Nos vies valent plus que leurs profits

Plénier du camp internationaliste — Rivalités inter-impérialistes et militarisme : vers une généralisation des guerres pour le contrôle des ressources ?

 

 

Ci-dessous le texte des interventions du Plénier 1 du camp internationaliste, du mercredi 29 juillet 2026. La vidéo du plénier est disponible sur notre chaine youtube en suivant ce lien.

 

 


 

 

Pour le RSO, intervention de Daniel

Nous savons que l’impérialisme porte en lui les germes de la guerre. Depuis qu’il existe, au début du 20e siècle, il n’y a jamais eu de paix dans le monde : ni pendant les deux guerres mondiales, ni à l’époque de la guerre froide – qui s’est transformée en conflit ouvert en Corée, au Vietnam ou en Afghanistan –, ni après l’effondrement du bloc de l’Est, avec les guerres en Yougoslavie, le génocide au Rwanda, les guerres successives en Afghanistan… Et cette liste est loin d’être exhaustive.

Mais au cours des cinq dernières années, la guerre et les menaces de guerre ont pris des dimensions tout à fait nouvelles. Avec la guerre en Ukraine et les guerres au Proche-Orient. C’est par ces événements actuels que je vais commencer ce plénier. Craig abordera ensuite les motivations économiques sous-jacentes, Christos donnera un point de vue de Grèce et Marie-Hélène les répercussions sociales de cette économie de guerre.

Après un début d’année 2026 marqué par l’annonce de l’enlèvement du président vénézuélien, Maduro, les événements se sont poursuivis il y a exactement cinq mois, fin février, avec l’attaque contre l’Iran.

Les deux hommes qui ont lancé conjointement cette attaque se sont rencontrés hier et, entre eux, il y a quelques tensions nouvelles. Ainsi, l’annonce par Trump d’un programme nucléaire avec l’Arabie saoudite a froissé Israël. Mais surtout, ils ont des objectifs et des perspectives assez différents concernant la guerre avec l’Iran et le Liban, et leur satisfaction quant au déroulement de la guerre jusqu’à présent peut varier.

Les États-Unis restent la puissance impérialiste dominante, et pas seulement sur le plan militaire. Dans la rivalité avec la Chine, l’accès à l’énergie et son contrôle font l’objet d’une lutte acharnée, comme Craig l’expliquera plus en détail. Le contrôle du pétrole iranien est depuis longtemps une aspiration des États-Unis, qui n’a pu être que partiellement réalisée par le biais des sanctions. Alors que, ces dernières décennies, le risque d’une solution militaire semblait trop grand, l’administration Trump est apparemment parvenue cette année à la conclusion que l’occasion n’avait jamais été aussi propice : les alliés de l’Iran dans la région étaient extrêmement affaiblis – Assad avait été renversé et le Hamas ainsi que le Hezbollah n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes après deux ans et demi de génocide et de guerre israéliens – et, au sein même de l’Iran, des manifestations massives contre le régime avaient éclaté au début de l’année.

Dans un premier temps, Trump a laissé aux mollahs le temps de réprimer dans le sang leur propre population, car l’impérialisme n’a jamais pour objectif d’encourager une population en révolte. Mais une fois le mouvement de protestation écrasé, au prix de dizaines de milliers de morts, il a déclenché la guerre fin février, espérant sans doute un succès rapide. Or, il semble que lui et ses conseillers aient sous-estimé plusieurs facteurs : la résistance asymétrique que l’Iran a pu opposer, à l’aide de drones relativement bon marché, aux systèmes d’armement américains très coûteux, notamment par des attaques contre des alliés des États-Unis et des bases militaires américaines dans le Golfe ; les répercussions sur l’économie mondiale dues au blocus du détroit d’Ormuz ; et les répercussions sur les prix à la consommation et le moral des électeurs aux États-Unis.

Il en est résulté une situation d’impasse pour les deux camps qui perdure encore aujourd’hui. Malgré l’élimination de dirigeants iraniens dès les premiers jours de la guerre, les États-Unis n’ont pas réussi à remporter une victoire décisive, tandis que les coûts politiques et financiers ont explosé. L’Iran n’a pas pu empêcher que ses infrastructures et ses habitations soient sans cesse réduites en cendres par les bombardements, mais il n’a pas non plus pu être contraint à la capitulation. Ce sont les travailleurs et travailleuses iraniens qui en paient le prix, leurs vies et leurs emplois étant détruits par les bombes. C’est la situation économique qui avait déclenché les manifestations au début de l’année. Elle est aujourd’hui bien pire qu’à l’époque, mais l’état de guerre a permis au régime iranien de consolider sa dictature. Nous exprimons notre entière solidarité aux travailleurs, aux femmes et aux jeunes d’Iran !

Après 40 jours de guerre, cette situation d’impasse a conduit en avril à un cessez-le-feu, puis, mi-juin, à un accord-cadre qui a constitué un sérieux revers pour les objectifs impérialistes des États-Unis, ceux-ci n’ayant atteint aucun de leurs objectifs de guerre. Et bien que, dans cette impasse, aucune des parties n’ait eu rien à gagner à la poursuite des combats, ceux-ci ont pourtant repris de plus belle ces dernières semaines.

Pourquoi ?

L’accord-cadre laissait de nombreux points ouverts à la poursuite des négociations. Le levier décisif qui avait poussé Trump à signer l’accord était l’impact du blocus du détroit d’Ormuz, auquel il fallait absolument mettre fin. Mais c’est précisément sur ce point que les interprétations des deux parties de l’accord semblaient diverger. Les deux parties revendiquent le contrôle de ce goulet d’étranglement de l’économie mondiale, par lequel transitaient 20 % des exportations énergétiques mondiales avant la guerre. C’est ainsi que des pétroliers ont été pris pour cible dans le détroit, ce qui a entraîné deux semaines supplémentaires de guerre, sans pour autant modifier d’aucune manière le rapport de force. À l’heure actuelle, les armes se sont à nouveau tues et l’on spécule sur un nouvel accord.

Le rôle d’Israël : Il est le chien de garde de l’impérialisme dans la région, mais il a son propre agenda politique. Netanyahou a-t-il poussé Trump à entrer en guerre ? Peut-être, mais il y avait des raisons concrètes pour les États-Unis, que j’ai mentionnées plus haut. En tout état de cause, Israël, et Netanyahou à sa tête, ont des intérêts distincts: occuper le Sud-Liban et détourner l’attention des contradictions internes à Israël par une politique agressive de guerre et de colonisation. Alors que Trump avait promis à sa base électorale de ne pas mener de longues guerres « inutiles », l’état de guerre permanent est pour le régime de Netanyahou un véritable élixir de vie. Cela explique les distanciations bien mesurées de Trump, alors que les États-Unis continuent à permettre à ce « chien de garde » israélien de mener la politique génocidaire de ces dernières années, qui semblait d’ailleurs profiter aux États-Unis eux-mêmes en affaiblissant l’Iran.

Maintenant, quelques mots sur l’Ukraine, car même si les informations concernant la guerre en Ukraine, qui dure désormais depuis près de quatre ans et demi, sont presque devenues une routine, celle-ci reste la plus meurtrière des guerres actuelles en termes de nombre total de morts, et ce pour des gains de terrain de quelques kilomètres carrés seulement sur des lignes de front largement figées.

Au-delà de toutes les justifications avancées par Poutine pour cette guerre, ce sont des objectifs impérialistes et annexionnistes qui ont poussé l’impérialisme russe à déclencher la guerre en 2022. Les oligarques russes voulaient prendre le contrôle d’une plus grande partie des ressources minières ukrainiennes, mais aussi des gazoducs, etc., en particulier dans le Donbass.

Pour les États-Unis, en revanche, cette guerre a été une occasion bienvenue de mettre leurs « alliés » européens au pas et, grâce à la rupture des relations économiques entre la Russie et l’Europe occidentale, de gagner eux-mêmes des parts de marché (par exemple pour le gaz naturel liquéfié américain).

Surtout, la guerre en Ukraine a déclenché une spirale d’armement massive, sur laquelle Marie-Hélène reviendra plus en détail.

Pour la guerre en Ukraine, le second mandat de Trump a marqué un tournant majeur avec son rapprochement avec Poutine en Alaska, même si celui-ci n’a débouché sur aucun « accord » susceptible de mettre fin à la guerre.

