Nos vies valent plus que leurs profits

Les agriculteurs victimes du capitalisme

Alors que les blocages de routes et d’autoroutes avaient été en grande partie levés à l’appel des organisations d’agriculteurs pendant les fêtes de fin d’année, tout semble prêt pour que le mouvement redémarre au plus vite : sur les ronds-points, les engins agricoles et les ballots de paille ont simplement été remisés sur les terre-pleins ou les bas-côtés et, en certains endroits, les agriculteurs n’ont pas attendu la fin de la « trêve des confiseurs » pour relancer leurs actions. C’est que la colère ne s’est pas miraculeusement volatilisée pour céder la place aux festivités…

Des épizooties favorisées par l’organisation de l’élevage

La colère agricole est comme un tas de braises mal éteintes. En décembre dernier, c’est l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse bovine (DNC) qui l’a rallumée. Il faut à ce sujet rappeler un constat préalable : en France, les exploitations diminuent en nombre avec comme conséquence l’augmentation de leur taille. Une situation qui favorise les épizooties, c’est-à-dire les épidémies animales. Voici ce qu’en dit l’association Terre de liens :

« Alors même que le nombre d’éleveurs ne cesse de diminuer en France, la taille moyenne des troupeaux continue d’augmenter. Aujourd’hui, les exploitations de plus de 100 vaches ne représentent qu’environ 15 % des exploitations, mais concentrent près de 40 % du cheptel bovin. Cette concentration croissante, combinée à une forte spécialisation des exploitations et à des échanges d’animaux fréquents entre fermes et territoires, accroît mécaniquement les risques sanitaires. Dermatose nodulaire, peste porcine, grippe aviaire… Ces épizooties à répétition ne sont pas des accidents isolés, mais révèlent les limites d’un modèle d’élevage intensif, fortement intégré aux marchés mondiaux1. »

Ce qui amenait Astrid Bouchelor, une des responsables de Terre de liens, à conclure :

« Dans une filière déjà fragilisée, marquée par un fort taux de pauvreté et des conditions de travail difficiles, le gouvernement doit apporter un soutien financier rapide et sans faille et une écoute ouverte aux propositions de terrain, aux éleveurs touchés par la dermatose. Mais la gestion de l’urgence ne peut faire l’économie d’une réflexion de fond sur l’organisation des filières d’élevage et leur résilience face aux crises sanitaires. »

Une mobilisation révélatrice des fractures du monde agricole

Loin de ces considérations, le gouvernement n’avait en décembre pour seule politique que l’abattage systématique de tout le troupeau dans lequel on dépistait un animal atteint de DNC, et l’indemnisation des éleveurs. Hors de question de vacciner les troupeaux, comme l’ont fait plusieurs pays du sud-est de l’Europe – avec succès, la DNC est éradiquée chez eux. Et ce pour des raisons avant tout commerciales, car le vaccin développant chez les animaux traités des anticorps semblables à ceux des bêtes atteintes, la vaccination pouvait faire perdre un label nécessaire aux exportations.

Partisans à l’inverse de cette vaccination, les agriculteurs en lutte pointaient à juste titre que la DNC ne comporte aucun risque de transmission à l’être humain, ni par l’animal malade, ni même par la consommation de son lait ou de sa chair. En clair, l’abattage de troupeaux entiers ne protégeait ni les riverains des fermes, ni les consommateurs, mais seulement les profits de la filière bovine, liés aux volumes vendus à l’étranger. À ceux qui minimisaient les conséquences de la politique d’abattage systématique, ils opposaient leur réalité de travailleurs de la terre : un troupeau ne se reconstitue pas de zéro au lendemain du virement d’une éventuelle aide publique. Les vaches ne sont pas des unités de production abstraites qui pissent du lait ou pondent des veaux sur commande. Elles mettent du temps à se supporter, apprendre à vivre dans un champ, et le troupeau transmet cela aux nouvelles venues. En ce sens, un troupeau condense des années de travail. Il s’agit enfin d’êtres vivants auxquels les agriculteurs restent, en dépit de l’automatisation très poussée, de la traite par exemple, attachés par des liens affectifs.

