Nos ancêtres les gaullistes ?
Les deux films d’Antonin Baudry cartonnent au box-office. Présentés comme une grande fresque historique et familiale, ils engrangent déjà plus de 2 millions d’entrées chacun. Il est vrai que les deux films sont portés par un certain souffle et des acteurs talentueux. Ils ont été encensés par toute la classe politique française, de Retailleau à Mélenchon en passant par Glucksmann. Une unité nationale qui a de quoi nourrir une certaine méfiance.
Les États-Unis comme puissance prédatrice
L’un des axes originaux pris par Antonin Baudry est de mettre en lumière le rôle des États-Unis de Roosevelt, qui cherchent à remodeler le monde selon leurs intérêts pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. La France telle qu’elle existait en 1940 est dans le viseur de Roosevelt, qui envisage un temps de la couper en deux, en rattachant le Nord à une grande Wallonie. Le film montre aussi à quel point les États-Unis n’ont aucun scrupule à s’appuyer sur d’anciens vichystes, foncièrement antisémites, comme l’amiral Darlan, pourvu qu’il leur ramène des soldats et qu’il ne soit pas trop remuant. La critique de l’agressivité de l’impérialisme américain fait écho à la période que nous vivons aujourd’hui. C’est sans doute une des raisons qui expliquent le succès qu’a eu ce film, y compris dans la classe politique.
Une France libre ou un empire libre ?
De Gaulle, joué par Simon Abkarian, incarne ce personnage mythique qui, seul contre tous, aurait défendu l’idéal d’une France libre des nazis et indépendante des Américains. C’est vite oublier que la France « libre » est avant tout un empire colonial qui maintient sous sa domination des millions de personnes partout dans le monde. Les premiers pas des collaborateurs de de Gaulle dans le film se font d’ailleurs en plein cœur de l’Afrique, au Cameroun, au Tchad et au Congo, lorsque le général Leclerc vient rallier une partie de l’administration coloniale. Le film ne dit pas un mot des aspirations de liberté qui pouvaient exister dans cet empire et qui s’exprimeront largement dès 1945, conduisant au massacre par cette France libre de dizaines de milliers d’Algériens, d’Indochinois et de Malgaches dans les années suivantes.
Recycler l’État collaborationniste
Durant les plus de cinq heures que durent les deux films, on voit de Gaulle mener un combat pour gagner la légitimité de diriger la France au sortir de la guerre. Malgré d’autres prétendants soutenus par les Américains, il remporte la partie en gagnant le soutien de la « résistance » intérieure, unifiée sous la coupe de Jean Moulin. Le film nous dépeint cette course de vitesse autour d’un récit national incarné par l’homme providentiel venu sauver la démocratie. Une scène du film montre tout de même les enjeux sous-jacents à cette course de vitesse : à Alger, en 1943, la France libre incorpore et recycle gendarmes et policiers ex-vichystes, les mêmes qui ont fait la chasse aux Juifs et aux communistes. Et c’est là le rôle principal qu’a joué de Gaulle : grâce à la légitimité qu’il a acquise, il parvient à redonner du crédit à l’État bourgeois français, qui était pourtant au plus bas du fait de la collaboration avec le régime nazi. En cela, il a incarné un plan B alors que la bourgeoisie pouvait craindre de faire face à une vague révolutionnaire, comme à l’issue de la Première Guerre mondiale.
Un courage dévoyé
Ce que l’on peut tout de même apprécier dans le film, ce sont les scènes qui présentent le courage de personnes ordinaires : des jeunes qui manifestent contre le nazisme sous l’Arc de Triomphe en 1940, en passant par d’anciens brigadistes internationaux espagnols qui s’engagent avec le général Leclerc, ou des soldats africains qui combattent le nazisme, même si le film ne leur donne pas beaucoup la parole. La détermination de cette génération à refuser le fascisme est inspirante, bien qu’elle ait été mise au service de de Gaulle. Seul un parti communiste révolutionnaire aurait pu donner des perspectives plus larges à toute cette génération, contre les empires coloniaux et contre le capitalisme qui avait engendré le fascisme. Mais le Parti communiste français n’incarnait plus cette perspective. La bureaucratie stalinienne lui avait fait endosser le pacte germano-soviétique jusqu’en 1941, avant qu’il devienne l’un des principaux soutiens de de Gaulle.
De Gaulle a sauvé la liberté des bourgeois français de pouvoir continuer à profiter de l’empire colonial sans être sous la tutelle des capitalistes américains. Ce rôle, la bourgeoisie l’en a récompensé en le hissant au rang de héros national. Le film d’Antonin Baudry continue à entretenir ce piédestal.
Michel Marteron