Avec la cruauté sans fard qui le caractérise, Trump a déclaré que son objectif était désormais de faire en sorte que les milliards d’aide américaine dans cette guerre deviennent un investissement rentable. C’est ainsi qu’a été conclu l’accord sur les matières premières avec l’Ukraine, qui cède aux États-Unis une grande partie des ressources minières ukrainiennes, mais aussi que des négociations en coulisses ont eu lieu avec la Russie, portant sur des investissements américains dans le secteur énergétique russe.

Même s’il y a eu des va-et-vient dans les rapports entre Trump et Poutine, le cadre général avait été redéfini : une fin de la guerre aux dépens de l’Ukraine se profilait à l’horizon ; la seule question était de savoir pour quand, de savoir quelle partie de son territoire elle devrait céder à la Russie et quelles garanties de sécurité le reste de l’Ukraine obtiendrait en échange.
Dans ces circonstances, les Ukrainiens ont de plus en plus de mal à comprendre pourquoi ils devraient risquer leur vie au front. L’époque où les Ukrainiens s’engageaient en grand nombre volontairement pour le front est révolue depuis longtemps. Le recrutement de nouvelle « chair à canon » passe de plus en plus souvent par des « enlèvements » en pleine rue, à bord de minibus, un phénomène pour lequel le terme « bussifikatia » – « busification » – a été inventé en Ukraine. Début juillet, 200 personnes à Lviv sont spontanément et violemment intervenues contre une telle « bussifikatia ».

Le problème du recrutement, entre autres, a également entraîné des tensions au sein du commandement de l’armée et a conduit Zelensky à limoger son ministre de la Défense, Fedorov, et à soutenir son chef d’état-major, Syrsky – ce qui a toutefois déclenché une nouvelle vague de protestations, qui l’a contraint à limoger Syrsky à son tour.

Pendant ce temps, les bombardements meurtriers de la Russie (mais aussi, de plus en plus, de l’Ukraine sur le territoire russe) se poursuivent. Même si nous avons toujours défendu le droit à l’autodétermination de l’Ukraine face à l’agression impérialiste russe, il apparaît de plus en plus clairement, mois après mois et année après année, que la conduite de la guerre par Zelensky, qui courtise l’impérialisme occidental, ne fait que transformer la population ukrainienne en chair à canon, sur le dos de laquelle Trump, Poutine et les groupes d’armement concluent leurs sales affaires. Et du côté russe également, les conséquences se font de plus en plus sentir, et pas seulement pour la chair à canon. Une mobilisation politique de la classe ouvrière pour défendre ses propres intérêts serait plus que jamais nécessaire pour mettre fin à ce cauchemar.

 

 


 

 

Intervention de Craig pour SON

Je vais dire quelques mots sur la rivalité qui se dessine entre les États-Unis et la Chine. Plusieurs interprétations circulent à ce sujet.

Certains affirment qu’il n’y a pas de rivalité significative, car leurs économies sont trop interdépendantes. D’autres, comme Lutte Ouvrière, souhaitent présenter cette rivalité comme si la troisième guerre mondiale avait déjà commencé.

D’autres pourraient encore soutenir qu’il ne s’agit pas vraiment d’une rivalité, car les États-Unis sont la seule véritable puissance impériale, dotée d’une puissance militaire inégalée, imposant leur volonté au reste du monde. Je pense que tous ces points de vue apportent un éclairage intéressant, mais qu’ils passent finalement à côté de l’essentiel.

En réalité, les États-Unis et la Chine sont empêtrés dans une rivalité économique à part entière qui s’intensifie. Oui, leurs économies sont interdépendantes, et c’est d’ailleurs cette interdépendance mutuelle qui constitue, pour l’instant, un frein majeur à une confrontation militaire directe.

Aussi, cette interdépendance s’accompagne de vulnérabilités réciproques, ce qui pousse précisément les deux pays à tenter de découpler certaines parties de leurs économies afin d’atteindre une plus grande indépendance et une domination accrue.

Ceux qui affirment, comme LO, que la rivalité États-Unis-Chine a déjà conduit à la troisième guerre mondiale ignorent cet aspect de l’interdépendance mutuelle et confondent ce qui n’est qu’un aboutissement potentiel avec ce qui n’est qu’une phase précoce d’un processus d’intensification de la concurrence qui est encore en cours. À l’heure actuelle, les deux pays font ce qui est en leur pouvoir pour éviter un tel conflit, même si les moyens qu’ils emploient pour l’éviter risquent en réalité de les rapprocher d’un conflit ultérieur.

Et c’est une erreur de penser que nous pouvons prédire si cette rivalité pourrait ou non déboucher sur une guerre totale, ni à quel moment cela pourrait se produire, surtout à ce stade.
Mais dans le même temps, cette rivalité économique conduit à une intensification des conflits militaires à travers le monde. Nous ne pouvons dissocier la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, le génocide mené par les États-Unis et Israël en Palestine, la guerre que les États-Unis et Israël mènent contre l’Iran, les combats au Cachemire entre l’Inde et le Pakistan, le conflit au Soudan, en RDC, au Yémen et bien d’autres encore de cet ordre mondial dont ces conflits sont le produit. La rivalité économique croissante fait que les revendications territoriales, les ressources énergétiques et autres ressources essentielles, les saisies de terres, les voies maritimes et bien d’autres éléments de plus en plus essentiels, de plus en plus convoités et, en fin de compte, de plus en plus instables.

L’impact de cette concurrence sans merci touche toutes les régions du globe.

Pour rappel, dans L’Impérialisme de Lénine, à mesure que le monde se divise de plus en plus entre les puissances dominantes, la poursuite de l’expansion de tout empire nécessite un redécoupage du monde. Et ce redécoupage peut passer d’une forme relativement pacifique à une forme violente.

Ce cadre décrit précisément le stade où se trouve l’ordre capitaliste actuel : un ordre qui a déjà commencé à passer d’un redécoupage relativement pacifique à un redécoupage de plus en plus violent.

Pour que l’économie chinoise continue de croître, elle doit échapper à la domination américaine et acquérir davantage d’indépendance. De leur côté, les États-Unis tentent de maintenir et de reconquérir leur domination, ce qui revient en fin de compte à se tailler des marchés et des régions, ce qui impose des limites à l’expansion de la Chine.

Leur rivalité est multidimensionnelle : il s’agit à la fois d’une lutte pour la dominance technologique, pour le contrôle des ressources, pour la domination des marchés et pour les alliances commerciales internationales ; qui parviendra à convaincre quels pays de donner la priorité à ses intérêts plutôt qu’à ceux de l’autre ? Et ces deux positions sont irréconciliables. Peu importe les accords diplomatiques conclus entre les deux pays : en fin de compte, cette rivalité fait rage sans relâche.

De partenaires à concurrents

Pour replacer les choses dans leur contexte, l’intensification de la rivalité entre les États-Unis et la Chine correspond à l’intensification de la concurrence dans les secteurs dominants au tournant du siècle, alors que ces nouveaux marchés sont passés d’une expansion suffisamment rapide pour permettre à plusieurs acteurs d’accroître simultanément leur part de marché à ce que l’on pourrait désormais appeler un marché à somme nulle, où la croissance de l’un signifie la contraction de l’autre.

La rivalité sino-américaine a atteint sa maturité à peu près au moment où les secteurs technologiques clés du XXIe siècle ont achevé cette transition. La rivalité ne s’est pas intensifiée parce que les pays sont soudainement devenus plus hostiles. C’est plutôt parce que la logique économique des marchés a changé en arrière-plan, réduisant les opportunités de croissance continue pour les deux empires que les pays sont devenus plus hostiles.

Pendant environ une décennie, de 2000 à 2008, les États-Unis et la Chine ont partagé une interdépendance symbiotique et mutuellement bénéfique, dans laquelle les deux économies croissaient simultanément et les marchés technologiques se développaient suffisamment rapidement pour que personne n’ait besoin de se disputer des parts de marché. Puis la crise économique a imposé de nouvelles limites à la croissance des deux pays. Et en 2018, dix ans plus tard, la Chine et les États-Unis sont sortis de la crise en tant que concurrents à part entière, et cette situation n’a fait que s’intensifier depuis.

Les données commerciales permettent notamment d’illustrer cette évolution :

En 2000, le commerce total de la Chine s’élevait à environ 474 milliards de dollars. En 2024, il atteignait 6 200 milliards de dollars, soit une multiplication par treize. Le commerce total des États-Unis, sur la même période, est passé d’environ 1 300 milliards de dollars à 5 300 milliards de dollars — soit une multiplication par quatre. Mais la Chine ne se contentait pas de croître au même rythme que les États-Unis : une croissance d’une telle ampleur signifiait qu’elle s’imposait sur bon nombre des marchés que les États-Unis avaient historiquement dominés.

