
Le gouvernement organisait lundi 26 janvier les Rencontres de la souveraineté numérique, en présence de ministres, de hauts fonctionnaires, et, bien sûr, d’organisations patronales représentant les entreprises du numérique. L’objectif annoncé est la lutte contre les plateformes (américaines) et la souveraineté européenne, nouvelle priorité nationale. Une priorité que le gouvernement semblait encore ignorer l’année dernière, en passant un contrat entre Microsoft et le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, contrat justifié par le besoin de limiter le budget de ce ministère.
Prenant prétexte des tensions diplomatiques entre l’Union européenne et les États-Unis, les politiques prennent, sur ce sujet comme sur d’autres, un tournant nationaliste. Alors que le développement du numérique pose de nouveaux problèmes, en termes de confidentialité, de contrôle de l’opinion ou d’utilisation de données personnelles à des fins industrielles (en particulier depuis le boom de l’IA qui permet de traiter des quantités gigantesques de données), la seule chose qui leur importe est le drapeau sous lequel les entreprises réalisent ces profits. Comme si les citoyens américains n’avaient pas autant que nous, et peut-être même plus, à craindre que leurs données personnelles soient dans les mains d’entreprises intimement liées à leur gouvernement. Et comme si les utilisateurs ici ne devraient pas craindre la surveillance d’éventuelles plateformes européennes !
En invitant à ces rencontres des organisations patronales comme Numeum ou le Cigref, le gouvernement se prépare à soutenir économiquement les industriels français à grands coups de subventions et de commandes publiques, comme le demandent depuis longtemps les syndicats patronaux. Des dépenses qui pèseront sur l’ensemble des travailleurs français, sans pour autant améliorer les conditions de travail dans le numérique. Les presque 500 millions d’euros versés au fabricant de puces électroniques franco-italien STMicroelectronics ne l’empêchent pas de prévoir entre 5 000 et 10 000 suppressions de postes sur trois ans. Plus récemment, c’est la multinationale française Capgemini qui, malgré un résultat d’exploitation de presque un milliard d’euros au premier semestre 2025, annonce la suppression de 2 400 postes.
Ces préoccupations de souveraineté numérique se font également sentir dans le domaine militaire. Début janvier, lors d’une cérémonie de vœux, un général spécialisé dans le numérique annonçait un projet de réorganisation du Commissariat au numérique de défense, en vue d’une « efficacité opérationnelle dès 2027 ». Dans le contexte actuel de tensions internationales et de poussée militariste, les pressions à se ranger derrière « nos » industriels pourraient bien vite devenir des pressions à se ranger derrières « nos » officiers et « notre » impérialisme.
Dylan Bourrier
Industriels et armement : des liens à tous niveaux
Le scandale autour du récent contrat entre l’ICE, la police aux frontières américaine, et Capgemini, est significatif du dévouement dont font preuve les entreprises de la tech’ envers la police, le militaire et le renseignement. Les plateformes Apple, TikTok, Google et Facebook fournissent leurs données aux forces de l’ordre dans 80 % des cas. À un autre niveau, l’entreprise américaine Palantir dirigée par Peter Thiel, milliardaire libertarien et trumpiste de la première heure, spécialisée dans le traitement massif de données (le « big data »), est l’objet de controverse du fait qu’elle exploite des données d’utilisateurs à des fins politiques. Son logiciel phare, Gotham, est notamment utilisé pour surveiller les militants propalestiniens, et pour faciliter l’identification de migrants aux États-Unis, en lien avec l’ICE. Elle travaille notamment avec la NSA, la CIA, le FBI ou les US Marines, mais elle entretient aussi des contrats avec la DGSI, Airbus, Forvia et Stellantis.