Traduction d’un article publié par nos camarades de Speak Out Now le 30 août 2026

 

 

La petite ville portuaire de Crockett, en Californie, souvent surnommée Sugartown (la ville du sucre), a été cet été le théâtre d’une lutte des classes ouverte.

Cette ville de moins de 4 000 habitants est depuis longtemps dominée par la California and Hawaii Sugar Refinery, ou C&H Sugar. C&H appartient à l’un des plus grands producteurs de sucre au monde, American Sugar Refining (ASR), qui est lui-même contrôlé par deux frères, Alfonso et José Fanjul. Leur fortune est estimée à 4 milliards de dollars ; ils vivent près de chez Trump, avec lequel ils entretiennent de bonnes relations, et font de généreux dons aux deux principaux partis américains, républicain et démocrate.

Les Fanjul et d’autres dirigeants d’ASR et de C&H, comme tous les capitalistes, amassent leur richesse sur le dos de leurs travailleurs. C’est en intensifiant l’exploitation qu’ils augmentent leurs profits. Si certains habitants de la région ont pu autrefois considérer l’entreprise comme un bon employeur parce qu’elle construisait des logements et finançait des activités sociales au sein de la communauté, ces pratiques ont changé dans les années 1980. Depuis lors, les effectifs ont été réduits de plus de moitié, passant d’environ 1 500 à 500 salariés, voire moins, aujourd’hui. En 2009, l’entreprise a refusé d’accorder une couverture santé et des prestations de retraite aux nouveaux embauchés. Selon des salariés qui y travaillent depuis des décennies, les conditions de travail se sont également détériorées de manière générale. Et ce printemps et cet été, l’entreprise a proposé un nouveau contrat prévoyant des augmentations de salaire de 20 % sur cinq ans (c’est-à-dire très inférieures à la hausse du coût de la vie déjà enregistrée), mais qui supprime également les prestations de santé pour les retraités, réduit de dix à cinq le nombre annuel de jours de congé maladie payés et élimine les droits liés à l’ancienneté en matière d’heures supplémentaires et d’affectations professionnelles.

Le 15 juin, 90 salariés de C&H, membres de la section locale no 6 du syndicat International Longshore and Warehouse Union (ILWU), se sont mis en grève après que le refus de l’entreprise de négocier a été certifié dans les règles auprès des instances d’arbitrage. Peu après le début de la grève, la section locale no 10 de l’ILWU, qui représente les dockers chargés de charger et décharger le sucre des navires, a refusé de travailler par solidarité avec le piquet de grève de la section locale no 6. La grève a commencé à s’étendre, en signe direct de solidarité avec leurs camarades de la section locale no 6. Mais à la mi-juillet, C&H a embauché des briseurs de grève pour décharger la cargaison d’un navire à quai, et la section locale no 10 a pris des mesures plus énergiques. À ce moment-là, elle a fait appel aux travailleurs des autres ports où elle compte des membres, et ceux-ci ont paralysé les ports voisins d’Oakland, de Sacramento et de Stockton. Certains de ces travailleurs ont rejoint le piquet de grève, dont les effectifs ont atteint 400 personnes. Laisser des briseurs de grève décharger la cargaison, cela aurait signifié se résigner à voir leur syndicat, et au-delà la classe ouvrière, affaiblis. Les membres de l’ILWU et leurs sympathisants ont organisé un piquet de grève, bloquant les entrées et les sorties du site. C&H a répliqué en faisant appel au bureau du shérif pour mettre fin au piquet de grève. Les tensions sont allées crescendo lorsque les grévistes ont tenté d’empêcher les briseurs de grève d’entrer et de sortir, et que deux d’entre eux ont foncé en voiture dans le piquet de grève, blessant plusieurs grévistes et en envoyant un à l’hôpital. Les forces de l’ordre sont alors intervenues, attaquant et arrêtant non pas les briseurs de grève qui avaient menacé les grévistes ou foncé en voiture dans le piquet de grève, mais dix grévistes et sympathisants qui participaient au piquet.