Et lorsque ces nouveaux marchés ont atteint leur maturité et que la crise de 2008 s’est estompée, la Chine occupait désormais une position dominante dans ces nouveaux domaines, tandis que les États-Unis devenaient le challenger de second plan. Ce renversement de situation, passant du statut de challenger à celui de leader, s’est opéré très rapidement, et principalement sur des marchés qui n’existaient pratiquement pas au tournant du siècle.

Une rivalité interdépendante

Les interdépendances et rivalités économiques sont trop nombreuses pour être toutes citées. Elles vont de la logistique des chaînes d’approvisionnement aux puces électroniques, en passant par l’IA, l’énergie, les véhicules électriques, les minéraux critiques, les produits pharmaceutiques, la production militaire, les télécommunications, le secteur bancaire et même l’espace.

Il s’agit véritablement d’un mélange d’interdépendance hostile et de rivalité symbiotique dans presque tous les grands secteurs d’activité.

Je me concentrerai sur quelques-uns d’entre eux pour illustrer mon propos.

Les puces électroniques

Commençons par le cœur même de la concurrence et de l’interdépendance : les puces électroniques. Les puces électroniques — ces circuits intégrés à semi-conducteurs — sont en quelque sorte le système nerveux de l’économie moderne. Tous les secteurs qui bougent, calculent, communiquent, produisent de l’énergie ou prennent des décisions en dépendent désormais. Presque aucun des maillons de l’économie mondiale ne peut fonctionner sans elles. Et la course à la suprématie en matière d’IA en dépend entièrement.

À travers le prisme de la production de puces et de leurs utilisations, nous pouvons avoir une vision presque complète de cette interdépendance complexe et totale, ainsi que des différentes manières dont les deux pays sont déterminés à tenter de s’en affranchir.

La fabrication de puces de pointe fait appel à de nombreux composants. Pour n’en citer que quelques-uns : Les entreprises chinoises dominent (à environ 80 %) l’extraction et le traitement mondiaux des minéraux critiques qui constituent les principales matières premières pour la fabrication de puces de pointe — ainsi que tous les secteurs qui ont besoin de ces minéraux.
Les entreprises américaines détiennent le monopole des logiciels complexes utilisés pour concevoir les puces.

Une entreprise néerlandaise détient le monopole de la fabrication des machines servant à produire ces puces. Et les entreprises taïwanaises détiennent le monopole du savoir-faire et de l’expérience nécessaires à la fabrication effective de puces de pointe avec des rendements élevés.

On constate ainsi certaines interdépendances :

L’ensemble de l’industrie et de la production militaire américaines — sans parler du reste de l’économie mondiale — dépendent toujours de la Chine pour l’approvisionnement en minerais essentiels.

Et inversement, l’ensemble de l’industrie civile et militaire chinoise dépend des logiciels américains, de Taïwan pour la production de puces, ou des Pays-Bas pour la fabrication de machines lithographiques. Il s’agit là de vulnérabilités mutuelles.

Et la Chine et les États-Unis, en tant que rivaux impériaux, travaillent sans relâche pour éliminer ces vulnérabilités.

Par exemple, les États-Unis ratissent le monde entier à la recherche de gisements de minerais, y compris sur leur propre territoire : l’exploitation minière fait son retour aux États-Unis après avoir disparu pendant des décennies en raison de son impact dévastateur sur l’écologie.

L’administration Trump a promulgué des décrets présidentiels visant à atteindre, d’ici 2027, l’indépendance vis-à-vis de la Chine en matière de minerais rares pour l’ensemble de la production militaire. C’est un objectif utopique. Mais on constate qu’il en est fait une priorité à l’image du projet Manhattan.

Il existe même aux États-Unis une coentreprise de plusieurs milliards de dollars, baptisée KoBold, cofondée par les milliardaires de la tech Sam Altman, Jeff Bezos, Bill Gates et Mark Zuckerberg. Cette entreprise utilise l’intelligence artificielle pour repérer des zones recelant des minerais inexploités à extraire. À ce jour, elle a identifié 70 projets d’exploration et lancé un vaste projet d’extraction de cuivre en Zambie, qui, selon elle, ne dépendra pas de la Chine pour le raffinage (la Chine domine en effet le secteur du raffinage du cuivre).

Le fait que les principaux investisseurs américains dans l’IA et les entreprises technologiques se soient associés pour former une société minière spécialisée dans l’IA montre à quel point la classe dirigeante américaine est préoccupée par la nécessité de sortir de cette interdépendance et y consacre toute son attention. Elle s’est fixée comme priorité de briser le monopole chinois sur les minerais rares — en combinant ses propres entreprises et ce qu’elle appelle le « friend-shoring », c’est-à-dire le remplacement des entreprises chinoises par des sociétés issues de pays plus alliés, comme le Japon et la Corée du Sud, par exemple. Les minerais rares constituent désormais un enjeu explicite de sécurité nationale.

Les États-Unis ont conclu des accords avec la RDC pour l’exploitation minière de terres rares. On voit ici la stratégie de Trump porter ses fruits. Au cours des premiers mois de l’administration Trump, celle-ci a annulé des milliards de dollars d’aide destinée à l’Afrique. Aujourd’hui, elle a transformé la perspective d’obtenir une partie de cette aide en une négociation transactionnelle avec divers pays. C’est ainsi qu’elle a poussé la RDC à résilier ses contrats avec des entreprises chinoises et à conclure à la place un accord avec les États-Unis pour l’obtention de droits miniers.

De la même manière, l’obsession de l’administration Trump pour le Groenland s’inscrit dans cette même logique. Le Groenland recèle certains des plus grands gisements inexploités au monde d’éléments de terres rares, de graphite, d’uranium, de cuivre et de nickel — en somme, tous les minéraux stratégiques dont les États-Unis ont besoin pour réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine. Le Groenland contrôle également les routes maritimes de l’Arctique qui s’ouvrent à mesure que la banquise fond et qui permettraient de réduire considérablement les délais de transport entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord tout en contournant les goulets d’étranglement existants.

La volonté de Trump d’acquérir le Groenland n’est qu’une version plus ostentatoire de ce que font les États-Unis en Afrique et en Amérique latine : tenter de priver la Chine de l’accès économique à un territoire riche en ressources stratégiques. En réalité, le Groenland est un territoire pris dans un bras de fer entre ces rivaux impérialistes.

En Amérique latine, pour n’en citer que quelques-uns, les États-Unis font avancer des accords miniers au Chili, en Argentine et en Bolivie.

Ils tentent de s’associer au Brésil pour évincer la Chine. Le Brésil revêt une importance particulière car il détient les deuxièmes plus grandes réserves mondiales de terres rares après la Chine — environ 23,3 % du total mondial — mais ne produit que moins de 1 % de la production mondiale de terres rares, ce qui signifie que ce secteur est presque totalement sous-développé.

Les États-Unis mènent une campagne agressive pour conclure des accords d’exploitation des terres rares au Brésil. Le paradoxe est que le Brésil est également membre du Brics+ et entretient des liens commerciaux étroits avec la Chine ; il attire donc simultanément l’attention des investisseurs américains et chinois tout en jouant sur les deux tableaux.

La stratégie de sécurité nationale américaine cite explicitement les coalitions qu’elle tente de former : le Chili, le Pérou et l’Argentine pour le cuivre et le lithium ; le Guatemala, la République dominicaine et la Colombie pour le nickel. La logique de la doctrine Monroe a été réactualisée : aujourd’hui, les États-Unis tentent de reprendre le contrôle des richesses minières de l’hémisphère occidental.

Dans le même temps, la Chine mise sur le développement des technologies d’IA pour tenter de briser le monopole américain sur les logiciels de conception de puces. Grâce à une puissance de calcul en IA accrue, la Chine parvient à procéder beaucoup plus rapidement à la rétro-ingénierie de ces logiciels, contournant ainsi le contrôle américain. Cela la rapproche d’un pas de plus de l’indépendance et lui permet de se diriger vers une production de puces indépendante du contrôle américain.

C’est ce qui explique pourquoi Taïwan est si essentiel pour la Chine et les États-Unis, et pourquoi le conflit autour de ce territoire s’intensifie. Si l’on comparait la production de puces à une cuisine haut de gamme, disposer des machines de lithographie néerlandaises, des logiciels américains et des semi-conducteurs en silicium sur lesquels les puces sont fabriquées reviendrait à posséder tous les ingrédients ; quant aux usines TSMC de Taïwan, elles seraient comme le chef professionnel qui a passé trente ans à apprendre à associer précisément tous ces ingrédients à un niveau que personne d’autre n’a atteint. Il faut encore savoir comment les exploiter ensemble à grande échelle.

