Nos vies valent plus que leurs profits

Il y a 120 ans, la catastrophe de Courrières tuait plus d’un millier de mineurs

 

 

Ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Il y a vingt ans et dix ans déjà, les Red Tigers, un groupe de supporters du club de football RC Lens avaient honoré les victimes de la catastrophe de Courrières survenue le 10 mars 1906. Dimanche dernier, ils ont déployé un tifo (animation dans les tribunes d’un stade) géant en hommage aux « sacrifiés du bassin minier ». Une manière d’entretenir la mémoire ouvrière de la région.

Un traumatisme durable…

Si la catastrophe de Courrières fait parler d’elle longtemps après la mort de tous ses protagonistes, c’est d’abord parce qu’elle reste aujourd’hui encore la plus grande catastrophe industrielle en France. Par la suite, d’autres catastrophes minières ont périodiquement réactivé le souvenir de Courrières en même temps qu’elles endeuillaient les corons, ces villages bâtis par les compagnies à proximité des puits. Mais aucune n’a eu l’ampleur de celle du 10 mars 1906.

Au moins 1 099 mineurs – « au moins », car des mineurs précaires et à demi clandestins s’ajoutaient au nombre des réguliers dûment recensés par la compagnie – sont morts dans un double accident : d’abord un « coup de poussier »1, c’est-à-dire l’explosion et l’embrasement des particules de charbon en suspension dans les galeries de mine insuffisamment ventilées, ensuite l’incendie et parfois l’effondrement des galeries. Si Courrières a fait autant de victimes, c’est que pas moins de 110 kilomètres de galerie ont été ravagés en quelques minutes. Ce sont les mineurs d’une vaste région autour de Lens qui sont morts déchiquetés, brûlés, asphyxiés, enterrés vivants. Plus de 20 % d’entre eux n’avaient pas 18 ans.

… dû à la rapacité patronale…

Jamais un coup de poussier n’aurait dû pouvoir se propager sur une distance pareille. C’est la maximisation du profit qui avait amené la Compagnie des mines de Courrières, propriétaire des puits de mine, à les connecter pour faciliter l’évacuation des eaux de ruissellement en la gérant à une plus grande échelle.

La catastrophe avait été précédée d’un premier accident, un incendie déclaré dans une galerie nommée la veine Cécile. En dépit des demandes du délégué mineur Pierre Simon, dit « Ricq », d’interruption du travail jusqu’à extinction de l’incendie, la compagnie avait décidé de poursuivre l’extraction du charbon.

Trois jours après la catastrophe, les ingénieurs décrètent qu’il n’est plus possible de retrouver de survivants. Ils font murer les galeries pour éteindre les incendies qui se poursuivent au fond en les coupant de leur alimentation en oxygène. Ce faisant, ils cherchent à éviter que le gisement de charbon soit consumé. Venus à leur propre initiative prêter main forte aux secours, des mineurs allemands ont à peine le temps de déployer leur matériel comportant des masques à oxygène qui leur permettent d’investiguer les galeries polluées par les gaz asphyxiants. Dans le climat nationaliste de marche à la guerre avec l’Allemagne, leur offre de service est rapidement repoussée. Or, le 30 mars 1906, vingt jours après la catastrophe, treize rescapés réussissent à entrer en contact avec des sauveteurs. Ils ont erré dans le noir total, buvant l’eau de ruissellement et mangeant la chair crue d’un cheval de trait qu’ils ont abattu à l’aide d’un pic. Les opérations de sauvetage, critiquées par Jaurès à l’Assemblée, deviennent un scandale national.

… et à l’origine d’une grève importante

Les mineurs n’ont pas attendu pour déclencher une grève massive. Des dizaines de milliers d’entre eux cessent le travail à travers tout le bassin minier. La grève s’étend jusqu’en Belgique. Elle dure plus de six semaines. Les grévistes font face à 20 000 militaires déployés par le gouvernement du « Bloc des gauches » (qui n’inclut alors pas le Parti socialiste, opposé à la participation ministérielle) en dépit du climat de sympathie qui entoure les mineurs. Ces derniers imposent aux patrons des augmentations de salaire. Deux mois après la reprise du travail, l’Assemblée vote l’instauration du repos hebdomadaire obligatoire.

Mathieu Parant

 

Pour en savoir plus sur la catastrophe de Courrières, on peut lire la bande dessinée parue en 2013, Sang noir. 1906, la catastrophe de Courrières, de Jean-Luc Loyer, éditions Futuropolis, 116 pages.

 

 


 

 

1  La majorité des experts estime que ce n’est pas un coup de grisou (c’est-à-dire l’explosion d’une poche de gaz naturel emprisonné dans la veine de charbon et que le minage libère) qui a déclenché la catastrophe.