
Le 20 novembre dernier, le groupe français Yves Rocher comparaissait au tribunal de Paris pour manquements à son devoir de vigilance envers son ancienne filiale en Turquie entre 2012 et 2024, après une vague de licenciements. 81 salariés, principalement des femmes, ont assigné l’entreprise française de cosmétique en justice pour violations des droits fondamentaux des travailleurs et travailleuses.
En cause : des conditions de travail compromettant leur santé physique et morale, ainsi que le licenciement de plus de 130 syndiquées ou considérées comme sympathisantes. Elles exigent réparation, car elles ont été licenciées pour « comportement immoral ou dégradant » selon l’article 25-2 du Code du travail turc, une accusation inscrite dans leur casier judiciaire, les plaçant sur une liste noire les empêchant de retrouver du travail.
Trois des plaignantes ont fait le déplacement jusqu’à Paris et témoignent pour l’ensemble des salariés de la société Kosan Kozmetik, sous-traitant situé à Gebze, banlieue ouvrière d’Istanbul.
Elles décrivent les pressions constantes à la productivité, avec des journées de travail de 12 heures, dans une ambiance de stress, sous les cris et les avertissements de l’encadrement. Les accidents de travail sont fréquents. Les chefs leur interdisent toute pause et vont jusqu’à cacher la clé des toilettes pour empêcher les ouvrières de s’y rendre, les forcent à rester à leur poste même si elles sont malades. Elles dénoncent les discriminations envers les femmes, avec des écarts de salaire de 20 % pour un même poste avec la même ancienneté. Face à celles qui ont osé réclamer des augmentations de salaire, les chefs répondaient que seuls les hommes avaient leur famille à charge et que le salaire des femmes ne représentait que de l’argent de poche… Les agressions sexuelles sont courantes. Celles qui sont vues comme contestataires sont envoyées dans les secteurs les plus dangereux de l’usine, les départements poudre, fard et mascara, où les solvants et les poudres volatiles agressent les ouvrières à qui l’employeur ne fournit ni gants ni masques. Vertiges, nausées et évanouissements sont quotidiens. N’ayant ni vestiaires ni douches, elles ramènent les traces de ces produits hautement toxiques chez elles, au sein de leurs familles.
En 2018, elles décident de créer leur syndicat pour se défendre. Elles prennent contact avec Petrol-İş, syndicat des branches pétrole, chimie et caoutchouc, affilié à la Türk-İş. Mais les chefs ayant trouvé des formulaires d’adhésion dans les poubelles de l’usine, la chasse aux sorcières commence, à coups de menaces ou de primes de loyauté pour inciter à la délation. Les chefs vont jusqu’à extorquer leurs mots de passe aux salariés pour vérifier s’ils reçoivent des mails du syndicat.
En mai 2018, 132 salariées syndiquées sont licenciées. Avec leur syndicat, elles occupent pendant 300 jours l’entrée de l’usine, malgré les intimidations de leur ex-employeur et les nombreuses interventions des forces de l’ordre pour les disperser. Avec leur syndicat et l’aide d’ONG telles que ActionAid et Sherpa, elles entreprennent de dénoncer la responsabilité de la maison mère, Yves Rocher, en tant que donneur d’ordre. Ce groupe de 13 000 salariés à travers le monde et de 2,2 milliards d’euros se dédouane de ses responsabilités par la bouche de ses avocats sous prétexte d’être « loin », comme si la Turquie était à l’autre bout du monde. Il est au contraire très bien informé des conditions de travail en Turquie, et c’est bien pour cela qu’il s’y est installé : des salaires de 350 euros, utilisation de produits dangereux interdits en France, absence d’obligation de protection de la santé physique et mentale des travailleurs… Yves Rocher, qui fait mine de découvrir la situation, n’en est pas à son coup d’essai : en 2006, 133 ouvrières burkinabées l’ont fait plier. Le groupe avait fermé sa filiale du jour au lendemain parce qu’elles s’étaient syndiquées. Elles n’étaient payées que le tiers du salaire minimum burkinabé. Leur combat leur avait permis d’obtenir le paiement de 30 mois de salaire.
Le résultat de l’audience concernant les salariées turques sera connu le 12 mars prochain. Seules les luttes et la solidarité internationale des travailleurs et travailleuses permettent d’obtenir des salaires et des conditions de travail dignes pour tous et toutes.
Régine Tournier