Mais il s’agit là d’un savoir-faire que tant les États-Unis que la Chine pensent pouvoir utiliser à leur avantage l’un contre l’autre dans le cadre de leurs relations avec Taïwan.

L’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle est un autre domaine où cette rivalité se manifeste clairement, car celui qui parvient à la supériorité en matière d’IA en tire des avantages qui s’appliquent simultanément à tous les autres domaines économiques : ciblage militaire, productivité économique, capacités de surveillance, recherche scientifique et traitement financier, le tout simultanément. Les États-Unis sont actuellement en tête en matière de capacités d’IA, alimentés par des milliards de dollars issus de ce qui s’apparente à une bulle économique du crédit. OpenAI, Anthropic et Google DeepMind produisent toujours les systèmes les plus puissants au monde — mais le chinois DeepSeek comble rapidement son retard, à un coût bien inférieur à celui des États-Unis et avec des puces moins puissantes. Les modèles d’IA open source chinois représentent désormais environ 15 à 30 % de l’utilisation mondiale de ces modèles, contre un niveau proche de zéro il y a dix-huit mois.

Développer l’IA à grande échelle et accroître rapidement sa puissance de calcul et ses capacités nécessite des quantités d’électricité qui mettent à rude épreuve les réseaux électriques, et c’est là que la concurrence rejoint la question énergétique. Cela signifie que toutes les formes d’énergie revêtent une importance renouvelée et font l’objet d’une demande croissante, presque incontrôlable. Cette situation a déclenché une nouvelle course aux ressources restantes et poussé les États-Unis à tenter de couper l’accès de la Chine à ces ressources là où ils le peuvent (notamment en provenance du Venezuela et de l’Iran).

L’extraction des combustibles fossiles a de nouveau explosé, avec notamment le retour de l’extraction du charbon aux États-Unis. La production d’énergie nucléaire et la remise en service d’installations précédemment fermées font également leur retour.

Les énergies renouvelables et les systèmes de batteries connaissent une croissance rapide, mais ils ne suffisent même pas à couvrir la demande annuelle croissante en électricité générée par l’IA.

Les États-Unis ont constaté que le développement des énergies renouvelables — le moyen le moins cher et le plus rapide d’alimenter les centres de données dédiés à l’IA — implique de dépendre des chaînes d’approvisionnement chinoises pour plus de 85 % des panneaux solaires et des systèmes de stockage par batterie qui les alimentent. Ils recherchent donc d’autres sources, notamment le charbon et les petites centrales nucléaires, voire des centres de données alimentés par l’énergie éolienne sous-marine.

Ce qui est intéressant ici, c’est que l’idée a vu le jour aux États-Unis chez Microsoft, mais que l’entreprise n’a pas réussi à la concrétiser. La Chine, en revanche, a mis en œuvre ce concept pour deux centres de données, qui affichent un rendement énergétique supérieur à celui des centres de données terrestres. Les États-Unis se sont remis à tenter de concrétiser ce projet.
La réponse de l’administration Trump a consisté à classer le charbon parmi les minerais relevant de la sécurité nationale et à le déclarer essentiel à l’alimentation des infrastructures d’IA, la production d’électricité à partir du charbon devant augmenter de 13 % en 2025 en vertu de décrets d’urgence et de nouvelles directives exécutives.

En résumé

Les deux plus grandes économies de la planète sont engagées dans une lutte totale et intégrée pour contrôler l’architecture de l’économie mondiale : qui construit les nouvelles machines informatiques, qui alimente ces machines, qui extrait les matières premières qui les alimentent, qui achemine les marchandises d’un continent à l’autre, qui prête de l’argent aux gouvernements, qui règle les transactions entre les nations.

Celui qui maîtrise tous ces aspects est celui qui tient les rênes. Chacun de ces fronts alimente tous les autres.

Un pays qui domine l’intelligence artificielle a besoin de puces ; les puces ont besoin d’aimants en terres rares ; les aimants nécessitent un raffinage contrôlé par la Chine ; le raffinage a besoin d’énergie ; les infrastructures énergétiques ont besoin de capitaux ; les capitaux ont besoin d’un accès au financement… Tirez sur n’importe quel fil et toute la compétition se dévoile sous vos yeux. Les États-Unis et la Chine ne se contentent pas de se faire concurrence dans de nombreux secteurs distincts.

Ils s’affrontent au sein d’une architecture intégrée sous de nombreux angles différents, et tous deux sont pleinement conscients de cette rivalité et pensent qu’ils l’emporteront.

La destruction écologique

L’une des conséquences de toute cette exploitation minière et de cette consommation électrique accrue est une destruction écologique galopante. Non seulement les centres de données font exploser la consommation du réseau électrique, mais ils consomment également de l’eau pour leurs systèmes de refroidissement.

De plus en plus de terres sont ravagées, et des niveaux records de CO₂ ont été rejetés dans l’atmosphère. En effet, plus de la moitié de l’ensemble des émissions cumulées de CO₂ de l’histoire de l’humanité ont eu lieu depuis 1990, et ce rythme s’accélère au lieu de ralentir.

Et selon les prévisions, la demande en électricité devrait augmenter d’au moins 3,5 % par an. Cela signifie une demande énergétique galopante, pour laquelle les combustibles fossiles devraient encore représenter plus de 60 %.

En d’autres termes, la voie sur laquelle cette rivalité semble s’engager est pavée d’une destruction écologique croissante qui menace l’humanité tout entière.

Le redécoupage du monde

Rien qu’en ce qui concerne les questions minières et énergétiques, on peut établir un lien entre cette rivalité et bon nombre des grands conflits actuels. Au Moyen-Orient, les États-Unis, par l’intermédiaire de leur partenaire israélien, tentent de reconquérir leur hégémonie dans la région par tous les moyens, y compris le génocide et la guerre totale. Pendant ce temps, la Chine reste en retrait et continue de s’approvisionner en pétrole iranien ; elle a par ailleurs convaincu les États du Golfe d’autoriser les achats de pétrole en yuan chinois plutôt qu’en dollars américains, afin de saper l’influence des États-Unis.

Ce redécoupage du monde s’accompagne d’une nouvelle ruée vers l’Afrique.

Il fait de la guerre en Ukraine un conflit qui ne concerne pas seulement l’impérialisme russe, mais aussi l’extraction minière et les voies d’approvisionnement énergétique.

Cela transforme la nature même de la guerre moderne. Grâce aux technologies informatiques de pointe, la guerre des drones, peu coûteuse, a bouleversé les avantages militaires des armements traditionnels, très coûteux en capital. Comme nous l’avons vu avec l’asymétrie des coûts entre l’armement américain et les drones iraniens.

Nous n’avons pas assisté au début de la troisième guerre mondiale. Mais nous sommes entrés dans une ère de redécoupage du monde de plus en plus violent entre les puissances rivales.

Conclusion

Mais compte tenu de toute cette concurrence pour la domination mondiale, nous savons que la voie vers la suprématie doit encore passer sur le dos de la classe ouvrière mondiale.

Comme nous l’avons vu : l’accès des États-Unis aux minerais boliviens a entraîné une grève générale en Bolivie et un regain de militantisme dans la lutte de classe, porteur d’un potentiel révolutionnaire.

Les rébellions de la Génération Z au Kenya, au Bangladesh, au Nigeria, au Sénégal et dans des dizaines d’autres pays en 2024 et 2025 sont également liées à cette rivalité. Il s’agit pour l’essentiel de jeunes travailleurs et de jeunes chômeurs dont la précarité économique est directement liée à la restructuration économique découlant de cette rivalité impérialiste.

Les manifestations de la Génération Z au Kenya en juin-juillet 2024 ont été explicitement déclenchées par des propositions fiscales qui auraient particulièrement durement touché les jeunes dans une économie en pleine restructuration sous l’effet des investissements chinois et des stratégies de chaîne d’approvisionnement des entreprises occidentales.

Le mouvement de la génération Z au Bangladesh, qui a renversé le gouvernement de Hasina en août 2024, est né de conditions similaires de chômage des jeunes et d’insécurité économique.
Dans les provinces minières de la république démocratique du Congo — qui produit environ 76 % du cobalt mondial —, des centaines de milliers de mineurs, dont beaucoup d’enfants, travaillent à la main dans des carrières de cobalt, dans des conditions dangereuses, voire mortelles.

