
Traduction d’un article publié par nos camarades de Speak Out Now le 2 avril 2026
Le premier tour de l’élection présidentielle péruvienne aura lieu le 12 avril. Avec 38 candidats et un favori dans les sondages dépassant à peine les 10 %, les pronostics sont hasardeux. De nombreux Péruviens ne font pas confiance à ce cirque politicien : environ 25 % des électeurs ont l’intention de voter blanc ou de déposer un bulletin nul – au Pérou, ceux qui ne votent pas doivent s’acquitter d’une amende. Cette élection (dont le second tour aura lieu en juin et opposera les deux candidats arrivés en tête au premier tour) ne mettra pas fin à la crise politique qui dure depuis des années : au cours des dix dernières années, le Pérou a connu huit présidents différents.
Cinq années d’insécurité croissante, de tumultes et de luttes
Il y a cinq ans, le candidat de gauche Pedro Castillo bat Keiko Fujimori, fille du dictateur au pouvoir dans les années 1980. En réalité, Castillo ne recueille que 18 % des voix au premier tour : un score suffisant pour se qualifier pour le second tour dans un champ de candidats presque aussi dense que celui de cette année. Des manifestations de masse contre Fujimori éclatent alors sous le slogan « Fujimori, plus jamais ». Castillo devient président grâce à un certain soutien populaire, mais surtout en raison d’un rejet généralisé de Fujimori.
L’élite politique péruvienne fait alors tout ce qui est en son pouvoir pour l’empêcher de gouverner. Les choix de Castillo n’ont pas arrangé les choses. Ce dernier ne tente en aucune manière de mettre en œuvre le programme radical de son parti, Perú Libre (Pérou libre). Il ne remet pas en cause les droits des multinationales à exploiter les ressources naturelles du Pérou, en particulier ses richesses minérales. Il ne convoque pas d’Assemblée constituante ni n’appelle à l’adoption d’une nouvelle Constitution pour briser le pouvoir de l’élite politique péruvienne. Président en raison du rejet de Fujimori plus qu’en raison de son programme, on pourrait argumenter qu’il ne pouvait mener cette politique sans soutien populaire. Mais Castillo se retrouve impliqué dans des affaires de corruption et pratique un népotisme courant chez les politiciens péruviens, sapant ainsi une grande partie de l’espoir que le peuple avait placé dans sa présidence.
Pour l’oligarchie péruvienne, l’impuissance et la capitulation de Castillo ne suffisent pas. Castillo représente encore symboliquement les populations pauvres et autochtones des Andes. Il n’appartient pas à la classe politique plus riche et plus blanche de Lima. Ce simple fait suscite des espoirs irréalistes dans la population dont la majorité estime possible qu’un des leurs puisse gouverner. Le 7 décembre 2022, le Congrès engage une procédure de destitution contre Castillo pour corruption – l’ironie étant que les membres du Congrès sont eux-mêmes les plus corrompus. En réponse, Castillo ordonne la dissolution du Congrès et convoque une Assemblée constituante en vue de l’adoption d’une nouvelle Constitution, qu’il avait reportée pendant des années. Si Castillo a peu d’appuis pour mener cette politique au début de son mandat, ses soutiens populaires sont alors encore moins nombreux. Le Congrès le destitue et l’emprisonne, un acte désormais connu sous le nom de « coup d’État parlementaire ». Soutenue par la coalition d’extrême droite menée par Fuerza Popular (bloc fujimoriste), son ancienne vice-présidente, Dina Boluarte, le trahit et prend le contrôle du pays.
Cette dernière est la marionnette parfaite derrière laquelle les fujimoristes mènent leur politique. L’exploitation minière illégale et la déforestation explosent et tandis que les gangs criminels extorquent la population. Chaque jour près de six personnes sont, aujourd’hui, assassinées au Pérou – des crimes directement liés à l’expansion de l’économie souterraine.
Les chauffeurs de bus sont une des cibles privilégiées de cette criminalité. En septembre 2024, un mouvement de protestation vit le jour parmi ces chauffeurs qui voient leurs collègues refusant d’être extorqués être assassinés. Ce mouvement culmine le 6 octobre 2025 lorsque, galvanisés par le mouvement de la Génération Z qui avait vu le jour en Asie et exaspérés par un nouveau meurtre, les travailleurs des transports de Lima lancent une grève massive. Dans une métropole de 13 millions d’habitants, desservie par un réseau de 44 000 bus, les chauffeurs cessent de travailler et bloquent les artères principales de la ville… l’armée et la police ne peuvent pas faire grand-chose. Ceux qui tentent de déloger les travailleurs doivent reculer ensanglantés. « Je préfère mourir sur les barricades plutôt que comme un chien », déclare un chauffeur.