La semaine dernière, les « Dix de Crockett », comme on les appelle désormais, ont dû comparaître devant le tribunal. Lorsqu’ils sont arrivés au palais de justice avec leurs sympathisants, ils ont découvert qu’aucune inculpation officielle n’avait été prononcée à leur encontre, mais qu’on leur indiquait qu’ils pouvaient tout de même être inculpés à tout moment dans l’année à venir : une menace visant à les dissuader de poursuivre leurs actions. Bien sûr, la police et le système judiciaire agissent exactement comme le souhaite C&H : ils arrêtent les travailleurs et les menacent de poursuites judiciaires s’ils poursuivent leurs actions.

Tout a commencé par une minuscule grève dans une petite ville, nichée au cœur de la région industrielle de la baie de San Francisco, où un petit groupe de travailleurs s’opposait à de puissants capitalistes disposant de relations bien établies. Pour se protéger, les travailleurs n’avaient d’autre choix que de se battre ! Des augmentations salariales dérisoires, une couverture santé supprimée et le choix entre travailler jusqu’à la mort ou prendre sa retraite en espérant ne pas avoir besoin de soins médicaux !

Les patrons ont tenté de briser la grève en incitant d’autres travailleurs à remplacer les grévistes. Les travailleurs ont choisi de se battre, et ils ont choisi de se battre selon les lignes de classe. Et la ligne de démarcation entre les classes a été tracée. Si vous vous en prenez à ce groupe de travailleurs, c’est à nous tous que vous vous en prenez ! Non seulement les travailleurs de C&H ont montré qu’ils étaient prêts à se dresser contre l’entreprise et à faire grève, mais les travailleurs de la section locale no 10 de l’ILWU ont eux aussi cessé le travail pour soutenir leurs camarades. Et aujourd’hui, après les attaques menées par le bureau du shérif local, d’autres travailleurs et membres de la communauté se mobilisent pour soutenir les grévistes. Il y a deux semaines, au palais de justice, plus de 150 sympathisants se sont présentés pour manifester leur soutien aux grévistes. Parmi ces sympathisants figuraient des travailleurs d’autres syndicats, des membres de la communauté locale, ainsi que des organisations philippines et socialistes, entre autres.

On a entendu des slogans tels que « Abandonnez les poursuites » et « Défendez les Dix de Crockett ». Des pancartes dénonçaient le rôle des policiers en tant que briseurs de grève. D’autres ont établi un lien entre la lutte des « Dix de Crockett » et le massacre de 19 travailleurs de la canne à sucre par l’armée sur l’île de Negros, aux Philippines, en avril dernier, où C&H s’approvisionne en sucre.

Bien que les négociations aient repris et que les travailleurs aient repris le travail, ils pourraient être contraints de se remettre en grève le 30 septembre. Si tel est le cas, cette petite grève locale pourrait se transformer en un conflit plus intense. Mais ils ne seront pas seuls.

Un média qui couvre l’actualité économique du point de vue des patrons a clairement souligné le pouvoir potentiel des travailleurs sur le système : « L’implication d’autres sections locales de l’ILWU, en particulier le refus de la section locale no 10 des dockers de franchir les piquets de grève, met également en évidence la manière dont un conflit dans une seule usine peut se répercuter sur l’ensemble du réseau logistique régional. Dans une chaîne d’approvisionnement déjà sensible aux perturbations dans les ports et les terminaux, la grève chez C&H a mis en évidence le levier stratégique dont disposent les manutentionnaires et les dockers aux nœuds stratégiques. » (c’est nous qui soulignons).

Ils savent que les travailleurs syndiqués ont le pouvoir de perturber leur production, leurs profits et l’ensemble de leur système. Nous devons en prendre conscience nous aussi ! Si les travailleurs de C&H retournent sur les piquets de grève fin septembre, ils auront besoin du soutien de l’ensemble des travailleurs dans leur lutte contre cette entreprise. Nous détenons tout le pouvoir — à condition de nous organiser pour l’utiliser.

Une attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre tous.