Leur avenir ne se résume pas à des guerres, des catastrophes et de la misère. C’est celui d’une résistance internationale de masse menée par la classe ouvrière et la jeunesse.

Pas besoin d’une boule de cristal pour voir ce qui nous attend : tout est déjà sous nos yeux. L’avenir recèle un potentiel révolutionnaire grandissant.

 

 


 

 

Intervention de Christos pour l’OKDE-Spartakos

À propos de notre prise de position sur la question de la guerre

Les fronts de guerre et les interventions impérialistes qui ont éclaté ces dernières années se comptent par dizaines : la guerre en Ukraine, le massacre en Palestine, le renversement d’Assad en Syrie, les bombardements au Yémen, les bombardements et l’invasion au Liban, le blocus naval et l’enlèvement du couple présidentiel au Venezuela, le blocus meurtrier de Cuba, la guerre génocidaire au Soudan, les échanges de tirs entre le Pakistan et l’Inde et entre le Pakistan et l’Afghanistan, etc.

Le feu de la guerre s’est propagé à la quasi-totalité de l’Asie occidentale, et le danger d’une confrontation militaire généralisée et prolongée est déjà bien réel. Le danger pour les peuples de la région est mortel et les répercussions sur les conditions de vie des peuples à travers le monde sont tragiques.

Parallèlement, la liste des futurs fronts potentiels ne cesse de s’allonger (le Groenland, la Colombie, Taïwan, etc.).

La question de la guerre et la position à adopter à son égard redeviennent l’un des fronts les plus critiques de la lutte de classe. On dit souvent que la guerre est la continuation de la politique (et pour nous, marxistes, également la continuation de la lutte de classe) par d’autres moyens. Mais il y a plus que cela : la politique est l’économie concentrée, la guerre est la politique concentrée.

En d’autres termes, une précision extrême est nécessaire pour analyser la réalité et planifier une intervention révolutionnaire. La voie révolutionnaire, qui est toujours étroite, se rétrécit encore davantage en temps de guerre.

Toutes les guerres ne sont pas de même nature et une condamnation abstraite des guerres en général, un appel abstrait à la paix, ne suffisent pas.

Les révolutionnaires, afin de servir leur objectif stratégique, sont tenus à chaque fois de procéder à une analyse concrète du contenu social et de classe de chaque conflit et de chaque confrontation militaire afin de déterminer leur position et leur intervention en conséquence.

Rivalités et guerres bourgeoises et impérialistes

S’il s’agit de confrontations bourgeoises et impérialistes, la guerre en général est le résultat de l’exacerbation de la concurrence entre les capitaux.

À notre époque, comme cela a déjà été souligné, cette concurrence est exacerbée par la crise prolongée du système capitaliste mondial, la remise en cause de la position hégémonique des États-Unis et le déclin relatif de l’alliance des « anciennes » puissances impérialistes (essentiellement le G7), l’essor rapide de la Chine qui a pénétré économiquement le monde entier, ainsi que le renforcement des « nouvelles » puissances (Inde, Brésil, Russie, etc.) qui revendiquent une part plus importante du gâteau mondial.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie constitue, sur le plan militaire, le premier défi frontal lancé à l’hégémonie antérieure et la preuve éclatante des changements intervenus dans le rapport de force.

Nous ne prenons parti pour aucune puissance impérialiste (États-Unis, UE, Chine, Russie, etc.). Nous ne prenons pas parti pour une classe bourgeoise quelconque dans sa rivalité avec une autre. Ces rivalités et ces guerres sont injustes et réactionnaires de part et d’autre. Leur objectif est le partage du butin. L’invocation de diverses valeurs (démocratie, liberté, indépendance nationale, droit international, etc.) est fallacieuse, purement propagandiste, et vise à tromper les masses afin qu’elles s’engagent dans la guerre aux côtés de leurs patrons.

Dans tous ces cas, l’ennemi se trouve avant tout dans notre propre pays, les victimes sont les classes ouvrières et les peuples du monde entier, qui sont appelés à payer le prix des guerres en sacrifiant leurs acquis, leurs droits et leur vie même.

Nous luttons pour transformer la guerre en guerre civile et pour renverser le pouvoir bourgeois. Nous luttons pour la solidarité internationaliste et la lutte commune de la classe ouvrière des deux côtés du front.

Derrière les impérialistes et les grandes puissances qui mènent la danse, divers États bourgeois, en tant qu’instruments du capital de chaque pays, servent les intérêts de leur classe bourgeoise respective au détriment de leurs propres concurrents directs. Tel est le cas du capitalisme grec.

1. Je tiens à mettre en avant deux doctrines essentielles du capitalisme grec :

a. « ανήκομεν εις την δύση » : ce qui signifie « nous appartenons à l’Occident »

Le capitalisme grec est orienté vers l’Occident. Cette orientation détermine historiquement (depuis la fondation de l’État grec) la politique de la classe dirigeante en Grèce. Le capitalisme grec cherche à appartenir à ce camp à tous les niveaux : politique, économique, géostratégique, institutionnel et culturel.

Par conséquent :
• L’État grec participe à toutes les organisations impérialistes occidentales : l’Otan, l’OCDE, le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, l’UE depuis 1981 et la zone euro depuis 2001.
• Le système politique, les institutions et l’économie sont entièrement tournés vers l’Occident et dépendent de celui-ci — s’appuyant économiquement sur l’UE et militairement à la fois sur les États-Unis et l’UE.

Ce choix politique n’est contesté par aucune faction de la classe dirigeante grecque. Il n’a pas été remis en cause, même après la récente faillite de l’économie grecque, qui a entraîné une catastrophe sociale et une crise politique sans précédent en temps de paix.

Pour la classe dirigeante grecque, l’adhésion à l’UE et à la zone euro n’est pas négociable, tandis que, parallèlement, la Grèce est, comme l’a déclaré le Premier ministre, un allié acquis des États-Unis dans la région. Cela a été affirmé et mis en œuvre par tous les gouvernements sans exception au cours des dernières décennies, et cette position est soutenue par la grande majorité des partis représentés au Parlement.

b. « ο εξ ανατολών κίνδυνος », c’est-à-dire la doctrine de « la menace venue de l’Est » (qui vise la Turquie)

La profondeur historique qui caractérise la rivalité entre les classes dirigeantes de ces deux pays est bien connue tant en Grèce qu’en Turquie. Elle a commencé dès la formation de l’État grec et a depuis lors conduit à d’innombrables affrontements, dont plusieurs ont dégénéré en conflits militaires. Dans notre histoire moderne, les peuples, les classes ouvrières et les couches populaires pauvres des deux pays ont payé cette rivalité au prix de beaucoup de sueur, de millions de réfugiés et de dizaines de milliers de victimes de guerre. Aujourd’hui, la rivalité gréco-turque se réactualise dans un contexte d’escalade des rivalités, telles qu’elles ont été très bien décrites précédemment :

Au niveau mondial, entre les États-Unis et la Chine ; au niveau européen, entre l’UE et la Russie, autour de la guerre en Ukraine.

Dans le rééquilibrage des rapports de force en Asie occidentale et au Moyen-Orient, centré jusqu’à présent sur les guerres expansionnistes et génocidaires d’Israël, le contrôle de l’énergie et les nouveaux corridors économiques concurrentiels en cours de conception (la route de la soie sous contrôle chinois, l’initiative « Belt and Road », d’une part, et le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (Imec) d’autre part).

La rivalité gréco-turque est également redéfinie par le développement des forces productives et de la technologie, qui permettent désormais l’exploitation économique de zones maritimes qui, il y a encore quelques décennies, ne présentaient qu’un intérêt économique mineur (principalement lié aux droits de pêche). Cela inclut les capacités de forage à de plus grandes profondeurs, l’installation de parcs éoliens offshore, la construction d’oléoducs et de gazoducs sous-marins, ainsi que la pose de câbles électriques et de transmission de données numériques reliant l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

2. Les objectifs du capitalisme grec

L’objectif général du capitalisme grec est d’assumer le rôle de bastion et de gardien des intérêts de l’impérialisme occidental dans la région, non pas en tant que serviteur (comme beaucoup le disent), mais en ayant pleinement aligné ses propres intérêts sur ceux de l’Occident, tout en excluant la Turquie de tout rôle similaire.

Par conséquent, le soutien à Kiev se maintiendra ; par conséquent, la participation de l’armée grecque au Moyen-Orient se poursuivra (missiles Patriot en Arabie saoudite, frégates en mer Rouge, avions et navires de guerre à Chypre, etc.).

