
Le dimanche 6 septembre, des élections dans le Land (État régional) de Saxe-Anhalt en Allemagne, ont porté largement en tête le candidat de l’AfD (Alliance pour l’Allemagne), Ulrich Siegmund, avec 43,8 % des voix (près de 600 000). Avec ce bond de plus de 20 % par rapport aux élections précédentes de 2021, l’extrême droite écrase la droite CDU du chancelier Merz, dont un représentant dirigeait le Land et qui a perdu la moitié de ses voix, avec seulement 17,2 %; écrase aussi les sociaux-démocrates du SPD, les Verts, le Parti de gauche qui tous plafonnent aux alentours de 9 %. Le BSW (Alliance Sarah Wagenknecht), d’un parti populiste anti-immigrés issu de la gauche, recueille un peu plus de 5 % des voix. La participation électorale a bondi de 61,1 % en 2016, 60,3 % en 2021, à 77,8 cette année, l’AfD surtout ayant mobilisé les abstentionnistes.
Pas une surprise, pourtant un choc
L’arrivée en tête de l’extrême droite dans le Land dont la capitale est Magdebourg, à 150 kilomètres à l’ouest de Berlin, n’est certainement pas une surprise mais c’est pourtant un choc. Une secousse politique, qui dépasse la région, ébranle à l’échelle nationale, non sans répercussions internationales. Immédiatement, Trump a communiqué le bon résultat par un tweet, l’AfD ayant soutenu la campagne de Trump il y a deux ans. Orbán aussi adressé ses félicitations, l’ex-dirigeant d’extrême droite hongrois y voyant probablement l’espoir de revenir au pouvoir… sans oublier Poutine, l’AfD l’aime et réclame de renouer avec l’approvisionnement en gaz russe bon marché, coupé depuis la guerre en Ukraine.
Choc aussi, bien sûr, qu’un parti d’extrême droite dont des leaders en vue s’illustrent par des prises de position nazies décomplexées, arrive à pareil poste de responsabilité, dans un pays qui a connu Hitler et son Troisième Reich. Rappelons que c’est la bourgeoisie allemande qui a utilisé le fascisme il y a près de 100 ans pour désorganiser et atomiser par une répression sauvage une classe ouvrière estimée trop combative. Les premiers camps de concentration ont été pour les travailleurs, socialistes et communistes. Le racisme congénital de l’extrême droite a conduit ensuite à l’extermination de six millions de Juifs.
Les grandes bourgeoisies mondiales n’ont pas de leçon à donner !
Qui dirige aujourd’hui l’Italie si ce n’est Meloni, une adepte de Mussolini ? Qui prétend bientôt gouverner la France, si ce n’est l’extrême droite de Le Pen, la fille Marine cherchant à se « dédiaboliser » mais ne parvenant pas à effacer les traces indélébiles laissées par son père, raciste forcené et tortionnaire en Algérie ? Certes, par roublardise, dans sa campagne en Saxe-Anhalt, le candidat de l’AfD a davantage fait le pitre, cultivé une image de jeune fringant de 35 ans, que mis en avant son programme nationaliste forcené. Mais « l’Allemagne d’abord », traduction du « America first » de Trump ou du « made in France » de Macron était là ! La « justice sociale seulement pour les Allemands », traduction de la « préférence nationale » du RN français aussi ! Le volet raciste et anti-immigrés idem : promesse d’expulser les immigrés en situation irrégulière « dès la première minute » de sa gouvernance. Un programme destiné à faire diversion par rapport aux difficultés sociales que vivent les classes populaires. Le Land de Magdebourg est un des plus déshérités d’Allemagne. Salaires, retraites surtout, permettent de plus en plus difficilement de vivre. Beaucoup de personnes âgées ont voté pour l’AfD. Facile de présenter les immigrés comme des boucs émissaires. Pour faire oublier que l’extrême droite est un parti d’ultra-riches, de millionnaires défenseurs du capitalisme et du monde patronal – sa dirigeante Alice Weidel en étant une incarnation, mais pas la seule dans le monde !
