Le juge administratif de Paris vient de suspendre en référé la révocation de Majdouline B., renvoyée pour port d’un calot. L’AP-HP devra la réintégrer à l’hôpital dans un délai d’un mois. C’est un premier coup d’arrêt à l’arbitraire, verdict final avec le jugement au fond dans quelques mois. Mais c’est une victoire pour Majdouline, et aussi toutes les collègues qui subissent la chasse misogyne et raciste à l’hôpital public, menée sous couvert de « laïcité ». Cette décision le dit clairement : le prétendu motif d’hygiène est discutable, et en tout état de cause la sanction est disproportionnée. Non, tous les coups ne sont pas permis. Et non, on n’est pas condamnés à avaler les violences, la division entre collègues et des conditions de travail indignes. Un cas loin d’être isolé et qui a réveillé une colère profonde.
Rien à voir avec la laïcité, tout avec l’arbitraire patronal
Depuis le début de cette affaire, la parole se libère et l’on recense des dizaines d’hôpitaux dans lesquels les directions se livrent à une véritable chasse aux couvre-chefs : bonnets, bandeaux, calots et charlottes qui n’ont pourtant rien de signes religieux ostentatoires, encore moins prosélytes. Alors pourquoi s’en prendre à ces collègues en particulier ? La consonance d’un nom, la couleur de peau ? Les directions hospitalières ciblent des collègues en fonction de critères racistes, présumant qu’elles sont de confession musulmane, pour mieux les sanctionner. C’est la porte ouverte à un arbitraire patronal total : ici les cadres hurlent sur des collègues en plein service pour qu’elles retirent un calot, là on leur suggère de porter des perruques à la place, on édicte une règle de « cinq centimètres maximum » pour les bandeaux, ailleurs on ne renouvelle pas les collègues en CDD pour ce motif… Et on brandit des « chartes de la laïcité » ou des règlements intérieurs fantaisistes interdisant tel ou tel couvre-chef, au gré des humeurs. Pourtant, la direction de l’AP-HP l’a reconnu elle-même dans un CSE en 2019 : « Il est impossible d’établir une mesure d’interdiction générale [des couvre-chefs] à l’échelle de l’AP-HP. » – d’où le fait qu’elle se rabatte, dans le cas de Majdouline B., sur le prétexte du manquement aux règles d’hygiène. Grotesque s’agissant d’un calot, dont c’est précisément la fonction.
Une vague de soutien qui en dit long
Le soutien immédiat et massif exprimé par des soignantes sur les réseaux sociaux traduit une colère profonde qui s’exprime contre cette stigmatisation, à l’hôpital ou ailleurs, des travailleurs de confession musulmane, ou assignés comme tels, par ailleurs parmi les plus exploités. C’est l’un des effets des campagnes xénophobes qui saturent l’espace médiatique et dont bien des politiques font leur fonds de commerce. Le souci de laïcité, par une droite qui a toujours soutenu l’école privée et son financement par l’État (plus de 14 milliards par an aujourd’hui, soit près d’un quart du budget des hôpitaux publics !), mais aussi par la gauche, dont les ministres ont été les premiers (Mauroy, Defferre, Auroux) à taxer les ouvriers de l’industrie automobile d’« islamistes » pour discréditer leurs grèves des années 1980, a toujours été contre-nature. Depuis quelques années, elle est devenue l’argument rhétorique visant à présenter sous un jour acceptable un racisme déchaîné.
Le racisme sous couvert de laïcité, une arme des patrons
Ces campagnes racistes font partie intégrante de l’offensive contre tous les travailleurs. Car pendant qu’on fait la chasse aux calots à l’hôpital ou aux « radicalisés » à la RATP, les vrais problèmes s’aggravent : sous-effectif, coupes budgétaires et bas salaires… Refuser qu’une collègue fasse les frais de cet arbitraire qui touche tous les salariés, n’est ni un combat pour le port du voile, ni une concession aux intégrismes religieux, c’est lutter contre le pouvoir patronal – et contre le fait de priver encore plus les services hospitaliers de bras précieux, à l’heure où le sous-effectif est déjà criant.
Vouloir soumettre et casser les collectifs de travail, c’est une manière de mettre la pression à tous pour faire accepter les conditions de travail insupportables, à l’heure où les hospitaliers essuient les pires attaques, aggravées par le budget profondément austéritaire qui vient d’être voté : une saignée de plus d’un milliard d’euros, soit 20 000 postes en moins, l’équivalent de trois Pitié-Salpêtrière !
Ces directions cherchent à diviser et à terroriser. C’est l’une des facettes de l’offensive raciste actuelle – qui est aussi une réponse, ces dernières années, pour contrer le pas en avant dans la conscience, la colère et l’injustice qu’inspirent les poussées de l’impérialisme, notamment en Palestine. Ne laissons pas une seule d’entre nous en faire les frais.
Hélène Arnaud