Par conséquent, le fonctionnement sans entrave des bases militaires américaines se poursuivra. En tête de liste figure la base navale et aérienne de Souda, en Crète, la seule de la région capable d’accueillir même les plus grands porte-avions à propulsion nucléaire. Vient ensuite le port d’Alexandroupolis et la base militaire qui y est implantée, par l’intermédiaire desquels de grandes quantités d’armement ont été acheminées vers le régime de Kiev, en contournant le Bosphore lorsque ce dernier avait été fermé au transport de matériel militaire par le gouvernement turc précisément en raison de la guerre.

Dans ce cadre, l’État grec tente de nouer une série d’alliances avec des régimes réactionnaires — toujours dans les limites fixées par les impérialistes de la région —, tels que le régime dictatorial égyptien, la monarchie saoudienne, le gouvernement collaborationniste libanais, etc.

Il convient notamment de souligner l’importance de l’axe réactionnaire Grèce-Chypre-Israël sous l’hégémonie américaine. Cet axe ne cesse de se renforcer et d’acquérir un caractère de plus en plus stratégique. Leur collaboration à plusieurs niveaux s’étend aux sphères économique, politique et militaire, tout en s’étendant à la technologie, à la cybersécurité et à l’innovation — et, plus récemment, à la recherche énergétique et aux nouvelles technologies.

Face à la concurrence du capitalisme turc, le capitalisme grec a défini un ensemble de revendications — présentées, du moins sur le plan national, comme ses droits légitimes et presque évidents :

  • L’extension des eaux territoriales et de l’espace aérien à 12 milles marins, ce qui implique le contrôle du trafic maritime et aérien en mer Égée.
  • La délimitation de la ZEE (zone économique exclusive) grecque en accordant pleinement leurs droits aux îles grecques, en l’étendant à tel point (grâce à Kastellorizo) qu’elle touche la ZEE de l’État chypriote grec, ce qui renforce considérablement le rôle de l’État grec en Méditerranée orientale.
  • L’extension du corridor vertical partant du port d’Alexandroupolis et rejoignant l’Europe du Nord (comme mentionné précédemment, ce corridor ne sert actuellement qu’au transport de matériel militaire) grâce à la construction d’un gazoduc et à la modernisation des axes routiers et ferroviaires destinés au transport de marchandises, en contournant le détroit du Bosphore.

3. Dépenses militaires, militarisme

À l’appui de ces affirmations, l’État grec se classe systématiquement parmi les premiers pays de l’Otan en termes de dépenses militaires et de défense — dépassant 3 % du PIB — tandis que, sans surprise, il se classe parmi les derniers en matière de dépenses consacrées à l’État-providence, à la santé et à l’éducation.

Après s’être partiellement remis de la crise de 2008, la priorité des priorités a été de mettre en œuvre un vaste programme d’armement militaire dépassant les 25 milliards d’euros, dont l’horizon s’étend jusqu’en 2036. De nouvelles armes ont été commandées et livrées (frégates, avions Rafale et F-35, etc.)… les plus anciennes sont en cours de modernisation (F-16, frégates Meko), tandis que d’autres acquisitions sont en cours de préparation, notamment un système de défense antimissile israélien d’une valeur de plus de 3 milliards d’euros.

Dans le cadre de l’initiative « ReArm Europe », une série d’investissements est mise en œuvre pour stimuler la production d’équipements militaires.

Des changements sont apportés au service militaire afin d’augmenter le nombre de personnes servant dans les forces armées (la conscription volontaire — dans un premier temps — des femmes a commencé ; des projets visent à mettre en place une réserve active et prête au combat de 150 000 hommes sur le modèle de l’armée israélienne, à allonger la durée du service militaire et à réduire drastiquement l’évasion du service militaire, etc.). La Grèce occupe déjà la première place parmi les pays de l’Otan en termes d’effectifs militaires par rapport à sa population, avec plus de 11 soldats en service actif pour 1 000 habitants.

La militarisation des îles grecques est encouragée : de nouvelles armes modernes, ainsi que le nouveau bouclier antimissile.

Inutile de préciser que l’actuel gouvernement ND est un véritable champion en la matière. Le ministre de la Défense s’est empressé de saisir l’occasion en envoyant des navires de guerre et des avions à Chypre et en déployant des missiles sur l’île de Karpathos. Il s’agit là d’une implication directe dans la guerre au Moyen-Orient (aux côtés des États-Unis et d’Israël) et, simultanément, de manœuvres agressives contre la Turquie (qui a d’ailleurs réagi en conséquence). La militarisation du front de confrontation se poursuit au son des fanfares de la fierté nationale et sous les applaudissements de tous les représentants de notre classe bourgeoise, et pas seulement d’eux.

Tous les partis institutionnels se livrent à une surenchère dans la propagande nationaliste et anti-turque. Les partis de gauche et du centre (Pasok, Syriza, Near, Plefsi Eleftherias, Mera25) rivalisent d’euro-atlantisme, tout en proclamant haut et fort qu’ils exercent une opposition « responsable » sur les questions nationales (ce qui concerne également l’alliance avec Israël).

Le KKE (Parti communiste de Grèce) exige le désengagement du pays de tous les fronts de guerre ; cependant, sa critique s’inscrit dans une perspective patriotique. Selon le KKE, les gouvernements bourgeois ne servent pas l’intérêt national (qui consiste à faire face à la menace turque), mais les intérêts impérialistes des États-Unis et de l’Otan (en alliance avec l’ennemi qu’est la Turquie), au nom desquels ils sacrifient les « droits nationaux ». Pour le KKE, l’envoi de l’armée grecque à l’étranger, outre qu’il sert les impérialistes, constitue également une trahison des intérêts nationaux, puisqu’il laisse le pays sans protection face aux projets agressifs de la Turquie.

En ce qui concerne la cohérence de sa position sur la sortie de l’Otan, de l’UE, etc., rappelons que dans le seul cas où une telle perspective s’est posée comme un véritable dilemme (en 2015), il a fait valoir qu’une sortie de l’UE « sans préparation » serait catastrophique.

Pour la classe dirigeante grecque et son appareil politique, la rivalité avec le capitalisme turc constitue un outil polyvalent essentiel à la manipulation idéologique et politique de la classe ouvrière grecque.

La doctrine de la « menace venue de l’Est » constitue un investissement idéologique et politique historique pour la bourgeoisie grecque. Cette propagande est relayée par tous les partis politiques bourgeois, auxquels tous les partis ouvriers réformistes, y compris les partis ouvriers historiques, ont capitulé — quand ils n’ont pas cherché activement à les surpasser dans leur reproduction.

Elle sert également d’argument permanent – l’argument le plus fort – pour justifier la quasi-totalité des choix politiques de la bourgeoisie grecque : « nous devons acheter des armes pour faire face à la Turquie », « nous devons être en bons termes avec les impérialistes pour faire face à la Turquie », « nous pouvons désapprouver le génocide perpétré par les sionistes, mais nous devons faire preuve de prudence vis-à-vis d’Israël et ne pas rompre nos relations, car c’est un allié puissant et un rival de la Turquie dans la région », etc.

La lutte héroïque des Palestiniens, qui alimente un vaste mouvement de solidarité, a ouvert des brèches dans la conscience de larges couches de la population et a délégitimé la ligne politique dominante concernant Israël et la Palestine au sein d’une grande partie du peuple grec, de la classe ouvrière et de la jeunesse.

Cependant, sur la question cruciale de la rivalité gréco-turque, nous sommes très en retard. Des initiatives et des actions conjointes doivent être entreprises pour rapprocher les militants grecs et turcs ; des campagnes communes devraient être planifiées dans les deux pays afin de renforcer notre mouvement internationaliste commun.

4. Conclusions

La classe ouvrière, la jeunesse et les couches pauvres et opprimées des deux côtés de la mer Égée n’ont rien à gagner de cette rivalité. En temps de paix, les dépenses militaires exorbitantes se traduisent par une flambée des prix, le démantèlement de l’éducation et de la santé publiques, des salaires et des retraites bas, ainsi qu’une fiscalité lourde. En temps de guerre, toutes les couches opprimées seront transformées en chair à canon.

Le mouvement anti-guerre, la lutte contre les interventions impérialistes, la lutte contre l’Otan et les bases militaires étrangères, le mouvement de solidarité avec la résistance en Palestine et la lutte de libération nationale des Palestiniens, la lutte pour un État palestinien libre, indépendant et démocratique, du fleuve à la mer, constituent un terrain fertile pour prendre des mesures visant à renforcer les liens internationalistes entre les peuples, et en particulier entre les classes ouvrières, dans la région.

