Nos vies valent plus que leurs profits

Mohammed Harbi : une vie debout

Une vie debout, c’est le titre de l’autobiographie de Mohammed Harbi, historien, militant, décédé ce premier janvier à l’âge de 92 ans après une vie riche en combats.

Réfugié en France après avoir été emprisonné comme opposant au régime militaire tournant vite à la dictature en Algérie, témoigner par la plume était devenu pour lui un moyen vital de continuer à défendre les idées d’émancipation des peuples et d’indépendance de classe.

Il s’était engagé très jeune en Algérie au PPA-MTLD, le parti nationaliste algérien créé par Messali Hadj, puis au FLN créé en 1954, alors que, venu faire ses études à Paris, il militait dans l’Association des étudiants nord-africains. Sa formation marxiste et son attachement au mouvement ouvrier, acquis au contact de militants trotskistes ou libertaires (comme Daniel Guérin), de France et d’autres pays d’Europe qu’il a sillonnés en tant que cadre du FLN, lui a donné des distances avec la direction du mouvement nationaliste. Son premier conflit s’est imposé à la suite de l’assassinat en 1957 d’Abane Ramdane, l’un des dirigeants du FLN, par ses pairs (les chefs militaires de l’insurrection algérienne voyant en Ramdane, qui prônait un contrôle politique du mouvement, un concurrent trop gênant). Une exécution maquillée par le FLN aux yeux du peuple algérien en « mort au champ d’honneur ».

Le livre le plus marquant de Mohammed Harbi, dont une grande partie a été rédigée alors qu’il était dans les prisons de Boumédiène, intitulé Le FLN, mirage et réalité et publié en 1981, retrace avec une vue de militant lucide et incorruptible toute l’histoire du mouvement nationaliste algérien de 1945 à l’indépendance en 1962. C’est une histoire vue de l’intérieur, qui éclaire sur les débats au sein du mouvement, mais aussi sur les querelles et ambitions des dirigeants nationalistes, dont les chefs militaires ont accaparé le pouvoir à l’indépendance. « Le régime algérien n’est donc ni un régime socialiste, ni un régime de transition vers le socialisme. C’est un capitalisme bureaucratique », écrivait Mohammed Harbi dans la conclusion de son livre, à une époque où d’autres avaient tant parlé de la « voie vers le socialisme ». « Le rôle de l’État a été décisif dans la formation de la société. Il a créé de toutes pièces une bourgeoisie. » Un livre, réédité il y a un an par les éditions Syllepse, dont on ne peut que recommander chaudement la lecture.

Ayant continué à jouer un rôle dans le FLN, malgré ses critiques, y compris comme conseiller dans les négociations d’Évian pour l’indépendance, il fut, dès celle-ci acquise, partisan de l’autogestion des domaines agricoles et des entreprises occupées par les travailleurs à la suite du départ des colons, animant au sein du premier gouvernement algérien de Ben Bella, un bureau de l’autogestion du secteur socialiste. Il fut conseillé dans cette tâche notamment par le militant trotskiste Michel Raptis (Pablo) ; un bureau qui n’était, à vrai dire, vu par le président algérien que comme une façade.

En juin 1965, trois ans à peine après l’indépendance, le chef de l’armée algérienne, le colonel Boumédiène, renversait le président Ben Bella et s’arrogeait le pouvoir. Mohammed Harbi, avec son camarade Hocine Zehouane (décédé en mars dernier), lui aussi partisan de l’autogestion, et le dirigeant du Parti communiste algérien Bachir Hadj Ali, créaient l’Organisation de la résistance populaire, ce qui allait les envoyer tous les trois pour des années dans les geôles de Boumédiène.

Mohamed est resté emprisonné cinq ans (de 1965 à 1970). En 1973, bien que mis en résidence surveillée, il a réussi à s’échapper et s’exiler à Paris où, par ses livres et ses débats, il a continué à éclairer l’histoire du mouvement nationaliste et l’évolution du régime algérien. Et à défendre ses idées pour l’émancipation sociale et à entretenir des contacts avec toutes celles et ceux qui partageaient cet idéal. C’était un camarade aussi.

Olivier Belin