
Samedi 24 janvier, 8 heures du matin, la police rentre sur le campus d’AgroParisTech, sur le plateau de Saclay, pour évacuer les étudiants qui occupent depuis mardi leur école d’ingénieurs. Alors qu’un dialogue avait été amorcé entre les étudiants mobilisés et la direction, celle-ci a choisi d’appeler les flics, sans rien céder sur les revendications. Elle a tout de suite enchaîné par l’exclusion de 36 élèves pour deux semaines, au motif qu’ils avaient participé au blocus. Malgré cette tentative particulièrement répressive de faire taire la mobilisation, la colère reste forte chez les étudiants, réunis dès mardi en assemblée générale pour préparer les suites.
Refuser la course aux profits dans l’agriculture
AgroParisTech forme les futurs ingénieurs agronomes. Ils seront pour la plupart embauchés par les grandes coopératives agricoles, les multinationales de l’agro-alimentaire ou de l’énergie, avec comme charge d’optimiser les techniques de production et de transformation agricole, que ce soit en trouvant les formes les plus rentables de production ou en cherchant à améliorer la résistance des végétaux ou des animaux. Si ces savoirs pourraient être utiles à l’ensemble de l’humanité pour répondre aux besoins alimentaires, on voit vite comment le modèle capitaliste les oriente vers la course à la rentabilité et au profit des grandes entreprises, sans aucune considération pour les impacts sociaux et environnementaux. Et c’est bien ce dont se plaignent les étudiants !
Prenant appui sur la récente mobilisation des agriculteurs, les futurs ingénieurs dénoncent une politique agricole française au service des grands patrons de l’agro-industrie, représentés par la FNSEA. Mais ils remettent également en question les enseignements qui leur sont dispensés et la gestion de la ferme appartenant à l’école. Mesures arbitraires, techniques agricoles polluantes et sans respect pour le bien-être animal, logique de rentabilité sans considération pour une exploitation des terres à long terme : il faudrait tout revoir, et surtout, il faudrait le faire en consultant les étudiants, qui regorgent d’idées à mettre en place !
Un mouvement loin d’être isolé
Face au refus de la direction de dialoguer avec les étudiants – et quand on sait que l’ancienne présidente de la FNSEA est membre du conseil d’administration, on n’est pas vraiment surpris –, ces derniers ont commencé à occuper le campus de Saclay mardi 20 janvier. La cinquantaine de futurs ingénieurs restés la première nuit ont vite été rejoints par d’autres étudiants du plateau de Saclay, comme ceux de l’ENS ou de CentraleSupélec. Là-bas aussi, la formation et les liens de partenariat entre les grandes écoles et les grandes entreprises sont remis en question. TotalEnergie, Safran ou Thales pour Centrale, Vinci, le Crédit agricole, Suez ou même LVMH pour AgroParisTech, voilà les types de multinationales vers lesquelles sont envoyés les futurs ingénieurs via les partenariats de leurs écoles. En réalité, la raison d’être de ces établissements est de former le personnel qualifié dont ont besoin les grandes boîtes qui sèment la guerre et la misère partout sur la planète. Derrière la question des partenariats et des cursus se cache celle de l’organisation capitaliste de la société : c’est tout ce système qu’il faut renverser ! Et pour cela, il faudra aussi rompre avec ce que la société capitaliste avait prévu pour ces étudiants : ne plus mettre ses compétences techniques au service des grandes entreprises ou de l’État, mais prendre la voie de l’engagement révolutionnaire. Il ne sera pas possible de concilier les logiques de la production capitaliste avec la sauvegarde de l’environnement et sans impact sur les travailleurs. Ce n’est pas seulement avec telle ou telle entreprise qu’il faut rompre, mais bien avec tout le système qui les engendre.
Depuis 2023, des AG sur le plateau de Saclay regroupent régulièrement les étudiants pour contester les liens de leurs écoles avec les entreprises qui ont des liens avec l’État d’Israël et son armée, alors qu’a lieu un véritable carnage à Gaza. Les étudiants des différentes écoles ont pris l’habitude de s’entraider systématiquement, comme le 12 janvier lors d’une manifestation contre les partenariats à Centrale, rejointe par les étudiants des autres campus de Saclay. Jeudi 22 janvier, les étudiants d’Agro avaient proposé qu’une AG Palestine se tienne dans leur campus occupé, mais la police a empêché les autres étudiants du plateau de les rejoindre. Une douzaine de fourgons de flics et de CRS étaient même venus assiéger l’école et monter la garde devant le labo de Thales juste en face ! Après l’intervention policière de samedi matin et l’annonce de la trentaine d’exclusions, la colère ne disparaît pas et de nombreux étudiants souhaitent organiser la suite. Le mouvement dépasse largement les seuls participants du blocus : la majorité des élèves d’Agro soutiennent leurs camarades face à la répression qu’ils subissent, ce qu’ils n’ont pas hésité à exprimer sans équivoque lorsque le directeur de l’école a tenté de se justifier devant eux ce lundi. Les étudiants l’ont bien compris : lutter est le seul moyen de se faire entendre !
Uma Daunai