Nos vies valent plus que leurs profits

50 ans après le coup d’État de 1976 en Argentine : des centaines de milliers de personnes dans les rues contre Milei et l’extrême droite

Buenos Aires, 24 mars 2026. Source : Periodismo de izquierda

Il y a 50 ans débutait la dernière et la plus sanglante des dictatures militaires que le peuple argentin ait connues. Il s’agissait d’un plan d’extermination systématique – enlèvements, tortures, assassinats et disparitions – mené par l’État et les forces armées, avec pour but de démanteler l’organisation ouvrière et d’imposer un modèle économique fondé sur la désindustrialisation, l’endettement et la concentration financière, au service des intérêts de l’impérialisme américain.

Cependant, le 24 mars – date qui a marqué un coup brutal porté à la classe ouvrière en 1976 – est devenu la journée la plus mobilisatrice du calendrier des luttes dans le pays, et cette année, l’ampleur de la mobilisation a dépassé celle de tous les 24 mars de la dernière décennie.

Avec l’extrême droite de Javier Milei à la tête de l’exécutif, la mobilisation a en outre pris un caractère particulier : elle est devenue un moyen d’expression du rejet croissant de son gouvernement. En à peine deux ans de mandat, Milei a garanti des profits extraordinaires à la « caste » et aux grandes entreprises qu’il prétendait combattre, tandis que pour les travailleurs, il a mis en œuvre – avec la complicité des centrales syndicales et des partis traditionnels – une série de mesures parmi lesquelles figure une réforme du travail profondément régressive qui, dans un contexte de désemploi, aggrave la précarisation et restreint le droit de grève. Dans le même temps, face à toute manifestation – qu’elle soit motivée par des fermetures d’usines, des licenciements, des revendications salariales ou des conditions de travail dignes –, le gouvernement a répondu par une répression de plus en plus violente. Et ce sont les retraités qui souffrent le plus : leurs mobilisations hebdomadaires ont été systématiquement réprimées à coups de gaz lacrymogènes et de frappes brutales.

À ce scénario s’ajoute la tentative délibérée du gouvernement de saper la mémoire historique des travailleurs sur le génocide, par le biais d’une campagne intitulée « L’histoire complète ». Sous ce slogan, il cherche à faire passer l’idée qu’il existait des organisations « subversives » qui auraient conduit le pays à une situation extrême, justifiant ainsi l’intervention des forces armées comme une prétendue action « salvatrice ». Dans ce récit, non seulement le nombre de détenus-disparus est relativisé, mais on tente également de justifier les crimes du terrorisme d’État.

Face à cela, les travailleurs, aux côtés de larges secteurs populaires, ont envahi les rues pour réaffirmer qu’il y a eu 30 000 détenus-disparus, qu’il s’agissait d’un génocide et que la lutte pour la mémoire, la vérité et la justice reste plus actuelle que jamais.

Il était nécessaire de construire la plus large unité possible dans les rues, sans diluer les identités ni les différences qui existent entre les organisations, afin d’envoyer un message fort à l’extrême droite et, également, de donner un immense élan de moral militant et de lutte à tous ceux qui ne baissent pas les bras. Et ce but a été atteint : on estime que rien que le mardi 24, environ un million de personnes se sont mobilisées dans la capitale. Une démonstration claire de la capacité d’organisation, de la force militante et du consensus social que le gouvernement ne parvient pas à briser : plus jamais les militaires.

Milei n’est ni fort, ni en position de force. S’il tient aujourd’hui, c’est grâce au soutien des directions syndicales bureaucratiques traîtresses et des dirigeants des partis du régime. Dans ce contexte, le Front de gauche-Unité (FIT-U)1 fait face à la fois à de grandes opportunités et à d’importants défis. Il doit passer d’un simple front électoral à un outil capable d’organiser tous les secteurs qui s’opposent aujourd’hui au gouvernement. Car brandir aujourd’hui les drapeaux des 30 000 détenus-disparus exige d’être à la hauteur de cette histoire. Construire le monde pour lequel ils ont donné leur vie n’est pas seulement possible, c’est une tâche urgente et incontournable.

Tamara Madrid

 

 

1  FIT-U est l’acronyme en castillan du Front de gauche des travailleurs (Unité). Gauche en Argentine désigne ce qu’on appelle extrême gauche en France. Il s’agit d’une coalition électorale créée en 2011, qui regroupe la majorité des organisations trotskistes. Créée au départ pour contourner des lois électorales contraignantes, cette coopération électorale a permis de rendre visible l’extrême gauche argentine, au-delà de ses interventions dans la jeunesse et les syndicats ; avec des résultats significatifs et des députés nationaux. La coalition comprend aujourd’hui principalement le Parti des travailleurs socialistes (PTS, lié à Révolution permanente) qui est la plus connue dans le pays, le Parti ouvrier (PO), Gauche socialiste et le Mouvement socialiste des travailleurs (MST), ainsi que d’autres formations plus petites. Une discussion traverse les composantes pour le dépassement de ce simple bloc électoral. Politica obrera et le Nouveau MAS n’en font pas partie.