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SNCF Île-de-France : « grévilla » à l’aiguillage

Depuis le 19 janvier des cheminots des métiers de l’aiguillage en Île-de-France (IdF) sont engagés dans une grève, sous la forme de débrayages d’une heure par jour. Les revendications portent sur des augmentations de salaire et des améliorations des conditions de travail. Focus sur un mouvement qui traduit un véritable mal-être, et pourrait bien s’inscrire dans la durée.

Les contraintes du métier

Comme tant d’autres à la SNCF, les aiguilleurs travaillent en horaires décalés, généralement en 3 × 8, afin de gérer les circulations ou la maintenance du réseau 24 heures sur 24, tous les jours de l’année, dimanche et fériés compris. Les périodes de travail peuvent atteindre six journées, soit 48 heures de travail, et les « repos secs » (d’une seule journée) sont très fréquents. Au-delà des majorations salariales pour travail de nuit et de dimanche-fériés, les contraintes du métier sont restées pendant longtemps sans compensations financières. Il a fallu plusieurs grèves pour qu’elles commencent à voir le jour, notamment avec la création en 2022 d’une prime Circulation de 60 euros mensuels. Avant même le début de la grève, la direction avait annoncé que celle-ci serait portée à 80 euros en janvier puis 100 euros en octobre. Des miettes, bien loin de ce qu’exigent les aiguilleurs et aiguilleuses, et ce ne sont pas les augmentations ridicules (0,25 % d’augmentation) décidées lors des NAO (négociations annuelles obligatoires) qui changeront la donne.

L’attitude des fédérations syndicales face à la grève

La mobilisation a donc débuté dans plusieurs postes d’IdF à partir du 19 janvier. Elle est forte dans les postes de la région de Paris Rive-Gauche (le réseau des gares d’Austerlitz et Montparnasse), en particulier à Juvisy (91). Seule la CGT a appelé et déposé un préavis de grève au niveau régional. SUD-Rail s’est joint au mouvement sur Paris Rive-Gauche uniquement. En cette année d’élections professionnelles à la SNCF, les calculs d’intérêts des boutiques syndicales sont omniprésents dans la tête de ceux qui dirigent les fédérations. Côté CGT, ils cherchent à apparaître comme les plus combatifs en soutenant une mobilisation que des militants de base ont construite, sans s’adresser aux autres organisations syndicales. Côté SUD-Rail, ils préfèrent se tenir à l’écart d’un mouvement qu’ils estiment voué à l’échec, espérant que le discrédit retomberait sur la CGT… Dans tous les cas, rien n’est fait par les dirigeants bureaucrates pour s’appuyer le plus largement possible sur toutes celles et ceux qui veulent s’impliquer dans la mobilisation et construire l’unité des grévistes à la base. C’est dans cette direction que certains militent sur Paris Rive-Gauche, nouent des liens entre grévistes de différents postes, notamment Austerlitz et Juvisy en mettant de côté les étiquettes syndicales.

Une direction en roue libre, pour casser la grève

À l’heure actuelle, la direction n’a pas cédé aux revendications. Bien au contraire, elle s’acharne à déployer son arsenal anti-grève à coup de pressions et de menaces. Des chefs ont d’abord refusé des déclarations de grève, les estimant illégales (une loi scélérate de 2007 impose à chaque cheminot de se déclarer gréviste 48 heures à l’avance avant de débrayer). Face à la détermination, la direction a finalement dû céder.

Elle tente désormais par tous les moyens de trouver du personnel pour remplacer les aiguilleurs pendant leur heure de grève quotidienne. Comme toujours, les chefs volontaires et la réserve des briseurs de grève sont sollicités. Comme cela ne suffit pas, la direction innove et a décalé les horaires de travail d’une partie des cheminots afin qu’ils ne puissent pas être en grève au même moment. Ce changement d’horaires en plein mouvement est totalement illégal mais malheureusement efficace : puisque les préavis prévoient une heure de grève en fin de journée, il suffit que les aiguilleurs ne finissent pas tous à la même heure pour que les grévistes se remplacent les uns les autres.

Autre coup porté par la direction au mépris de la loi : une prime liée aux travaux de nuit est supprimée pour les grévistes, alors qu’elle n’a jamais été conditionnée au fait de travailler une journée de service entière et qu’il est interdit de sanctionner financièrement des grévistes au-delà des retenues qui correspondent à la période non travaillée.

Renforcer et amplifier la mobilisation

Les modalités de grève d’une heure par jour permettent de tenir dans le temps et épuisent l’encadrement qui doit remplacer les grévistes. Mais pour le moment le mouvement n’a pas permis d’obtenir des concessions sur les revendications. Ces modalités ne permettent pas d’organiser des assemblées générales ou des réunions de grévistes. C’est ce qu’il faudrait pour que le mouvement soit sous le contrôle démocratique des grévistes, s’élargisse et se renforce.

Les collègues de l’équipement de la spécificité « service électrique » sont également en grève selon les mêmes modalités depuis plusieurs mois dans plusieurs secteurs en France. Ils se battent aussi pour que les contraintes spécifiques à leur métier soient reconnues. Si plusieurs métiers se battent à raison pour compenser par des augmentations de salaire les contraintes spécifiques bien réelles, c’est qu’il faut s’y mettre tous ensemble. C’est la seule voie pour obtenir des augmentations de salaire pérennes.

Correspondants