Les cheminotes et cheminots du technicentre (atelier) des Ardoines assurent la maintenance des trains de la ligne C du RER, un matériel vieillissant, avec de nombreuses pannes. Comme partout dans cette filière « matériel » de la SNCF, la direction cherche à intensifier le travail.
La réorganisation : travailler plus pour gagner moins
Dans ce technicentre relativement petit, une réorganisation a été annoncée il y a quelques mois prévoyant une cinquième nuit de travail, celle du dimanche au lundi, pour les équipes qui sont en 2×8. Cette nuit supplémentaire réduit considérablement le week-end, avec le dimanche en « repos prise de nuit ». On imagine l’impact sur la vie personnelle.
Cette réorganisation impacte aussi la rémunération, car les ouvriers concernés ne pourront plus accepter les astreintes « au volontariat » la journée du dimanche qui mettaient un peu de beurre dans les épinards.
De quoi déclencher la colère de toutes les équipes du technicentre, qui a pris la forme de trois jours de grève sauvage très suivis, du dimanche 15 au mercredi 18 février, dont nous retraçons la chronologie dans la seconde partie de l’article.
L’apprentissage dans la lutte
Ces trois journées de mobilisation ont été l’occasion de nouer des liens entre les différentes équipes d’ouvriers ainsi qu’avec les jockeys (qui conduisent des trains à l’intérieur du technicentre) et les aiguilleurs. C’est tous ensemble que les grévistes ont pu mesurer leur force face à une direction qui jurait qu’elle ne cèderait pas, allant jusqu’à menacer de la fermeture du site si la réorganisation ne passait pas. Les grévistes ont démasqué ce bluff et obtenu des concessions. Ils ont également su tenir collectivement face aux menaces de sanctions, aux mises en demeure de reprendre le travail communiquées par un huissier de justice présent sur les lieux.
Les grévistes ont aussi pu faire l’expérience de la démocratie dans la lutte. Le mouvement a été placé sous le contrôle d’assemblées générales qui se sont parfois réunies plusieurs fois par jour. Les délégations reçues par la direction pour négocier étaient désignées en AG et avaient un mandat précis, n’en déplaise aux dirigeants syndicaux du technicentre peu habitués à ce genre de méthode.
Bilan de la mobilisation
Ces liens de solidarité et l’expérience acquise dans l’action sont des acquis de ce mouvement, au moins autant que les concessions revendicatives arrachées par la grève. Il faudra les entretenir.
La réorganisation est malheureusement passée. Il aurait fallu une mobilisation plus puissante pour la repousser. Dès le début, les grévistes s’étaient donné l’objectif d’obtenir des compensations, notamment financières. De ce point de vue c’est une victoire : la direction s’est engagée à verser 60 euros de prime par cinquième nuit travaillée (donc deux fois par mois) et une augmentation de la prime de travail pendant un an (environ 50 euros net par mois). Les retenues des jours de grève seront étalées sur trois mois et aucune sanction ne pourra être prise contre les grévistes.
Le travail a repris avec la fierté d’avoir fait plier la direction et avec l’envie de se mobiliser sur d’autres problèmes, qui ne manquent pas. La direction réfléchira à deux fois avant d’imposer une autre réorganisation.
Lucien Astier et Ina
Retour chronologique sur trois journées de mobilisation
Avant la grève
À quelques jours de la mise en place de la réorganisation, dans les tournées et les heures d’information syndicale organisées par des militantes et militants SUD-Rail venus d’autres sites, l’ambiance est au mécontentement : il faut faire quelque chose. Mais les doutes pèsent : est-ce que l’équipe d’à côté va se mobiliser aussi ? Décision est prise d’appeler à une AG pour déterminer collectivement et démocratiquement des suites.
Jeudi 12 février
L’AG sur le temps de pause réunit une cinquantaine de cheminotes et cheminots. Tous et toutes prennent conscience que le mécontentement est général, à l’opposé des mensonges distillés par une direction qui tente de diviser les équipes. Il reste peu de temps pour lancer une mobilisation. Nous sommes jeudi et la nouvelle organisation du travail commence dimanche soir. Les cheminotes et cheminots choisissent de poser le sac à partir de dimanche, c’est à dire de débrayer, sans se déclarer 48 heures à l’avance, comme l’impose la loi. Il y a à la fois la déception face aux journées de grève syndicales « traditionnelles » et une volonté de frapper fort. Des dirigeants de la CGT du technicentre, très bureaucratisés, s’y opposent mais les grévistes restent sur leur décision. Parmi les plus actifs dans la grève, des syndiqués CGT opposés à leurs « représentants » et des non syndiqués déterminés. Un représentant de chaque équipe souhaite rencontrer la direction, qui refuse d’ouvrir une discussion sans un délégué syndical.
