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Émirats arabes unis : l’illusion de puissance d’un vassal de l’impérialisme

Cet article est paru sur le site hadaraina.com, animé par des militants socialistes révolutionnaires algériens qui dénoncent la dérive autoritaire du pouvoir. Nous le reproduisons ci-dessous.

Il n’est un secret pour personne que les monarchies de la péninsule Arabique ont souvent servi de relais aux ambitions impériales dans la région, y compris durant le processus de création de leurs États, engendrant dans la plupart des cas des rivalités internes. On peut rappeler, à ce titre, la guerre ayant opposé Abdelaziz ibn Saoud, chef de la dynastie saoudienne, au chérif Hussein ibn Ali, chérif de La Mecque et chef de la dynastie hachémite. Tous deux furent des acteurs de la révolte contre l’Empire ottoman, sous l’égide et avec l’appui de l’impérialisme britannique, conflit qui déboucha finalement sur la création du royaume d’Arabie saoudite.

Passée de la tutelle de l’impérialisme britannique à celle des États-Unis à la faveur du basculement des rapports de force après la Seconde Guerre mondiale, l’Arabie saoudite, forte de sa manne pétrolière considérable, n’a cessé depuis de jouer un rôle profondément réactionnaire, notamment dans le monde arabe. Son opposition farouche au panarabisme non aligné incarné par Gamal Abdel Nasser, la propagation de l’idéologie wahhabite dans la région, sa participation à la chute de Saddam Hussein en Irak et son hostilité à l’Iran témoignent de cette ferveur.

Depuis, d’autres pays du Golfe ont suivi cet exemple. Le Qatar a joué un rôle majeur dans la déstabilisation des États-nations, en finançant des groupes djihadistes et en soutenant les Frères musulmans. Il a participé activement à la chute de Kadhafi en Libye, en usant de ses financements et de son bras médiatique Al Jazeera.

On assiste aussi ces dernières décennies à l’émergence d’un pays qui cherche à s’illustrer sur la scène internationale comme un relais actif et incontournable des intérêts impérialistes. Alignés sur une politique économique ultralibérale assumée, libre-échange sans entraves, zones franches à la fiscalité dérisoire et exploitation massive d’une main-d’œuvre expatriée réduite à une condition quasi servile, les Émirats arabes unis ne reculent devant rien.

De la promotion active des accords d’Abraham au financement de coups d’État et de mouvements séparatistes, rien ne semble freiner leur zèle à se poser en relais dociles des intérêts impérialistes, y compris au prix de l’exacerbation des rivalités au sein de la péninsule Arabique.

Genèse d’une fédération monarchique

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni sort ruiné et lourdement endetté envers les États-Unis. La montée en puissance américaine annonce alors le basculement de l’ordre mondial, la crise du canal de Suez en 1956 consacre le déclassement stratégique britannique, y compris dans ses anciennes zones d’influence. Incapable de supporter le coût d’un empire mondial devenu insoutenable, Londres voit ses ambitions impériales céder la place à une politique de repli visant à préserver les derniers vestiges de son empire.

C’est dans ce contexte que les Émirats arabes unis sont proclamés en 1971, donnant naissance à une fédération regroupant plusieurs émirats jusque-là placés sous protectorat britannique, issus de tribus bédouines conservatrices organisées en chefferies locales. La création de cette fédération visait à instaurer une autorité centrale dotée d’une cohésion politique minimale, permettant au Royaume-Uni de se retirer progressivement de la région tout en préservant certains de ses intérêts stratégiques, notamment pétroliers à Abou Dhabi, et en limitant l’influence de puissances étrangères concurrentes ainsi que les ambitions expansionnistes des États voisins.

Progressivement, en se plaçant sous tutelle impérialiste, les Émirats arabes unis se sont affirmés comme un hub incontournable de la finance et du commerce international, grâce à un régime fiscal attractif et à des infrastructures portuaires situées à des emplacements stratégiques, à l’image du port de Dubaï. Cette position a permis l’accumulation d’une manne financière considérable, redistribuée en grande partie aux familles régnantes sous forme de dividendes, selon un système structuré et fortement hiérarchisé.

Une rente au service d’une politique d’ingérence

Les soulèvements qui ont secoué le monde arabe en 2011 ont inquiété les Émirats arabes unis, les incitant à intensifier leur politique d’ingérence pour étouffer tout élan insurrectionnel avant qu’il ne gagne leurs frontières. Les mouvements populaires, notamment en Tunisie et en Égypte, étaient perçus comme une menace directe pour leurs régimes autoritaires. Aux côtés de l’Arabie saoudite et du Koweït, ils ont investi un total de 12 milliards de dollars pour renverser Mohamed Morsi au profit d’Abdel Fattah al-Sissi lors du coup d’État de juillet 2013, tout en classant tous les groupes affiliés aux Frères musulmans comme des organisations terroristes, mettant sur le même plan le Hamas, qui mène un combat anticolonial à Gaza.

