Nos vies valent plus que leurs profits

Et la joie de vivre, récit de Gisèle Pelicot

Et la joie de vivre, récit de Gisèle Pelicot
Flammarion, 2026, 320 p., 22,50 €

« C’est un beau roman, c’est une belle histoire… c’est une romance d’aujourd’hui… », le vieux tube de Michel Fugain a accompagné, au début des années 1970, les vingt ans et la rencontre amoureuse de Gisèle Pelicot avec celui qui deviendra son mari. On pourrait dire l’homme de sa vie. Elle aimait chanter et danser. Une drôle de vie tout de même puisqu’elle découvre cinquante ans plus tard qu’il lui a fait vivre une décennie d’agressions sexuelles et viols, par lui-même et cinquante inconnus, à son insu puisqu’il l’avait droguée. D’où des dégâts sur sa santé, grande fatigue, absences de mémoire, difficilement explicables, sauf à mettre ça sur le compte de la vieillesse.

Le livre intitulé Et la joie de vivre, écrit par Gisèle Pelicot et l’écrivaine Judith Perrignon – on y reconnaît une « plume » solidement inspirée par une vie –, raconte tout ce que cette histoire présente à la fois d’exceptionnel et de presque banal. Jusqu’où un patriarcat et sexisme encouragés par un système capitaliste dont le ressort est le profit, peuvent pourrir des vies ! Jusqu’où aussi et comment des femmes et des hommes peuvent les combattre. L’histoire de Gisèle Pelicot est un épisode sidérant de ces formes de barbarie mais aussi des réactions et résistances collectives qu’elles suscitent, absolument nécessaires même si elles ne suffiront pas à abattre le système social qui les nourrit – barbarie mais misère morale et sociale aussi.

Car ce qui frappe, paradoxalement, c’est le caractère très « ordinaire » (sans aucun sens péjoratif) de la vie de Gisèle Pelicot. Son récit – précis, sobre, très factuel mais hypersensible – présenterait presque un caractère sociologique, sur la vie d’une jeune femme d’un milieu populaire, née en 1952. C’était l’époque des premières Citroën 2 CV et Renault 4CV, des premières télés, mais pas pour tous ! L’époque où les campagnes avaient encore des petits champs entourés de haies, où des camionnettes de boulanger et boucher sillonnaient encore les villages. Puis c’est la « montée » des jeunes vers les villes et leur périphérie. Et là, une vie de « prolos », secrétaires ou petits artisans allant bosser en mobylette, sauf pour le père qui est militaire et « a trouvé mieux que de rejoindre l’usine comme ses deux frères ». Une vie traversée aussi par des drames familiaux, la mort de sa mère quand Gisèle n’a que neuf ans, d’un cancer qui ne pardonne pas ; l’envie d’échapper à une belle-mère acariâtre en laissant tomber l’école pour aller travailler, gagner sa vie et ainsi avoir son indépendance. Et la rencontre, à 19 ans, avec Dominique Pelicot, ouvrier électricien qui verse son salaire à sa famille. En lequel elle voit l’homme de sa vie : mariage en 1973, « pour le meilleur et pour le pire »… écrit-elle. Gisèle a eu trois enfants, des difficultés mais une belle vie, pense-t-elle.

Gisèle Pelicot évoque une vie en milieu ouvrier très loin de toute conscience de classe, très centré sur l’accomplissement familial, l’endettement voire le surendettement pour offrir aux gosses des loisirs, des études… Elle frôle les courants de pensée de son époque sans s’y arrêter : elle cite le roman d’Hervé Bazin, Vipère au poing, qui lui rappelle sa belle-mère ; elle entend parler « des couples Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, ou Louis Aragon et Elsa Triolet » (l’idéal récurrent du couple !) ; elle évoque Le Deuxième Sexe en précisant qu’elle n’a pas cherché à le lire.

Gisèle Pelicot ne déroule pas la pelote de sa vie de façon linéaire, mais sous forme de souvenirs qui l’assaillent brutalement, et qu’elle livre au fil de ses émotions, à partir d’un premier rendez-vous à la police un matin de novembre 2020, où elle apprend que son mari est sous le coup d’une plainte et enquête judiciaire : il a été surpris par un agent de sécurité de Leclerc en train de filmer sous les jupes de trois femmes… Stupeur et effarement. C’est la gendarmerie et la machinerie judiciaire qui lui révèlent peu à peu l’aberration de sa propre vie. Le procès de son mari et cinquante hommes qui a eu lieu à l’automne 2024 (tous ont été reconnus coupables de viols ou tentatives de viols aggravés, ou agressions sexuelles, de 2011 à 2020), a été largement médiatisé. Le « scoop » a été le courage de cette femme de finalement refuser le huis clos et de lui préférer le grand jour. Au grand dam des inculpés et de leurs avocats. Et courage d’affronter l’étalage de ce qui lui avait été infligé. Mais la honte avait changé de camp.

Gisèle Pelicot rend un hommage émouvant à toutes les femmes et hommes qui l’ont soutenue dans cette épreuve. « Cette histoire ne m’appartient plus totalement… ». Un vibrant hommage à l’action collective, découverte par une femme qui n’y était pas davantage préparée qu’elle ne l’était aux épreuves traversées. Selon Le Parisien du 9 mars dernier qui lui consacrait trois pages, l’ouvrage serait « un best-seller qui secoue le monde », traduit dans 22 langues. Tant mieux, mais un signe que les violences faites aux femmes restent on ne peut plus prégnantes et tristement spectaculaires dans la société capitaliste !

Michelle Verdier, 14 mars 2026