La gauche révolutionnaire en Grèce doit tracer une ligne de lutte claire qui s’opposera à la politique du capital grec tant sur les « questions nationales » que sur son orientation euro-atlantique.

Nous ne soutenons pas notre propre classe bourgeoise et son État dans la confrontation avec la classe bourgeoise turque et son État.

Nous ne défendons pas les intérêts nationaux de nos exploiteurs, nous ne luttons pas pour leur souveraineté nationale, leurs 12 milles marins et leur ZEE. Nous luttons contre l’augmentation des dépenses militaires et pour l’augmentation des dépenses consacrées à la santé, à l’éducation, ainsi que pour des hausses des salaires et des retraites.

Nous ne cédons pas au chauvinisme gréco-chrétien ni à l’islamophobie. Nous luttons pour l’égalité des droits (en matière d’éducation, de culture, de langue, etc.) pour toutes les minorités nationales et religieuses vivant en Grèce (Turcs, Roms, Macédoniens, etc.), pour le droit à l’auto-identification et à l’exercice sans entrave des obligations religieuses et cultuelles. Nous luttons pour la séparation de l’Église et de l’État, pour une éducation laïque (suppression de la prière, etc.).

Nous rejetons l’alliance de l’État grec avec les impérialistes (États-Unis, UE, France, etc.) et l’État meurtrier d’Israël. Nous luttons pour la sortie de l’UE et de l’Otan. Nous luttons pour la rupture totale de toutes les relations diplomatiques, économiques et militaires avec l’État meurtrier d’Israël.

Nous luttons pour la solidarité internationaliste et l’amitié entre les peuples, nous brandissons l’étendard de l’internationalisme prolétarien.

 

 


 

 

Pour le NPA-R, intervention de Marie-Hélène

La nouvelle course aux armements, le gonflement des budgets militaires

Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2887 milliards de dollars en 2025.

C’est la onzième année consécutive de hausse. En augmentation de 2,9 % par rapport à 2024 (rapport annuel du Sipri). Elles sont équivalentes à 2,5 % du PIB mondial. C’est le niveau le plus élevé depuis 2009.

Il y a une corrélation directe entre l’augmentation des dépenses militaires et l’éclatement de la profonde crise du capitalisme à l’échelle internationale en 2008. Le retour à la militarisation des économies et à l’accélération du nombre de conflits armés (y compris entre États) – même si le niveau atteint n’a rien de comparable encore avec le niveau des dépenses connues lors de la Guerre Froide – sont des manifestations directes de la lutte pour les marchés dans un contexte de montée des rivalités entre pays impérialistes.

Le continent où les dépenses ont le plus augmenté l’année dernière est l’Europe, +14 % (avec certains pays tout particulièrement en pointe, comme l’Allemagne, +24 %). Ensuite l’Asie-Océanie, notamment la Chine, +8,1 %. Le léger recul connu par les dépenses des États-Unis s’explique par la diminution drastique décidée par Trump vis-à-vis de l’Ukraine… ce qui a « obligé » les pays européens membres de l’Otan à décupler les leurs. C’est en effet la plus forte augmentation annuelle depuis la fin de la guerre froide.

Attention, le recul américain sera de courte durée, puisque les budgets prévus et faits voter par Trump pour 2026-2027, seront de 1000 puis, 1500 milliards de dollars consacrés à l’armement, avec un redéploiement poussé vers les armes nucléaires. Trump annonçant que cette explosion des dépenses sera entièrement financée par les droits de douane imposés au reste du monde…

L’Otan « est plus forte que jamais », a assuré son secrétaire général, Mark Rutte, le 26 mars dernier, lors de la présentation du bilan annuel qui s’est réjoui d’un « vrai changement dans les mentalités », en effet, pendant « trop longtemps, les Européens se sont reposés sur la puissance militaire des États-Unis ». La part des États-Unis dans les dépenses globales de défense de l’Otan a effectivement chuté de 64 % à 59 % l’an dernier… attention, ça ne veut pas dire que les entreprises multinationales américaines de ventes d’armes en ont pâti, bien au contraire… Car plus les pays européens de l’Otan dépensent pour l’armée, plus les grandes multinationales de l’armement en profitent, et donc en premier lieu les américaines, puisque les cinq premières entreprises mondiales sont américaines et 41 sur les 100 premières.

Après les menaces de Trump de quitter l’Otan, ou encore, la qualification de « lâches » lancée par celui-ci à l’égard de ses alliés lorsqu’ils regimbaient à bloquer avec lui le détroit d’Ormuz lors de la phase la plus intense de la guerre contre l’Iran, tous ces pays sont le petit doigt sur la couture du pantalon pour augmenter encore la part des dépenses militaires par rapport au PIB.

L’objectif de 5 % du PIB d’ici 2035 est donné lors du sommet de l’Otan à la Haye l’été dernier : 3,5 % de dépenses militaires directes ainsi que 1,5 % consacré à des dépenses liées « à la défense, telles que la cybersécurité, la protection des pipelines et l’adaptation des voies de circulation pour permettre le passage de véhicules militaires lourds ». Mark Rutte, toujours en mars 2026 : « Il n’y a pas lieu de se reposer sur ses lauriers et nous n’avons pas de temps à perdre. »

Du côté de la Russie, ce chiffre est déjà largement dépassé : 7,5 % de son PIB. Mais la Russie est directement en guerre, et en guerre quasi ininterrompue avec l’Ukraine depuis 2014, avec la phase la plus intense donc depuis 2022. L’Ukraine, elle, consacre 40 % de son PIB à la guerre… et cela va sans doute continuer à augmenter ; pour la Russie, la hausse de ses recettes pétrolières le lui permet largement, quant à l’Ukraine, grâce au prêt de l’Union européenne de 90 milliards d’euros (dont 60 milliards directement pour la guerre) pour 2026-2027, prêt que l’Ukraine est censée rembourser… avec des réparations de guerre que devra lui verser la Russie en cas de victoire…

Ces milliards vont de fait profiter directement à des groupes industriels européens de l’armement avec des partenariats. Le 14 juillet, l’accolade appuyée de Macron à Zelensky lors du défilé militaire sur les Champs-Élysées n’est pas gratuite. C’est la démonstration publique d’affection d’un fidèle serviteur de la bourgeoisie française, dont l’État est devenu le deuxième exportateur d’armes depuis 2022, envers un bon client. Ainsi, tout dernièrement encore, la France et l’Ukraine ont officialisé un accord de partenariat, nommé « Brave France ». C’était dans le cadre du salon Eurosatory le 15 juin (le grand supermarché mondial de l’armement qui se tient à Paris tous les ans) : Catherine Vautrin, ministre des Armées, Patrick Aufort, directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID), et Iryna Zabolotna, directrice ukrainienne du fonds de développement de l’innovation ukrainien posaient ensemble sur la photo pour fêter ça. En février dernier, Vautrin déclarait à propos de ce partenariat : « Allier l’audace industrielle des Ukrainiens face à l’agression et l’expertise technologique et industrielle historique française peut être mis au service de la sécurité européenne. » Tout un programme…

« des pensions ou des munitions » ?

En mars 2025 en France, dans la foulée d’une déclaration va-t-en-guerre de Macron, le président des patrons, concernant la guerre en Ukraine et la nécessité d’augmentations décuplées et redoublées des dépenses militaires au détriment des budgets sociaux, Dominique Seux, un des éditorialistes emblématiques du journal patronal français, Les Échos, titre son éditorial de cette manière « des pensions ou des munitions »…

Évidemment vous pouvez imaginer sa réponse, mais au cas où… la voilà !

Elle tient dans cette seule phrase (la pensée de Dominique Seux est de toutes façons un peu limitée) : « Ttravailler plus est le meilleur moyen de financer l’effort nécessaire pour nos armées. » Réponse identique à celles d’autres larbins de plume de son espèce. Étienne Gernelle sur RTL quasiment le même jour, le plagie par « des canons ou des allocations ? » Une vaste opération de propagande se met en place, il faut fabriquer le consentement « à l’effort de guerre ».