Résultat des blocages et barrages : une campagne de vaccination est lancée en urgence. Où on vérifie une fois de plus qu’en combinant le nombre et la détermination, on peut contraindre le gouvernement à reculer, au moins partiellement. De quoi conforter tous celles et ceux, qui, dans le monde du travail, en gardent la conviction, même quand ils peinent à la partager avec leurs collègues. C’est d’ailleurs parce qu’ils se comportent en petits patrons tout à fait responsables envers l’ensemble des capitalistes que les dirigeants du monde agricole veillent bien soigneusement à dissocier leurs mobilisations de celles des ouvriers, des villes comme des champs. Pas question que leurs tracteurs enthousiasment celles et ceux qui bloquaient tout, ou s’efforçaient de le faire, en septembre dernier.

En outre, cette fois, la FNSEA, le principal syndicat agricole, soutenait les mesures gouvernementales d’abattage systématique des troupeaux infectés par la DNC. Ce sont ses « challengers » – la Coordination rurale, liée à l’extrême droite, notamment au RN, mais aussi la Confédération paysanne, classée à gauche – qui étaient vent debout contre elles et animaient la contestation. Rien d’étonnant à cela : la FNSEA représente avant tout les capitalistes de l’agro-alimentaire. Son président, Arnaud Rousseau, est le patron d’une multinationale, le groupe Avril (Lesieur, Puget, etc.), dont le chiffre d’affaires en 2024 était de 7,7 milliards d’euros (supérieur par exemple à celui de Dassault Systèmes, à 6,2 milliards)… On est bien loin de l’éleveur gersois ou du maraîcher lot-et-garonnais ! Le monde agricole est en effet bien peu homogène…

Petits propriétaires peut-être, mais pas riches pour autant !

Il n’est pas très simple de connaître le nombre exact de personnes travaillant dans l’agriculture, le dernier recensement, qui date de 2020, ayant seulement été actualisé en 2023 par une enquête du service statistique du ministère de l’Agriculture (Agreste).1 Citons ce que dit la synthèse de cette dernière étude (hors les 76 199 micro-exploitations) :

« Sur le plan de l’emploi, 608 900 personnes travaillent de manière permanente dans les exploitations. En ajoutant les travailleurs saisonniers ou occasionnels, cela représente un volume de 591 800 équivalents temps plein (ETP). Les exploitants et leur famille restent majoritaires, mais sont moins souvent à temps complet (75 % en 2023 contre 79 % en 2020). À l’inverse, les salariés permanents non familiaux, plus fréquemment employés à plein temps, voient leur part dans le volume de travail progresser (24 % en 2023 contre 22 % en 2020). »

Le solde disponible moyen des agriculteurs non salariés (après remboursement des emprunts et paiement des cotisations sociales) était d’un peu moins de 23 000 euros par an, c’est-à-dire de l’ordre de 1 900 euros mensuels, avec lesquels les agriculteurs doivent non seulement vivre, mais encore investir et entretenir leur matériel. Et il ne s’agit que de moyennes, qui peuvent cacher de grosses disparités. En 2020, les 10 % les plus pauvres des ménages agricoles disposaient d’un revenu de 10 900 euros par an, soit à peine plus de 900 euros par mois3. En moyenne, sur 2017-2022, le revenu annuel par actif se situait à 20 000 euros dans la filière bovine, contre 53 000 dans la viticulture et 55 000 pour les grandes cultures (blé, betteraves…). Toujours en 2020, le taux de pauvreté parmi les agriculteurs était de 16 % contre 13,9 % pour l’ensemble de la population. Chez les éleveurs bovins, la fraction des agriculteurs mobilisés en décembre, la pauvreté est encore plus forte. 21,5 % se situent sous le seuil de pauvreté monétaire (1 288 euros par mois pour une personne vivant seule et de 2 705 euros pour un couple avec deux enfants âgés de moins de 14 ans, selon l’Insee)4.

Certes, certains agriculteurs peuvent faire passer sur les comptes d’exploitation une partie de leur consommation personnelle, mais il s’agit forcément, pour les plus petits, de montants très faibles, l’équilibre des comptes de l’exploitation restant sur le fil du rasoir. Comme on le voit, si la plupart des éleveurs mobilisés sont propriétaires de leur exploitation, ils sont loin de faire partie des « riches » de cette société.