Les responsabilités des grands partis traditionnels et syndicats
À l’échelle internationale, c’est une valse de politiciens d’extrême droite, de Trump à Milei en passant par Meloni et Orbán (autant d’options politiques pour la bourgeoisie) qui peuvent l’emporter et s’installer au pouvoir, puis perdre et en être éjectés. Après avoir déployé des politiques particulièrement anti-ouvrières. Mais la gauche a joué un rôle de taille dans l’appauvrissement et la démoralisation des travailleurs. Il y a un peu plus de 20 ans, les lois Hartz de Schröder, ex-chancelier social-démocrate, ont durement frappé les travailleurs et les chômeurs. Scholz, lui aussi social-démocrate, plus récemment a poursuivi, embrayant sur l’austérité pour dégager des centaines de milliards pour l’armée. Et les politiques des bureaucraties syndicales, généralement inspirées par cette gauche, accumulent les renoncements devant les intérêts patronaux. Il y a quelques jours seulement, le 3 septembre, l’IG-Metall concluait avec la direction de Volkswagen, le groupe de Wolfsburg en Basse-Saxe, un deal portant sur un prétendu « plan d’avenir » de suppression de 50 000 emplois supplémentaires d’ici à 2030. Un accord pourri dont on voit bien l’objectif : « Chez Volkswagen, la violente confrontation qui était attendue autour du plan historique de réduction des coûts n’a finalement pas eu lieu », écrit Le Monde. Combien de chômeurs en perspective, et combien de voix pour l’AfD, si la lutte ne reprend pas ses droits ? Fort heureusement, des perspectives de lutte demeurent. Il y a deux ans, une forte et massive explosion de colère avait fait l’actualité.
« Barrer la route à l’extrême droite dans les urnes ? »… alors qu’elle se l’ouvre par cette voie ?
L’AfD réussira-t-elle à trouver une majorité pour gouverner ? Soit l’AfD trouve trois transfuges venus de la CDU pour lui faire une majorité. Soit un genre de soutien sans participation du BSW lui permettrait de gouverner. Soit une coalition de tous les autres partis, de la CDU au parti de gauche Die Linke, pourrait se faire sur le thème « tout sauf l’AfD ». Le parti de gauche n’y serait pas hostile… C’est la valse des combines institutionnelles, de la part de partis traditionnels qui pleurent sur leur « démocratie ». Pleurent et mentent. Tous ne jurent que par les élections alors que précisément lesdites élections voient l’irrésistible ascension de l’extrême droite. Le vote est devenu la porte d’entrée légale de l’extrême droite. Le chancelier Merz a assuré aux citoyens que « nos institutions sont solides et stables […] La Loi fondamentale protège et garantit cet ordre ». Il s’est adressé aussi « à nos amis en Europe et dans le monde entier […] Nous savons que l’Allemagne porte une responsabilité particulière en raison de son histoire. » Mais aucune Constitution ne protègera les exploités et les opprimés des foudres de l’extrême droite ! C’est à la régulière, en suivant les règles de la république de Weimar que Hitler a pris le pouvoir. De même que Pétain en France, appelé à gouverner par le même parlement qui avait formé en 1936 le gouvernement de Front populaire, pourtant adoubé lui aussi par la Constitution de la 3e République. Aucune élection, aucune institution bourgeoise ne fera rempart à l’extrême droite.
Les milliers de manifestants (entre 5000 et 10 000 à Berlin, entre autres) qui se sont retrouvés le lendemain soir de l’élection à crier leur inquiétude et leur colère face au succès de l’extrême droite, et on salue leur réactivité, restent, pour certains qui lançaient des appels au gouvernement fédéral pour qu’il change de politique, prisonniers de ce piège mortel des institutions bourgeoises. Mais ceux qui tentent de sortir des sentiers battus électoraux, en reprenant la rue, ont raison. Aux travailleurs, en Allemagne comme partout, dont ici en France, de « battre l’extrême droite », oui (et l’exploitation capitaliste sauvage qu’elle défend), mais par leurs propres armes de classe, qui ne sont pas le bulletin de vote. Il y a besoin d’organisations de travailleurs et de jeunes, besoin de mobilisations dans les entreprises, les quartiers, les lieux d’études. Besoin d’une lutte qui dépasse les frontières, et qui, bien qu’ambitieuse, est loin d’être perdue : pour un monde sans frontières, sans guerres et sans exploitation ni oppressions.
Michelle Verdier