Dans le Figaro, propriété du groupe Dassault, fleuron de l’armement français ayant réalisé plus de six milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, on ne prend aucune pincette. Tous ses lieutenants sont d’ailleurs sur le pied de guerre. Le 7 mars, Guillaume Tabard et Gaëtan de Capèle parlent d’une seule voix : « Il n’y a pas d’autres solutions que de s’attaquer enfin sérieusement aux dépenses de l’État », écrit le premier, avant que le second enjoigne de « dire la vérité crue, telle qu’elle est, en cessant de tourner autour du pot. La voici : notre sacro-saint modèle social […] ruine consciencieusement le pays et le prive de toute marge de manœuvre financière ».

Quelques jours plus tard, c’est au tour de l’inénarrable Nicolas Baverez de rédiger modestement le « mode d’emploi » du « réarmement ». Sans surprise, « réorienter […] les dépenses de l’État-providence […] vers la défense » et « renouer avec la croissance, la compétitivité et le plein-emploi » via « la modernisation du pacte social » constituent « la seule solution ».

La messe est dite.

Fabriquer des armes, les vendre, se préparer à les utiliser, s’en servir aussi, comme Trump au Moyen-Orient, comme Netanyahou à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, comme Poutine en Ukraine, comme Macron en Kanaky, ça veut dire d’abord mener la guerre sociale contre les classes ouvrières et les couches populaires. Macron se vante d’avoir doublé le budget des armées en dix ans de mandat. Il n’y a pas de Canadair, mais il y a des Rafale, il n’y a plus de lits à l’hôpital, plus assez de personnel dans les écoles et les Ehpad, mais un nouveau porte-avions à propulsion nucléaire est en cours de construction !

Tous les gouvernements bourgeois partout sur la planète mènent cette même politique quelle que soit leur étiquette. Bien sûr Trump, mais les 1000 milliards de dollars sont dans la continuité des mandats d’Obama et de Biden. Trump joue le rôle de « Monsieur Plus » parce que c’est le rôle qui lui est assigné, c’est l’homme de la situation… Sa « loi de réconciliation budgétaire adoptée en juillet 2025, nommée le One Big Beautiful Bill Act » OBBBA) consacre donc la fin de plusieurs programmes d’aides sociales notamment Medicaid, qui permettait aux plus pauvres et aux personnes en situation de handicap d’avoir une assurance santé, mais aussi de l’ACA « Affordable Care Act » (créée par Obama) qui permet une couverture santé aux salariés qui n’en ont pas par le biais de leur entreprise… 12 millions de personnes vont perdre leur assurance santé d’ici 2034. Il y a aussi prévu des coupes drastiques dans les programmes d’aide alimentaires pour les plus pauvres.

Dès son arrivée au pouvoir au Royaume-Uni, décidant que c’était sa priorité number one, le gouvernement travailliste de Ken Starmer commande un rapport sur « la stratégie de défense » qui est publié en juin 2025. Conséquence directe : le gouvernement annonce sa décision d’avancer à l’année 2027 l’atteinte de l’objectif d’un budget de défense égal à 2,5 % du PIB, objectif que le gouvernement conservateur précédent n’avait retenu que pour… 2030 ! Du coup, une série de mesures de coupes budgétaires concernant les aides sociales aux plus démunis est annoncée, le système de santé public déjà exsangue est également dans le viseur, les mesures de contrôle aux frontières et de restriction migratoire sont renforcés. Les travaillistes font le sale boulot comme toujours, leurs résultats électoraux aux élections locales de mai dernier au profit de l’extrême droite de Reform UK sanctionne leur impopularité mais aussi l’impasse institutionnelle et électorale du désespoir social.

Dans l’Union européenne : le programme « réarmer l’Europe » consacre pour la période 2028-2034 une multiplication par cinq du budget consacré à la défense, une multiplication par trois des dépenses consacrées à la fermeture des frontières et à la chasse aux migrants.

L’accroissement des dépenses militaires, la guerre comme menace ou comme perspective entraînent le durcissement des politiques réactionnaires, répressives et la volonté de militarisation des esprits de l’ensemble des populations de la part des classes dirigeantes. En France, du « réarmement démographique » prôné par Macron en janvier 2024 à l’injonction faite aux parents en novembre 2025 du général en chef des armées Mandon « à accepter de perdre ses enfants » à la guerre… le discours se précise. En Allemagne, c’est le rétablissement du service militaire obligatoire qui est devenu le pendant de la remilitarisation accélérée du pays.

Période de guerres, période de révolutions

Au mois de décembre dernier, puis en mars, puis encore le 8 mai, par trois fois cette année scolaire, des dizaines de milliers de lycéens ont manifesté partout en Allemagne à l’occasion de puissantes grèves scolaires déclenchées contre ce rétablissement. Les slogans principaux étaient explicitement politiques : « Les riches veulent la guerre, la jeunesse un avenir ! », « Pas un homme, pas un centime, pour la Bundeswehr ! » De formes d’auto-organisation ont émergé, avec notamment un « comité central de grève ».

Des mouvements de refus d’aller à la guerre en Ukraine et en Russie se multiplient ces derniers mois, après quatre ans et demi de boucherie sanglante, ayant causé déjà plus de deux millions de morts.

Le 6 février 2026, un mouvement de grève générale des dockers touche 20 ports dans sept pays : c’est l’affirmation du refus de charger des armes fabriquées dans les pays occidentaux à destination d’Israël, dont l’armée est responsable du génocide d’au moins 60 000 Palestiniens octobre 2023.

Le 28 mars 2026, plus de huit millions de personnes ont défilé aux États-Unis, une des plus grosses mobilisations de l’histoire du pays dans le cadre du mouvement « No King » démarré à l’été 2025 contre la politique de Trump. Plus de 3000 manifestations. Contre la politique raciste et homophobe de Trump, contre la guerre en Iran. Quelques semaines après la grève générale et le soulèvement populaire à Minneapolis contre les crimes perpétrés par l’ICE, qui deviennent l’emblème d’une renaissance d’un mouvement social et politique de classe offensif au sein même de la principale puissance impérialiste mondiale.

L’année 2025 a été marquée par des révoltes populaires sur plusieurs continents dites de la « Gen Z » : Pérou, Népal, Maroc, Madagascar, Timor-Leste, Lituanie… des mobilisations qui se sont tenues dans des contextes politiques et sociaux très différents mais avec un point commun : une génération entière est entrée en conflit ouvert avec l’ordre établi. Corruption, précarité, recul des libertés, crise écologique, colonialisme : pour une grande partie de la jeunesse mondiale, la promesse d’avenir s’est effondrée. La Génération Z, née avec les réseaux sociaux, dispose désormais d’outils d’organisation horizontale, qui lui permettent de contourner les structures politiques traditionnelles. Ces mouvements ont dépassé le cadre local pour devenir une contestation globale des systèmes de pouvoir. L’élan de la jeunesse a souvent entraîné des générations plus âgées autour d’exigences communes de justice sociale et de dignité.

Une étude de 2020 du Global Peace Index du très institutionnel « Institut pour l’économie et la paix » montrait déjà une accélération profonde des mouvements sociaux sur la période 2011-2019 : avec des chiffres très précis sur l’augmentation très importante de ce qu’il répertorie comme « des émeutes » (mobilisations de rue avec affrontements avec les forces de répression étatiques de plus de 1000 personnes), +282 %, des « grèves générales » (plus de 1000 personnes en grève au même moment dans des lieux de production », +821 %. Cette période englobait celle allant des révoltes et révolutions des printemps arabes aux mouvements de révolte de 2019 ayant touché de nombreux pays : Liban, Chili, Iran et bien d’autres encore (en France le mouvement des Gilets jaunes en 2018).

Alors que les forces traditionnelles du mouvement ouvrier, notamment les directions syndicales dans les pays impérialistes, n’affichent aucune volonté d’affrontement avec la bourgeoisie à l’offensive, alors que l’extrême droite remporte de nombreuses victoires politiques à l’échelle internationale, que les politiques de répression s’intensifient contre les classes ouvrières et la jeunesse, nous sommes bel et bien dans une période où notre classe cherche de manière récurrente et accélérée les voies de son émancipation.

La responsabilité de l’extrême gauche à l’échelle internationale d’être désormais à la hauteur de cette situation est posée : proposer de lutter contre la multiplication et l’intensification des guerres et des génocides et les politiques bourgeoises qui en découlent sans pour autant annoncer que « la troisième guerre mondiale » a déjà commencé, ce qui est déjà une forme d’acceptation d’une défaite de notre camp, ne pas se laisser aspirer par la gauche institutionnelle qui ne propose aucune politique indépendante à celle de la bourgeoisie et se donner les moyens d’offrir une perspective politique de renversement global du système capitaliste.