Des producteurs « indépendants »… pieds et poings liés par les capitalistes

On ne choisit pas l’heure du vêlage, pas plus qu’on ne maîtrise les aléas du climat. Autant de contraintes et d’incertitudes que détestent les capitalistes… qui se sont donc bien gardés d’investir directement ! Alors on laisse le risque à des producteurs « indépendants » et le capital s’investit en amont et en aval. En amont, pour fabriquer des produits chimiques – engrais, pesticides – et des engins agricoles toujours plus gros, toujours plus sophistiqués… et toujours plus chers. En aval, les filières de la distribution appliquent des règles optimisant les profits, et tant pis si ces règles entrent en contradiction avec celles des capitalistes qui œuvrent en amont. Industriels des machines agricoles et de la chimie poussent à une agriculture intensive pour écouler leur production sans cesse croissante, tandis que, en particulier pour les fruits et légumes, les filières de la distribution ne commercialisent pas la totalité de ce que les agriculteurs ont récolté afin de rentabiliser les mètres cubes des transporteurs et de stockage, et les mètres carrés d’exposition des grandes surfaces, pour qui le prix de vente doit rapporter les profits attendus par leurs dirigeants et leurs actionnaires. Coincés entre l’amont et l’aval, des agriculteurs à qui on rachète la production à bas prix et dont une partie leur reste sur les bras. Des denrées périssables destinées à être détruites, quand tant de familles des villes manquent de fruits et de légumes frais justement du fait de leur cherté. Et c’est ainsi que le capital prend en tenaille les petits agriculteurs, entre les John Deere, Claas ou Bayer d’un côté, Carrefour, Leclerc ou Intermarché de l’autre… et le Crédit agricole, les coopératives et les semenciers si, par hasard, l’un d’entre eux s’échappait !

C’est le capitalisme qui impose un modèle d’agriculture productiviste

Pour le capitalisme, il ne suffit pas de dégager des profits, il en faut toujours davantage. Et donc davantage de production de viande, de lait… Il y a 60 ans, on achetait le lait « en vrac », les « berlingots » de lait pasteurisé étaient l’exception et l’on ne trouvait guère que des yaourts en épicerie. Aujourd’hui, les rayons des produits laitiers occupent des rangées entières dans les supermarchés. Pour le meilleur ? Pas vraiment, même si ce n’est pas toujours pour le pire. La principale raison d’être des crèmes en tout genre n’est pas de diversifier les desserts et les goûters des enfants, mais d’écouler une production laitière qui dépasse de très loin les besoins.

La mondialisation de la production agricole fait franchir à des produits alimentaires des dizaines de milliers de kilomètres pour que cette agriculture trouve des débouchés à sa mesure. Elle est productiviste parce que tournée non pas vers la satisfaction des besoins humains mais vers la génération de profits toujours croissants, intensive parce qu’incorporant toujours plus d’intrants, d’outils, de produits de l’agro-industrie d’amont. Elle remodèle la nature, ce qui ne serait pas un problème en soi si ce n’était pour permettre à des fruits non mûrs de tomber quand même des arbres, d’avoir une taille uniforme pour s’insérer convenablement dans les alvéoles des cagettes de transport. Avec, pour les fruits et les légumes, des pesticides sur les zones de production et des ingrédients de conservation nuisibles à la santé.

La mondialisation capitaliste, c’est aussi la spécialisation des productions des différents pays, ce qui, pour les paysans des pays les plus pauvres, est catastrophique. L’insertion dans le marché mondial, obligatoire pour pouvoir disposer des ressources monétaires nécessaires à payer les impôts et les produits aujourd’hui devenus indispensables – énergie, communication –, se traduit par la disparition des cultures vivrières. Produisant pour l’exportation et contraints d’importer les produits nécessaires, les paysans des pays pauvres sont victimes des mécanismes de l’échange inégal. L’agriculture intensive et la mondialisation des échanges des produits agricoles qui va avec se conjuguent pour aggraver la pauvreté dans les pays pauvres et imposer une surconsommation de produits alimentaires dans les autres : trop de viande, de laitages, de sucres dans les menus, avec la croissance continue de l’obésité et des maladies qui lui sont liées.

Mais les agriculteurs n’ont d’autre choix que de suivre le mouvement… ou de disparaître en tant qu’agriculteurs. Ils ne sont pas plus responsables que ne le sont les travailleurs des usines automobiles dont la production en masse, d’un point de vue social, est une autre aberration du capitalisme. Ou, pire encore, de l’industrie d’armement. Ce sont les capitalistes qui décident ce qui va être produit et comment, pas les travailleurs salariés, ni les agriculteurs.

