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Iran : vivons-nous les derniers jours de la république islamique ?

Les manifestations semblent avoir passé un cap en Iran entre la nuit du 8 et 9 janvier, on rapporte même l’évacuation temporaire des forces du régime par la mobilisation populaire dans plusieurs quartiers ou villes (à Karaj, Abdanan, Téhéran, Machhad, Zahedan et Malekshahi). Depuis, Internet a été coupé dans le pays, pour permettre aux forces du régime d’intensifier la répression, qui avait déjà fait plus de cinquante morts selon Iran Human Rights le 8 janvier. Mais les informations ont du mal à passer, il est toujours très difficile d’appeler qui que ce soit en Iran.

Cette répression massive apparaît une nouvelle fois comme la seule manière avec laquelle le régime se maintient au pouvoir. Peut-être qu’elle ne suffira pas cette fois-ci ? En tout cas, c’est clairement le pari fait par la droite monarchiste : Reza Pahlavi, le fils du chah chassé en 1979 par une révolte populaire, multiplie, depuis les États-Unis, les appels à manifester pour tenter d’apparaître comme la direction politique d’un mouvement populaire qui pourrait devenir incontrôlable par les classes dirigeantes. C’est aussi le sens des appels de Reza Pahlavi à Trump en faveur d’une intervention militaire des États-Unis, afin à la fois d’accélérer la chute du régime des mollahs et, surtout, de contrôler la transition.

Les forces de répression, en Iran, sont multiples. La police, sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, est doublée par le corps des gardiens de la révolution (pasdarans), directement sous l’autorité de l’ayatollah Khamenei. Les gardiens de la révolution ont pris une telle importance – ils disposent de forces aéroportées et navales, parallèlement à l’armée – que l’effondrement du régime signifierait nécessairement la fin de ce corps particulièrement haï par la population, d’autant qu’il contrôle des pans entiers de l’économie nationale et du marché noir. Tant la bourgeoisie iranienne que les puissances impérialistes ne peuvent supporter l’idée d’un tel vide politique en cas de chute du régime. Une telle intervention, qui viserait à priver les classes populaires de toute initiative sur la suite politique, n’empêcherait par ailleurs pas les États-Unis, et Reza Pahlavi, dont la base est par trop réduite, de passer des accords avec une partie des forces de répression et des dignitaires du régime pour assurer la transition, voire en se passant tout simplement d’un Pahlavi dont les capacités à maintenir l’ordre social ne sont pas garanties.

Un mouvement inédit

Contrairement aux mobilisations des dernières années, le mouvement actuel est originaire des marchés (le « Bazar ») de Téhéran, où se côtoient les commerçants, artisans et classes populaires (ouvriers, transporteurs, etc.) écrasés par l’inflation galopante : le kilo de viande est aujourd’hui vendu à 3 millions de tomans, soit 17,5 euros, quand le salaire mensuel moyen correspond à 170 euros ; la population paye des œufs à crédit, en plusieurs fois. Cette inflation est due aux embargos américains et européens et aggravée par la politique menée par le régime islamique et sa corruption endémique. Les dignitaires du régime préfèrent importer des voitures de luxe que des produits utiles à la population. En particulier, avec une économie sous pression de la baisse des cours du pétrole – l’économie iranienne est étroitement dépendante des revenus pétroliers –, le régime iranien a aggravé dans son budget 2025-2026 sa politique d’austérité et décidé la levée de nouveaux impôts. C’est ce qui a mis le feu aux poudres, en particulier chez les commerçants du Bazar et, malgré les reculs annoncés par le président Massoud Pezechkian, la mobilisation n’a fait que s’accentuer, la colère englobant désormais tous les aspects de ce régime inique.

L’opposition au régime exprimée actuellement par les commerçants du Bazar confirme l’érosion d’une partie importante de la base sociale du régime, qui s’est vérifiée dans un premier temps à travers l’extension rapide de la mobilisation dans les petites et moyennes villes au détriment des grands centres urbains. Cela peut s’expliquer par des conditions de vie relativement moins dures dans des villes comme Téhéran, mais aussi par une concentration plus importante des forces répressives dans les grandes villes. L’irruption de manifestations à Téhéran et l’appel suivi à la grève générale dans les régions kurdes témoignent du dynamisme de la mobilisation en cours et ouvrent des possibilités.

Le danger royaliste

Les courants royalistes sont bien plus influents qu’auparavant, ou en tout cas apparaissent plus massivement dans les mobilisations et les médias occidentaux. Non seulement grâce au soutien des puissances impérialistes (au premier plan les États-Unis) qui mettent les moyens dans la promotion de Reza Pahlavi, mais aussi parce que le régime islamique réprime systématiquement les militants de gauche ou d’extrême gauche depuis des décennies. Le gouvernement a aussi rapidement agi pour mettre sous cloche les universités (terreau historique de l’extrême gauche, notamment à Téhéran1) dès le début des manifestations, en fermant celles-ci jusqu’aux examens et imposant le passage des cours en distanciel (rendu pourtant difficile sans connexion Internet).

Les militants royalistes (qui restent néanmoins une minorité parmi les manifestants) n’hésitent également pas à menacer verbalement ou intimider physiquement les « gauchistes » (mais aussi les minorités ethniques, féministes et autre opposants anti-monarchistes) pour imposer leurs slogans dans les manifestations, s’appuyant sur la volonté importante de « dégager le régime » en appelant à faire l’unité derrière eux. En profitant notamment du soutien actif des puissances impérialistes – les mêmes qui ont infligé de lourdes défaites au gouvernement iranien ces derniers mois (éclatement de « l’Axe de la résistance », bombardements sur le territoire iranien en juin dernier).

