
Face aux ambitions impérialistes débridées de Trump, l’Union européenne et le royaume du Danemark feignent de se peindre en protecteurs de la souveraineté territoriale des « nations ». C’est vite oublier que cette « souveraineté territoriale » au Groenland est en réalité la perpétuation d’un système colonial très violent.
Des richesses exploitées au détriment de la population
Le Groenland est aujourd’hui principalement occupé par des peuples inuits, un groupe de peuples autochtones vivant à l’origine dans les régions arctiques d’Amérique du Nord et de Sibérie. Aux XIIe et XIIIe siècles, ces peuples, principalement nomades, pénètrent au Groenland et descendent le long des côtes.
C’est au XVIIIe siècle, au moment du développement notamment de la pêche à la baleine, que le royaume de Norvège (qui comprend à l’époque le Danemark) y fonde des colonies pour y installer des pêcheries. Peu à peu, le Danemark, qui se sépare de la Norvège en 1814, instaure un monopole commercial sur le Groenland.
Au XXe siècle, notamment à partir des années 1950, le développement de la pêche industrielle à grande échelle mène à la désertification des petits villages de l’île. Certains sont totalement rayés de la carte. La population est rassemblée de force dans les villes pour constituer les rangs d’une classe ouvrière exploitée dans les usines piscicoles, au détriment du mode de vie traditionnel des Inuits vivant de la pêche et de la chasse sur la banquise. Une classe ouvrière qui s’entasse dans les banlieues des quelques grandes villes : la capitale Nuuk est passée de 8500 habitants en 1977, à plus de 20 000 aujourd’hui…
Dans le même temps, les compagnies minières danoises ont également exploité le très riche sous-sol groenlandais. En février dernier, un reportage diffusé à la télévision danoise a révélé que la mine à ciel ouvert d’Ivittuut, exploitée notamment pour la cryolite, un minéral servant à la production d’aluminium, a rapporté jusqu’à sa fermeture en 1987 plus de 400 milliards de couronnes aux firmes minières danoises, soit 53 milliards d’euros. Le documentaire a été très rapidement censuré par la radio-TV danoise… Dans les années 1990, lorsque les capitalistes ont jugé que ces mines n’étaient plus assez rentables, ils les ont fermées, provoquant une énorme crise sur l’île, et entraînant dans la misère les centaines d’ouvriers qui y travaillaient.
Les populations inuites systématiquement opprimées
Comme toutes les colonisations, celle du Groenland s’est accompagnée de son lot de crimes.
Le plus connu est celui de la politique de stérilisation forcée menée par le gouvernement danois dans les années 1970. Au total, entre 1966 et 1976, entre 4500 et 9000 spirales, un contraceptif implanté dans la cavité de l’utérus, auraient été posées, sur des jeunes filles de 13 ou 14 ans. Un chiffre énorme au regard de la population groenlandaise, qui compte moins de 60 000 habitants.
D’autres crimes sont moins connus, comme le déplacement forcé de populations. Ainsi, en 1951, des dizaines d’Inuits ont été déplacés de force de la région de Thulé pour permettre la construction de la base américaine.
La culture inuite a systématiquement été effacée sur l’île. Le cas le plus emblématique est « l’expérience des petits Danois » en 1951 : vingt-deux enfants ont été arrachés à leurs familles au Groenland, afin de les intégrer à la « culture danoise » et couper leurs liens avec leur héritage autochtone. Il leur était interdit de parler le groenlandais. Si ces vingt-deux enfants sont le cas le plus violent et le plus connu, les recherches montrent qu’en réalité ce seraient plus de 500 enfants qui auraient été ainsi arrachés à leur famille. Aujourd’hui encore, les enfants groenlandais sont largement surreprésentés dans le réseau danois de foyers d’accueil : 7 % des enfants nés au Groenland et 5 % des enfants ayant au moins un parent groenlandais sont placés. Une situation qui n’est pas sans rappeler le cas du scandale des enfants enlevés aux familles autochtones dans les territoires du Canada.
La politique coloniale du Danemark a réduit les populations inuites à un état de misère noire. On compte sur l’île plus de 500 SDF, ce qui représente 1 % de la population. Et c’est sans compter le fait qu’au Danemark même, les Inuits constituent la grande majorité des personnes vivant à la rue. Les familles qui ne vivent pas à la rue s’entassent souvent dans des logements exigus, quelquefois de simples conteneurs en taule.
L’île connait un taux de chômage record de plus de 9 %. Plus de la moitié des jeunes Groenlandais abandonnent leur scolarité après le collège. Des études montrent qu’environ la moitié de la population groenlandaise a connu des problèmes d’alcoolisme au sein de son foyer durant son enfance.
Pas étonnant que le Groenland compte un des taux de suicide les plus élevés au monde : 81 pour 100 000 habitants en 2021, contre 10,8 au Danemark, à tel point que la presse parle des « suicides de l’Arctique ».
Une population qui refuse l’impasse du capitalisme
En réalité, quelques patrons de l’île ne voient pas d’un si mauvais œil les ambitions de Trump sur le Groenland, qui pourrait représenter des perspectives de profits. C’est ainsi qu’en 2019, le ministre des Affaires étrangères du Groenland a twitté en réponse à Trump : « Nous ne sommes pas à vendre, mais nous sommes prêts à faire des affaires. »
Le réchauffement climatique et la fonte des glaces pourraient permettre le développement de la pêche industrielle, et surtout l’exploitation des terres rares dont le Groenland est riche.
Le syndicat groenlandais des pêcheurs et chasseurs se réjouit ainsi du réchauffement des eaux qui permet l’allongement des saisons de pêche, et l’apparition de nouvelles espèces au large des côtes, comme le hareng et le cabillaud. Dans leur soif de profits, des patrons ont même eu l’idée de commercialiser l’eau produite par la fonte des glaciers, qu’ils vendent à prix d’or !
Cependant, ce développement de la pêche industrielle entraîne la dépendance grandissante des petits pêcheurs. Si la saison de pêche s’est allongée, le réchauffement des eaux a entraîné un changement des routes du poisson, ce qui oblige les pêcheurs à aller plus loin, donc à acheter des bateaux plus puissants et plus chers, et à s’endetter. Et malgré l’apparition de nouvelles espèces, la surpêche entraîne la disparition progressive de certains poissons, comme le flétan du Groenland…
Pour ce qui est des mines, les patrons locaux cherchent à développer les super projets miniers pour exploiter les terres rares dont regorge le sous-sol groenlandais. Mais ces projets miniers signifient bien souvent la destruction de patrimoines naturels importants, qui ont quelquefois une valeur symbolique importante dans la culture inuite, voire de nouveaux déplacements de population. Sans compter que la multiplication de ces projets miniers, partout dans le monde, contribue à l’aggravation du réchauffement climatique.
Un avenir que les populations refusent. Ainsi, en 2021, la mobilisation a permis l’annulation du projet de la société australienne Greenland Minerals d’installer une énorme mine sur la montagne de Kvanefjeld (deuxième réserve la plus importante de terres rares au monde, et sixième réserve d’uranium), et imposé l’interdiction de l’ouverture de toute nouvelle mine d’uranium.
Aurélien Pérenna