Cette politique a accéléré le rapprochement des Émirats avec l’État d’Israël, amorcé depuis plusieurs années, et a conduit à la signature des accords d’Abraham en septembre 2020. Conçu pour atténuer tout soutien à la cause palestinienne et consolider un ordre colonial au moyen orient, cet accord a entraîné dans son sillage le Bahreïn, le Maroc et le Soudan, renforçant ainsi la position d’Abu Dhabi sur l’échiquier moyen-oriental, désormais en concurrence directe avec l’Arabie saoudite.

Cette ingérence effrénée a contribué massivement à la dégradation de la situation au Soudan, où, depuis 2023, le pays est plongé dans une guerre civile. Les Émirats arabes unis soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR), une milice arabe issue des Janjawid, déjà utilisée par Omar el-Béchir pour réprimer les soulèvements des tribus non arabes du Darfour, notamment les Masalits, les Furs et les Zaghawa, qui dénonçaient leur exclusion politique et économique. Aujourd’hui, les FSR sont responsables du massacre des milliers de Masalits et de destructions massives au Darfour-Ouest depuis le déclenchement de la guerre civile qui les oppose à l’armée régulière jadis leur allié dans la répression du soulèvement de 2019. Le gouvernement soudanais a déposé une plainte en mars 2025 devant la Cour internationale de justice (CIJ) accusant les Émirats arabes unis de soutien à un génocide.

Les Émirats arabes unis exploitent les zones contrôlées par les FSR pour accéder à l’or et à d’autres ressources stratégiques, en utilisant des routes d’exportation illégales passant principalement par le Tchad et la Libye, où ils soutiennent Khalifa Haftar, contrôlant l’essentiel des réserves pétrolières et offrant un accès au bassin méditerranéen. Parallèlement, Abu Dhabi multiplie les accords de coopération militaire et sécuritaire avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et engage des négociations pour sécuriser l’accès à des ressources clés comme l’uranium, l’or et les terres rares. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de projection régionale, illustrée aussi par l’ouverture d’un consulat émirati à Laâyoune, geste hautement symbolique traduisant un soutien politique affirmé au Maroc et à son plan colonial au Sahara Occidental.

La consolidation de ce corridor sahélien débouchant sur l’Atlantique est perçue par l’Algérie comme une menace directe pour ses intérêts géostratégiques, nourrissant de fortes tensions régionales. Alger dénonce régulièrement, à travers ses déclarations officielles, les « ingérences extérieures » au Sahel, visant implicitement les stratégies d’influence déployées par les Émirats dans cette zone hautement sensible.

Le Yémen, la seule république de la péninsule sous rivalité hégémonique

Au Yémen, les Émirats arabes unis se sont imposés comme un acteur majeur, mêlant déploiement militaire direct et soutien déterminé au mouvement séparatiste du Conseil de transition du Sud (CTS). Leur engagement s’inscrivait initialement dans le cadre d’une coalition dirigée par l’Arabie saoudite en 2015, formée pour contrer les Houthis, un mouvement chiite zaïdite du nord du pays considéré comme un auxiliaire de l’Iran, qui avait pris le contrôle de Sanaa et du nord du Yémen en renversant le gouvernement d’Abd Rabbo Mansour Hadi en 2014, suite à un soulèvement s’inscrivant dans le contexte des répercussions du Printemps arabe.

Au fil des années, la coalition anti-Houthis s’est muée en une rivalité ouverte entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, chacun cherchant à se positionner comme l’allié privilégié de l’administration impériale de Trump. Dans ce contexte, Abu Dhabi a encouragé le CTS à prendre le contrôle de deux gouvernorats stratégiques à l’est du Yémen : le Hadramout et Al-Mahra, située à la frontière avec Oman, à la fin de l’année 2025.

Le Hadramout, province pétrolière stratégique, est ainsi devenu le théâtre d’une première confrontation directe entre deux anciens alliés du Golfe. L’Arabie saoudite a réagi en bombardant des cargaisons d’armes et de véhicules destinées aux forces séparatistes du CTS dans le port de Moukalla, au sud-est du Yémen, exigeant en parallèle le retrait des troupes émiraties conformément aux demandes du gouvernement yéménite reconnu. Cette escalade marque un tournant dans la guerre yéménite, Riyad réaffirme son contrôle sur ce pré carré pétrolier, tandis que les Émirats se retrouvent isolés diplomatiquement, confrontés à la méfiance de Doha, d’Oman et d’autres voisins de la péninsule.

Au bout du compte, cette stratégie d’ingérence tous azimuts, coups d’État, financement de milices, appropriation de ressources stratégiques et immixtion dans des zones de conflit sensibles, révèle une logique de prestation de service à l’impérialisme et d’extension d’horizons d’influence. À force de multiplier ces agissements, ce sont les peuples qui subissent de plein fouet toutes les conséquences désastreuses de cette politique.

Cette politique, loin de renforcer leur position, pourraient bien se retourner contre eux et transformer leur quête d’influence en un piège stratégique inéluctable.

21 janvier 2026, Karim Z