Nos vies valent plus que leurs profits

La colère des agriculteurs, et les impasses qui la guettent

La colère agricole couve comme la braise sous la cendre. En décembre dernier, l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse bovine (DNC) l’a rallumée. Alors que des pays d’Europe du Sud ont éradiqué l’épizootie chez eux par le vaccin, la France lui préférait l’abattage systématique du troupeau entier dès le premier cas de DNC avéré, et la promesse de l’indemnisation des éleveurs.

Les éleveurs sont entrés en lutte, pointant à juste titre que la DNC ne comporte aucun risque de transmission à l’être humain, ni par l’animal malade, ni même par la consommation de son lait ou de sa chair. En clair, l’abattage de troupeaux entiers ne protégeait ni les riverains des fermes, ni les consommateurs, mais seulement les profits liés aux exportations. En effet, la vaccination développe chez les animaux traités des anticorps semblables à ceux des bêtes atteintes, entraînant la perte des labels nécessaires aux exportations. Hors de question pour l’agrobusiness et la FNSEA, le principal syndicat agricole.

Ce sont ses rivaux – la Coordination rurale, dont la direction fascisante est liée au RN, et la Confédération paysanne, classée à gauche – qui ont animé la contestation. La combinaison du nombre et de la détermination a contraint le gouvernement à lancer une campagne de vaccination. Voyant son prestige menacé, la FNSEA s’est empressée d’agiter la menace du traité de libre-échange entre l’Union européenne et les pays sud-américains du Mercosur. Ce traité a certes tous les défauts de la mondialisation capitaliste. Mais le protectionnisme, c’est-à-dire un repli dans des frontières nationales, ne protégerait en rien les agriculteurs. D’ailleurs, les dirigeants de l’agrobusiness n’ont aucune intention de lui sacrifier leurs parts de marché à l’exportation. Ils ne s’appuient sur la colère des dizaines de milliers d’agriculteurs acculés par la misère que pour obtenir du pouvoir la politique la plus favorable à leurs intérêts.

Ce sont pourtant les mêmes capitalistes qui d’une part exploitent les travailleurs de l’agro-industrie d’amont (chimie, matériel agricole, etc.), ceux de l’agro-industrie d’aval (laiteries, abattoirs, etc.) et de la grande distribution, et qui de l’autre pressurent les agriculteurs. En unissant les forces des salariés de ces secteurs, des agriculteurs, mais aussi des spécialistes de l’environnement, il deviendrait possible de faire reculer les capitalistes de l’agrobusiness et l’État qui est à leur service. Une perspective autrement enthousiasmante que les impasses dans lesquelles les syndicats agricoles tentent d’entraîner les agriculteurs.

Mathieu Parant et Jean-Jacques Franquier

Voir l’article sur notre site : Les agriculteurs victimes du capitalisme