Une union de la faucille et du marteau pour combattre le capitalisme

Voilà tout ce qu’il convient d’avoir à l’esprit quand on entend les discours des dirigeants fascisants de la Coordination rurale, ou encore ceux des responsables de la Confédération paysanne, certes classés à gauche mais développant des thèses au fond tout aussi protectionnistes que les précédents (cependant pas avec les mêmes raisonnements en tête ni surtout les mêmes relations avec leurs homologues paysans des pays pauvres, auxquels ils sont reliés par l’organisation internationale La Via Campesina). Car il ne s’agit pas de confondre les petits agriculteurs avec les organisations qui prétendent les défendre, même si les premiers font, hélas, confiance aux secondes.

Les organisations syndicales des agriculteurs, FNSEA en tête, se sont dépêchées de tenter de dévier la colère des agriculteurs sur le terrain du protectionnisme en utilisant la signature programmée d’un traité libre-échangiste qui veut lier l’Union européenne avec les pays du Mercosur, regroupant l’essentiel des pays d’Amérique latine. Ce traité a tous les défauts de la mondialisation capitaliste dénoncés plus haut : les produits qui seraient importés seront de piètre qualité en matière de sécurité alimentaire et leur bas coût sera dû à une surexploitation des travailleurs et des paysans des pays exportateurs. De ce point de vue, nous ne sommes certainement pas libre-échangistes ! Pour autant, ce n’est pas une raison pour défendre le protectionnisme, c’est-à-dire un repli dans des frontières nationales qui ne nous protègent en rien. Car qu’en est-il des produits de l’agriculture française ? Pas de pesticides en France ? Pas de bas salaires ou de conditions de travail et de logement indignes pour les saisonniers ? Quant aux produits français, ou européens, tous s’insèrent dans des circuits courts ? Ils ne procèdent pas d’une agriculture intensive destinée à l’exportation ?

Nous ne sommes pas plus protectionnistes que nous ne sommes libre-échangistes. C’est le capitalisme et sa soif de profits qui commande tantôt l’un, tantôt l’autre, sans aucun rapport avec les besoins de l’humanité et les possibilités de la planète. La FNSEA et la Coordination rurale – pas la Confédération paysanne… – désignent les militants écologistes comme leurs pires ennemis parce qu’ils dénoncent les méfaits de l’agriculture intensive. Mais les agriculteurs auraient tort de les écouter. À commencer par ce fait qu’ils sont les premières victimes du contact avec les produits cancérogènes de l’agro-industrie. Mais surtout parce que nous sommes tous victimes des conséquences du capitalisme. Et enfin parce que demain, il faudra bâtir une autre société qui produira en fonction des besoins réels de l’humanité et des possibilités de la planète, dans le respect du vivant, sous toutes ses formes.

Quant à aujourd’hui, ce sont les mêmes capitalistes qui exploitent les travailleurs de la chimie, des entreprises de matériel agricole et les salariés de la grande distribution d’une part, et qui pressurent les agriculteurs de l’autre. En unissant les forces des salariés de ces secteurs, des agriculteurs, mais aussi des spécialistes de l’environnement, il deviendrait possible de faire reculer les capitalistes de l’agrobusiness et l’État qui est à leur service. Une perspective autrement enthousiasmante que les impasses dans lesquelles les syndicats agricoles tentent d’entraîner les agriculteurs.

Mathieu Parant et Jean-Jacques Franquier

 

 
1  Dermatose bovine : quand les crises sanitaires révèlent les fragilités du modèle d’élevage. Terres de lien

2  Par exemple, alors que la publication Insee Première de juin 2025 recense 721 500 équivalents temps plein (ETP) dans l’agriculture en 2024, Agreste en recense, dans l’enquête citée, 669 796, pour 2023. Alors que les deux organismes s’accordent sur la baisse continue du nombre d’exploitations. Malgré tout, les ordres de grandeurs sont les mêmes.

3 À comparer avec les revenus des 10 % les plus pauvres dans l’ensemble de la population : 11 900 euros. Voir « Niveau de vie des ménages agricoles en 2020 », Agreste, Primeurs, no 1, février 2024

4 Ibid.