sont propres à la consommation. Pour les marins, nier ce que leurs propres yeux voient revient à nier leur rationalité et leur humanité. La parole de dizaines d’entre eux vaut moins que celle d’un seul médecin (ou, aujourd’hui, d’un seul ministre de la Guerre). L’indignation et la rébellion des marins explosent alors lorsqu’ils se rendent compte que vouloir modestement amender leur situation ne leur apporte rien d’autre qu’une nouvelle bordée d’insultes. L’ordre du navire est finalement le même que l’ordre capitaliste, un système fonctionnant selon la logique du profit par l’exploitation, soutenu par la force. Dans une scène ultérieure, après que les marins ont pris le contrôle du Potemkine, les ouvriers d’Odessa ravitaillent le navire grâce à une flottille de petites embarcations. À travers les événements révolutionnaires qui secouent la ville, les ouvriers tissent des liens de solidarité avec les marins, et la nourriture qu’ils apportent est variée et fraîche. On entrevoit ici un ordre social alternatif dont la logique consiste à répondre aux besoins des gens plutôt qu’à la recherche du profit.

Le chemin qui mène du mécontentement au soulèvement n’est bien sûr pas sans détours. Dans le monde d’aujourd’hui, le régime Trump a fini par prendre des mesures préventives à l’encontre du Lincoln. Il convient de souligner un autre point commun des deux navires qu’un siècle sépare. Sur le Potemkine, le premier incident qui pousse le matelot Vakulinchuk à se mobiliser survient lorsqu’un sous-officier frappe un matelot endormi, dont le hamac, en se balançant, l’a heurté alors qu’il inspectait les quartiers exigus. Les larmes du matelot frappé expriment son sentiment d’humiliation, et Vakulinchuk se lance dans son premier discours devant ses camarades. L’exiguïté des quartiers revêt une importance particulière. Plus encore que les ouvriers entassés dans une usine, les marins vivent et travaillent dans un espace minuscule pendant des mois entiers. Comme dans une usine, le fait de partager largement les mêmes conditions de vie leur permet de mieux comprendre que leur lutte est commune. Et cela n’a pas changé.

Les porte-avions américains ont un équipage d’environ 5 000 personnes, ce qui signifie que, malgré leur taille gigantesque, l’espace y est restreint. Le ravitaillement peut s’effectuer par voie aérienne, mais avec autant de personnes à bord, les denrées peuvent facilement venir à manquer. Et n’oublions pas que ces personnes sont au travail. Chaque jour, elles répètent les mêmes routines avec les mêmes personnes, sous la discipline directe de l’État. Elles sont coupées de leurs réseaux de soutien habituels et de tous les moyens dont disposent les gens pour gérer leur stress en dehors des heures de travail. La communication avec leurs proches peut être irrégulière. La pratique du « hot-racking » signifie que même les couchettes individuelles ne sont pas disponibles, et chaque marin, à la fin de son service, doit se glisser dans un lit encore chaud après le dernier occupant.

Sur le Potemkine, l’agitation de Vakulinchuk face à l’humiliation du marin endormi se transforme rapidement avec l’« affaire du bortsch », les plaintes concernant la viande et, finalement, la mutinerie, lorsque le capitaine tente de rétablir l’ordre par la brutalité. Dans un moment fort du film, le succès ou l’échec de la mutinerie dépend de la capacité des marins à influencer ceux des leurs, qui dans un peloton d’exécution, sont chargés d’exécuter les mutins. Le soulèvement ne peut réussir que s’il s’étend à tous les marins, au-delà du groupe initial qui a fondé sa solidarité sur une expérience identique d’oppression. Lorsque Vakulinchuk est abattu pendant la mutinerie, son corps attire à Odessa, sur le rivage, des personnes venues lui rendre hommage, politisées par cette expérience et l’agitation qui l’entoure. L’esprit révolutionnaire se répand dans la ville, montrant que la solidarité peut et doit s’étendre bien au-delà de ceux qui partagent directement les mêmes conditions de vie. Le soulèvement des ouvriers est toutefois réprimé avec brutalité par les soldats et les Cosaques. Contrairement aux marins du Potemkine, ceux-ci ne trouvent aucun point commun avec ceux qu’ils sont chargés de réprimer, et les ouvriers n’ont pas le temps de nouer des liens de solidarité avec eux.

Finalement, douze ans plus tard, en octobre 1917, les révolutionnaires russes parvinrent à rallier une partie suffisante de l’armée et de la marine à la cause des ouvriers pour que cela soit déterminant dans le succès de la révolution. De son côté, la révolution allemande de 1918 fut aussi déclenchée par une rébellion de marins à Kiel qui refusaient de se sacrifier dans une guerre manifestement perdue.

Le potentiel politique de la marine n’appartient pas à un passé lointain. Dans les années 1970, à l’instar des GI, les marins américains se sont mobilisés contre la participation des États-Unis à la guerre du Vietnam. Dans ce cas précis, cependant, le mouvement des soldats a connu plus de succès et s’est développé plus tôt que celui de la marine. Après que le mouvement des GI eut rendu les opérations terrestres au Vietnam de plus en plus impossibles par le refus de combattre, les attaques contre les officiers et les désertions, l’administration Nixon s’est recentrée sur la guerre aérienne. Le mouvement « Stop Our Ships » s’est concentré sur les porte-avions pour faire obstacle à cette stratégie aérienne. Bien qu’ils n’aient pas réussi à mettre fin à la guerre, ils ont pu forcer le report ou la modification de missions de combat. Ils n’ont pris le contrôle d’aucun navire, mais les marins ont tout de même réussi à faire sentir leur influence par la désobéissance, le sabotage et la coopération avec les blocus civils.

Aujourd’hui, alors que la guerre contre l’Iran s’éternise sans terme en vue, la perte des bases américaines dans la région signifie que les porte-avions envoyés pour remplacer le Lincoln, ainsi que de nombreux navires plus petits, continueront de souffrir de problèmes chroniques de ravitaillement. Cette guerre est profondément impopulaire, y compris au sein de l’armée. Depuis le début du conflit, un nombre record de demandes d’objection de conscience a été enregistré. Ce mécontentement au sein de la marine est un signal notable, à nous de veiller à ce que notre message politique touche le plus grand nombre possible.

12 septembre 2026

Vous pouvez regarder gratuitement le film Le Cuirassé Potemkine à ce lien : https://archive.org/details/BattleshipPotemkin