Essai historique
Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Enquête sur les travailleurs immigrés de l’industrie automobile dans la France des « Trente Glorieuses »
Laure Pitti
Presses universitaires de Rennes, 2025, 350 p., 25 €
Ce livre de l’historienne Laure Pitti raconte les vies au travail des Algériens des usines Renault Billancourt. « En 1966, comme en 1950, un ouvrier de Billancourt sur dix est Algérien ; en 1970, un sur sept ; en 1984, plus d’un sur cinq » (p. 62). En étudiant finement leurs trajectoires au sein de l’entreprise (c’est la partie la plus technique et universitaire de l’ouvrage), L. Pitti montre comment les Algériens de Renault sont recrutés au plus bas de l’échelle des qualifications, dans les ateliers les plus pénibles et les plus accidentogènes. Loin de l’idéalisation des « Trente glorieuses », les entreprises nationales apparaissent bien comme des laboratoires, entre autres, de la précarisation des statuts d’emploi. Chez Renault, les travailleurs algériens sont aussi l’objet d’une gestion colonialiste et raciste de la main-d’œuvre.
Les ferments de la contestation et des luttes
Mais l’intérêt du livre n’est pas seulement d’étudier l’articulation entre racialisation, colonialisme et mise au travail dans une grande entreprise capitaliste. L. Pitti montre aussi que le legs colonial produit les ferments de sa contestation : les ouvriers algériens se politisent via leur double condition de prolétaires et de colonisés, dans un moment de luttes ouvrières et anticoloniales. L’enquête montre à quel point Billancourt est un des lieux majeurs des luttes anticoloniales des années 1950 et 1960. Les ouvriers prennent place à la CGT qui compte parmi ses membres actifs (délégués du personnel notamment) nombre de militants nationalistes algériens. Ils soutiennent et diffusent, dans l’usine, la revendication d’indépendance nationale. Les exemples de grèves et les portraits de militants montrent à quel point l’activité syndicale des militants nationalistes algériens de la CGT contribue aussi à renforcer leurs ressources et leur audience auprès des autres travailleurs algériens, ce qui est décisif après le déclenchement de l’insurrection algérienne en novembre 1954. Billancourt devient alors le théâtre d’un clivage profond entre tenants de la paix en Algérie (qui militent dans les syndicats et partis traditionnels du mouvement ouvrier français) et tenants de l’indépendance (qui militent clandestinement), et entre courants nationalistes algériens, où le FLN occupe une place de plus en plus dominante.
Après l’indépendance en 1962, des militants partent en Algérie (certains reviennent quelques mois ou années plus tard en France, et même à Renault, déçus du miroir trompeur du « socialisme » algérien). C’est le deuxième acte de cette histoire des luttes des Algériens de Billancourt. Les luttes des « années 68 » voient les subalternes prendre la parole pour revendiquer l’égalité des rémunérations et la fin des politiques discriminatoires et racistes. De très fortes tensions se font, là aussi, jour entre militants et grévistes algériens d’une part et un appareil cégétiste qui minore, voire relègue leurs revendications hors du terrain syndical. Trois grèves emblématiques placent les revendications spécifiques des ouvriers algériens sur le devant de la scène des mobilisations ouvrières entre mars 1972 et février 1975.
C’est donc un livre important pour comprendre les rapports entre histoires de l’immigration, de la classe ouvrière et les luttes anticoloniales. La thèse centrale du livre fera discuter, puisqu’il s’agit de démontrer l’existence d’une « matrice raciale du capitalisme français », non pas pour autonomiser la « race » par rapport à la « classe », mais pour montrer en quoi la racialisation des travailleurs immigrés est une dimension fondamentale des rapports de classe, pour lutter à la fois contre la domination coloniale et contre l’exploitation capitaliste.
S. Cr.
