
Cet hiver, un titre de séjour arrive à expiration. Son détenteur, acculé, se jette dans la Sarthe. Récit de la mort tragique d’un ouvrier étranger – parmi tant d’autres encore restées dans l’ombre – et provoquée par la politique xénophobe du gouvernement Macron à la solde du patronat.
Gari Abaye, collègue et camarade, a été enterré à Sablé-sur-Sarthe le samedi 7 mars 2026. Il avait disparu quatre mois plus tôt alors qu’il était atteint d’une crise aiguë d’épilepsie provoquée par un éclat de balle reçu au pays, l’Éthiopie, et tandis qu’on venait de mettre un terme à son titre de séjour de dix ans sans jamais lui indiquer son renouvellement. Dix ans de services rendus au patronat français : dans les vergers, les abattoirs de volaille, le bâtiment ou encore aux espaces verts. Son corps a été retrouvé au bord de la Sarthe deux semaines après sa disparition ; il s’était donné la mort le jour de l’expiration de son titre de séjour.
Gari est arrivé de la région du Tigré fuyant la guerre, en passant par la Libye, puis l’Italie, avant de s’installer à Metz plusieurs années, et de retrouver enfin sa compagne à Sablé, dans l’ouest de la France, où ils eurent deux enfants qu’il laisse derrière lui en bas-âge. Gari avait également deux fils aînés d’un précédent mariage, venus le rejoindre temporairement à Sablé. L’un d’entre eux travaille toujours à la chaîne, dans l’agroalimentaire ; le plus âgé a rejoint l’Angleterre.
Pour seule couverture médiatique, des dépêches locales qui font état d’un fait divers parmi tant d’autres anodins, et la responsabilité de l’État à peine relevée. Pourtant, il s’agit bien là d’un fait social, et d’un crime qui ne dit pas son nom.
Encore durcie par les ordonnances Retailleau, la politique migratoire en France tue, engendrent des milliers de drames anonymes dont nous n’avons pour la plupart même pas idée et qui concernent jusqu’aux plus proches, des collègues aux voisins. L’ICE n’a qu’à bien se tenir face au bilan de la « patrie des droits de l’homme » où l’on assassine El Hacen Diarra dans un commissariat ; où l’on pousse le jeune Mamadou Garanké Diallo, apprenti boulanger, à mourir sur la route pour rejoindre la Manche en septembre dernier ; ou encore, et une nouvelle fois en Sarthe, avec le cas de Baligh Barkallah, sous dialyse, et ayant reçu une OQTF au début de l’année alors qu’il attendait depuis 2019 une greffe de rein. Combien encore ? Combien sous silence ?
Gari constatait autour de lui : les mesures renforcées, la pluie de sentences définitives, l’attente interminable et l’avenir rendu impossible. Alors que son contrat au ramassage des pommes avait été écourté en fin de saison, il n’a pas pu supporter le délai et l’indifférence de la préfecture qui le renvoyait une nouvelle fois dans les limbes administratives, lui retirant toute dignité et possibilité de subvenir à ses besoins. Gari redoutait de connaître à nouveau le quotidien de la clandestinité qu’il avait tant connu par le passé : la peur permanente, le risque d’expulsion, l’impossibilité de vivre, d’accéder à un logement, de travailler. Sa famille l’assure sans équivoque : les dernières semaines de sa vie, Gari était obnubilé par son statut, la réponse d’une préfecture qui n’est jamais arrivée. L’unique document de l’administration publique que ses proches recevront, en temps et en heure cette fois, sera son certificat de décès.
À elle seule, la France formulerait près de 25 % des OQTF délivrées en Europe1, et la circulaire Retailleau exige des gestionnaires de l’asile qu’ils en délivrent toujours plus. Une politique qui mène à la saturation des centres de rétention administrative, la peur permanente des travailleurs illégaux dénués du moindre droit, et surtout à l’extrême précarité, pour le bonheur des patrons, qui peuvent les exploiter d’autant plus facilement. Enfin, on dénombre une baisse de 42 % de permis délivrés au cours des neuf premiers mois de 2025 par rapport à la même période de 2024 : 11 012 contre 19 001 titres, selon des données officielles publiées. Un taux qui se réduit de 54 % pour les régularisations de « travail » et de 58 % pour celles assignées à la « vie privée-familiale », par rapport à 20242.
Il est nécessaire, dans l’instant, de consigner cette politique meurtrière, de la dénoncer et de garder, avec d’autres, le nom de Gari en mémoire. Mais pour les proches endeuillés et les révolutionnaires, les larmes ont un goût amer. Il nous tarde l’heure où les coups portés pourront être rendus.
Lautaro Tarazona
1 Articles sur le site 100-paroles.fr
2 Immigration : un an après la circulaire Retailleau, les régularisations en chute libre, lemonde.fr