Effrayés par ce mécontentement croissant et par la perspective d’une manifestation de masse le 15 septembre, les fujimoristes choisissent de sacrifier leur marionnette — Dina Boluarte, qui, avec un taux de popularité de 2 %, est alors le chef d’État le plus méprisé d’Amérique latine. En l’absence d’une organisation ouvrière capable de soutenir cette grève, le mouvement des travailleurs des transports finit par s’essouffler.
José Jeri, qui succède à Dina Boluarte, tente sans succès d’imiter le président Bukele du Salvador, dont la position ferme face à la criminalité et la stratégie de communication habile font un modèle populaire dans toute l’Amérique latine. Mais le Pérou n’est pas le Salvador : son économie criminelle est bien plus importante et bien plus étroitement liée à l’État et à la classe dirigeante.
Deux factions d’extrême droite en guerre
Une lutte de pouvoir est en cours au sein de l’extrême droite. Aliaga, ancien maire de Lima et promoteur immobilier très riche, défie les fujimoristes pour la direction de la droite. Il se positionne comme l’homme choisi par Washington en allant jusqu’à parler d’une Reconquista (reconquête ou coup d’État) lors d’une réunion en Espagne – au sujet du Pérou. Cela n’a rien de surprenant de la part d’un homme organisant une cérémonie en mémoire de Charlie Kirk – dont il admettait alors n’avoir entendu parler qu’après sa mort. Après que Jeri fut surpris en train de tenir une réunion secrète avec des hommes d’affaires chinois, Aliaga fait pression pour obtenir la destitution de Jeri en raison de ses liens avec Pékin. Jeri est destitué le 17 février à la suite d’un vote de défiance et devait être remplacé, pour le plus grand plaisir des États-Unis et de l’administration Trump.
Aliaga exprime ouvertement son mépris pour les personnes non blanches dans un pays où 60 % de la population est d’origine andine. Cela, combiné à l’absurdité totale d’un homme qui n’a pas honte d’être surnommé, et de se surnommer lui-même, « Porky » (parce qu’il ressemble au célèbre personnage du dessin animé), fait de lui le faire-valoir idéal des fujimoristes au second tour. Pourtant, malgré sa position dans les sondages, il a peu de chances d’atteindre ce second tour et la prévision est qu’il fasse piètre figure en se ridiculisant lors des prochains débats présidentiels.
Alfonso López-Chau : la gauche n’offre rien d’autre qu’une impasse
Alfonso López-Chau, ancien recteur d’une prestigieuse université de Lima, occupe la troisième place dans les sondages. Il se présente comme le candidat anti-corruption. Après avoir qualifié les députés de « rats », il déclare : « Un président qui se trouve paralysé par le Parlement n’a d’autre choix que de recourir à la désobéissance civile et de se tourner vers le peuple, qui est le fondement même de toute démocratie moderne. »
López-Chau sera le candidat du Perú Libre de Castillo. Les sondages centrés sur Lima le placent derrière les autres candidats, mais il est très probable qu’il bénéficie d’un fort soutien dans les Andes. Il n’a toutefois ni le charisme ni la base électorale de Castillo – leader d’une populaire grève des enseignants avant de se porter candidat. La gauche dans son ensemble semble fortement affaiblie par l’échec de l’expérience Castillo et par l’inquiétude persistante de la population face à la criminalité et à l’insécurité.
Keiko Fujimori construit son argument principal en attaquant la gauche pour ses échecs et son passé. Elle revendique une expertise en matière de lutte contre la criminalité, en mettant en avant le bilan de son père dans la répression du « terrorisme » – la guérilla d’inspiration maoïste du Sentier lumineux. L’ironie est qu’elle reste l’alliée politique la plus proche des réseaux criminels qu’elle protège depuis des années.
Pendant ce temps, la classe ouvrière est durement touchée par la hausse mondiale des prix du pétrole et du gaz, une pression aggravée par la rupture d’un oléoduc alimentant Lima. Tout coûte plus cher, de l’énergie à l’alimentation. Les Péruviens cumulent deux ou trois emplois juste pour survivre – payant le prix exigé par les gangs, les petits qui rackettent et les grands qui profitent de la misère des pauvres. Cette situation peut-elle encore durer longtemps ? Probablement pas.
Mais en l’absence d’une véritable organisation révolutionnaire de la classe ouvrière capable de canaliser le mécontentement croissant, il y a tout lieu de craindre que les mouvements futurs ne parviennent pas à arrêter ceux qui appauvrissent la population, pillent les ressources et réduisent les travailleurs à de simples pions dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.