Ce renforcement politique des royalistes a lieu alors que ce sont principalement des travailleurs qui se mobilisent dans la rue. Seule la participation politique active de la classe ouvrière (notamment dans les raffineries), qui s’était déjà mobilisée à plusieurs occasions au cours des deux dernières décennies, y compris en s’organisant à la base par des comités de grève, pourrait contester la direction du mouvement aux monarchistes, à condition qu’elle s’organise à nouveau et propose sa propre politique à l’ensemble de la mobilisation.

Les mots d’ordre du mouvement « Femme, vie, liberté » ont disparu des manifestations actuelles. Ce qu’on entend le plus c’est « Reza Pahlavi », même de la part d’opposants récents, du fait de la structuration militante des royalistes et du manque d’alternative politique. Retournement de situation inquiétant. Comme si le retour de la « monarchie millénaire » (en réalité, une dictature sévère dont les masses s’étaient débarrassée en 1979) allait améliorer la vie de la population.

De fissures dans l’appareil d’État à un « changement de régime » ?

Le régime iranien essaie de briser le mouvement par la répression. Les manifestants répondent aux balles par des pierres, mais aussi en s’attaquant aux structures du pouvoir : statues du chef suprême ou de Qassem Soleimani (général assassiné par les États-Unis en Syrie), préfectures, bâtiments d’audio-visuels ou locaux des gardiens de la révolution – où l’on découvre parfois des réserves importantes de nourriture.

La crise politique et économique, couplée aux volontés d’interventions impérialistes (le Mossad revendique sa présence sur le territoire iranien, et les États-Unis ont déplacé des bombardiers vers des zones rendant possible une intervention sur l’Iran) renforce la pression sur un appareil d’État qui montre déjà des signes d’érosion. Ainsi, les classes dirigeantes iraniennes divergent sur les moyens de surmonter la crise, cela se perçoit jusque que dans le traitement des manifestations2 (l’ayatollah Khamenei appelant par exemple à une répression plus féroce que le président « réformateur » Pezeshkian quelques jours plus tôt). Des contacts sont également pris entre hauts fonctionnaires du régime et oppositionnels pour préparer une potentielle transition (et potentiellement sauver leur peau). Certains dignitaires du régime préparent leur fuite (à travers des demandes de visa pour la France, par la Russie pour Khamenei).

Il est difficile de savoir comment les choses vont évoluer. Les États-Unis et Israël hésitent à intervenir pour le moment3, de même qu’ils ne s’engagent pas fermement derrière Reza Pahlavi. C’est ainsi que Trump a déclaré : « Je ne suis pas sûr qu’il serait approprié, à ce stade, de le rencontrer en tant que président. » C’est que l’option militaire, si elle peut précipiter la chute du régime, nécessite la mise en place des conditions du « jour d’après », et, comme il n’est évidemment pas question pour la bourgeoisie iranienne et les puissances impérialistes, de laisser la population s’organiser, cela peut passer par un accord avec une partie du régime iranien (de la manière qu’ils essaient au Venezuela) afin d’éviter le « chaos », en Iran comme dans la région. Pour les États-Unis, il s’agit surtout de s’assurer un Moyen-Orient « domestiqué » et donc s’allier l’appareil d’État iranien au détriment de la Russie et de la Chine.

Alors, éviction du guide suprême, coup d’État militaire4, retour du chah ? Comme le dit Trump lui-même : « Nous surveillons la situation de très près. […] Je pense qu’il faut laisser tout le monde agir et voir qui émergera. » À moins que les « radicaux » du régime, qui n’imaginent aucun compromis possible avec les impérialistes occidentaux décident de prendre le risque d’une répression à large échelle des manifestations ?

Une autre option existe : celle d’une révolution dirigée par les travailleurs et travailleuses d’Iran, autour d’un programme émancipateur pour l’ensemble des peuples du pays. Le courant capable de porter une telle perspective n’existe peut-être pas encore en Iran (comme à l’échelle du globe), mais c’est dans des événements de cette ampleur qu’il pourrait émerger, nous devons y contribuer5.

Stefan Ino

 

1  Les collectifs étudiants s’organisent quand même pour dénoncer la république islamique, mais aussi à certains endroits encore le retour potentiel du chah.

2 Répression mesurée jusqu’à maintenant. Pour comparaison, 1 500 morts en quelques jours en novembre 2019. Mais sans doute beaucoup de morts à compter à partir du 9 janvier et des jours à venir si la répression d’ampleur se vérifie…

3 Trump, qui avait annoncé intervenir contre le régime islamique si celui-ci assassinait les manifestants, trouve déjà des justifications pour repousser une telle intervention et trouver un accord avec les islamistes : « Certains ont été tués en raison de problèmes de contrôle des foules et d’autres incidents. Je ne suis pas sûr qu’il faille nécessairement désigner quelqu’un comme directement responsable. »

4 Certains analystes imaginent que les gardiens de la révolution prennent le pouvoir et instaurent une dictature militaire à la manière du Pakistan, et voient dans des déplacements de milices chiites irakiennes les prémisses d’un tel coup de force.

5 Le fait que des expressions publiques d’organisations syndicales ou d’organisations kurdes, azéries, baloutches revendiquent bien autre chose que le retour du chah permet d’entrevoir d’autres perspectives émancipatrices !