Dimanche 15 février 21 heures
En quelques minutes, un noyau de grévistes fait le tour des équipes qui cessent le travail les unes après les autres. Le face-à-face commence avec la direction représentée par l’adjointe du directeur d’établissement. Aucune concession en échange de la réorganisation, refus de négocier avec les grévistes directement, et, en prime, menaces de sanctions disciplinaires. Rien n’est épargné à la trentaine de grévistes, pas même la présence d’un huissier, venu constater que chacun a reçu sa mise en demeure de reprendre le travail. Il n’y aurait pas d’argent pour les grévistes, mais manifestement il existe un budget pour déplacer un huissier au milieu de la nuit du dimanche s’interrogent les grévistes.
Une première AG se met en place et des revendications sont votées. Une question angoisse les présents : les équipes du lendemain vont-elles suivre le mouvement ?
Lundi 16 février 5 heures
Quelques grévistes de la nuit sont restés attendre les premières embauches du matin. Les quelques conducteurs et conductrices de manœuvre (très peu nombreux en ce début de matinée) tiennent tête à la direction malgré les mises en demeure de reprendre le travail.
Lundi 16 février 9 heures
Toutes les équipes débrayent les unes après les autres après avoir appris ce qu’avaient fait ceux de nuit. La grève est massive. La direction ne se risquera même plus à faire venir un huissier et à remettre ses mises en demeure. Les grévistes l’interpellent : « Vous allez faire quoi ? Tous nous virer ? »
À l’AG, qui réunit une cinquantaine de grévistes, un coup de colère éclate quand, au beau milieu des discussions, des dirigeants CGT sont aperçus en train de négocier dans le bureau du directeur alors qu’ils n’étaient pas présents dans les AG et qu’ils sont contre la grève. Ce rendez-vous entre amis est interrompu par les grévistes qui somment les bureaucrates de s’expliquer. À partir de ce moment-là, les délégations reçues par la direction seront désignées en AG et composées de grévistes non syndiqués en plus des dirigeants CGT sans qui la direction refuse de discuter.
Première proposition : augmentation de la prime de travail de 70 euros par mois pendant six mois. Un classique pour tenter de mettre fin à une grève, rejeté par le collectif.
Lundi 16 février 21 heures
La grève continue malgré les propositions des dirigeants syndicaux de reprendre le travail pour se remettre en grève une semaine plus tard, de façon légale, sur un préavis. Les grévistes veulent continuer et bénéficier du rapport de force qu’elles et ils ont su instaurer depuis la veille. La direction ne sera pas présente la nuit pour échanger avec les grévistes, ce qui énerve et renforce la détermination. Décidément, la généralisation du travail de nuit, ce n’est pas pour tout le monde !
Mardi 17 février 9 heures
Nouvelle AG et nouvelle proposition de la direction : la prime de travail est augmentée pendant un an plutôt que six mois et une prime de 60 euros sera créée pour chaque cinquième nuit travaillée, si elle est du dimanche au lundi. C’est la première proposition pérenne en compensation de la réorganisation. Problème : des cheminotes et cheminots dans ce technicentre travaillent déjà cinq nuits du lundi au vendredi. Elles et ils ne sont pas concernés par la réorganisation, mais sont en grève, et font parfois partie des plus déterminés. Hors de question de reprendre si tout le monde ne bénéficie pas des acquis de la grève.
Mardi 17 février 21 heures
Les propositions de la journée sont débattues. La direction menace de tout retirer si le travail ne reprend pas. Le paiement des jours de grève, que la direction considère comme des absences injustifiées, est réclamé. Ou au moins que les jours soient décomptés comme des jours de grève car les retenues sont plus importantes en absences injustifiées. En plus de militantes et militants cheminots extérieurs au technicentre, des grévistes de jour sont présents pour assurer le lien et la transmission des informations entre les deux équipes.
Mercredi 18 février 9 heures
La direction cède et accorde la prime à toutes celles et ceux qui font cinq nuits. La direction prétend que cette proposition ne tiendrait que si les grévistes votaient la reprise avant midi. Certains de l’équipe de nuit font l’effort de rester présents pour appuyer leurs camarades de jour.
Ne cédant rien au chantage, les grévistes votent contre l’accord et pour poursuivre la grève afin d’obtenir le paiement des jours de grève. Les dirigeants bureaucrates de la CGT s’y reprennent à trois fois pour faire revoter l’AG et arrêter la grève. Tous les prétextes sont utilisés : les grévistes de nuit ne seraient pas présents, les votes auraient été mal comptés. Rien n’y fait, l’accord est rejeté. La DRH viendra même à la rescousse des deux dirigeants syndicaux débordés, demandant que les grévistes les respectent…
C’est dans l’après-midi qu’un accord plus satisfaisant est finalement arraché : les retenues de salaire sont étalées sur trois mois et une clause de revoyure prévoit de nouvelles négociations dans un an, ouvrant la porte à de nouvelles mesures… et peut-être à une nouvelle grève ? Comme quoi, il ne faut jamais céder au bluff patronal. Entre faux amis et vrais ennemis, les grévistes ont appris à faire le tri pendant ces trois jours.