
Hier contre la dictature, aujourd’hui contre Milei
Le 24 mars 1976, un coup d’État des forces armées renversait le gouvernement réactionnaire de María Isabel « Estelita » Martínez de Perón, le deuxième gouvernement péroniste instauré en 1973 et dirigé après la mort de Juan Perón en 1974 par sa veuve. Les commandants généraux Videla (Armée de terre), Massera (Marine) et Agosti (Armée de l’air), formaient la junte militaire, nouvel organe de gouvernement. L’objectif principal était de mettre un coup d’arrêt à une effervescence sociale et politique échappant à la bureaucratie syndicale de la CGT péroniste. Un tournant décisif avait été marqué par le « Cordobazo », une rébellion ouvrière et étudiante en 1969 dans la province de Córdoba, ouvrant une période de montée générale des luttes sociales et de rébellions massives dans différentes régions du pays, qui avaient plongé le régime dans la crise. En 1975, les travailleurs arrachaient des augmentations de salaire. Le discrédit du péronisme ouvrait un face-à-face entre les travailleurs en lutte et l’armée.
Deux événements avaient précédé le coup d’État de 1976 : d’une part la création de la Triple A (Alliance anticommuniste argentine) en 1973 sous le gouvernement de Juan Domingo Perón, une organisation terroriste para policière responsable de la mort et de la disparition de centaines d’activistes et de militants avant la dictature ; d’autre part le décret national promu par Isabel Martínez Perón en février 1975 intitulé « opération indépendance », autorisant l’armée à « neutraliser ou éliminer » les agissements des « éléments subversifs »1.
C’était par ailleurs un contexte international où le gouvernement des États-Unis au service de ses multinationales fomentaient des coups d’État dans de nombreux pays d’Amérique latine, dont celui de Pinochet en 1973 au Chili, visant à tuer les mobilisations sociales mais aussi à porter des coups aux velléités d’indépendance et de souveraineté nationales, à imposer des états de semi-colonies au service de la bourgeoisie impérialiste des États-Unis – entre autres par les mécanismes d’endettement extérieur comme moyen de soumission économique et politique, et de spoliation des biens communs.
Au prix d’une répression sauvage
La junte militaire a instauré un régime de terrorisme d’État. Sur le plan politique, le nouveau régime a dissout le Congrès, interdit des partis politiques, instauré un contrôle des syndicats, éliminé toute forme de participation démocratique et persécuté tout forme d’opposition, et imposé une censure stricte sur les médias. Sur le plan répressif, le régime a appliqué un plan systématique d’enlèvements, de tortures et d’assassinats clandestins. Une brutalité, inspirée par l’expérience de l’armée française en Algérie, indicible. Elle ne se limitait pas seulement aux « vols de la mort » destinés à se débarrasser de l’énorme quantité de corps massacrés en les jetant à la mer et dans les rivières. Elle s’étendait également à l’appropriation des bébés nés en captivité, d’enfants de femmes détenues et qui ont disparu. Sur le plan social, l’objectif était de démanteler toute forme d’organisation collective : syndicats, associations étudiantes, organisations de quartier et politiques. Sur le plan économique, un programme libéral assorti de mesures d’austérité a été mis en œuvre, entraînant de la désindustrialisation, l’augmentation de la dette extérieure et la détérioration des conditions de vie de larges pans de la population. Sur le plan international, la dictature a agi en coordination avec d’autres régimes du Cône Sud dans le cadre de ce qui fut par la suite connu sous le nom de « plan Condor », persécutant les opposants y compris hors du pays2.
Malgré la répression, de nombreuses organisations ont poursuivi leurs activités politiques dans la clandestinité. Pablo Vasco, un camarade trotskiste argentin3 qui avait maintenu son engagement actif au sein du PST (Parti socialiste des travailleurs, un parti trotskiste qui continuait à mener des activités, y compris pendant cette période), racontait :
« Le journal – qui paraissait tous les quinze jours ou tous les mois – nous le distribuions (…) au fond d’un paquet de maté […] ou dans des paquets de cigarettes, […] ou à l’intérieur de cadeaux que nous apportions à un enfant. Nous imaginions toutes sortes d’histoires pour adapter notre activité. […] on ne pouvait pas connaître les adresses des camarades, beaucoup de gens avaient déménagé […]. Il y avait des bars où l’on ne pouvait pas aller […] car c’étaient des bars fréquentés par des intellectuels de gauche, et la police pouvait donc s’y trouver. Ne pas se retrouver en groupes de plus de quatre personnes, ne pas attendre plus de cinq minutes les camarades, car l’un d’entre eux aurait pu être arrêté et tout aurait pu être compromis… […] Déjà auparavant, avec la Triple A, puis davantage encore sous la dictature, on apprenait qu’un tel membre de la jeunesse ou tel camarade du parti avait disparu. C’était ainsi, et c’était douloureux. » (Rastros en el silencio, 2021, p. 190)
Une pratique courante était « la minute ». Lorsque deux militants se rencontraient, la première minute servait à se mettre d’accord sur leur identité, ce qu’ils faisaient et ce qu’ils feraient ensuite, car il était habituel que des contrôles militaires surgissent sur des places, parcs, bars ou autres lieux, et séparent les gens pour leur demander ce qu’ils faisaient. Si quelqu’un répondait quelque chose de différent d’un autre, tous étaient enlevés.
L’un des rôles clés a été celui des Mères de la place de Mai, les premières à s’opposer ouvertement à la dictature. Le 30 avril 1977, n’ayant obtenu aucune réponse quant au lieu où se trouvaient leurs fils, quatorze femmes se sont réunies sur la Plaza de Mayo, face à la Casa Rosada (siège du gouvernement). Comme il était interdit de rester en groupe et que la police leur demandait de « circuler », elles ont commencé à marcher deux par deux sur la place. Ce simple geste s’est transformé en une forme de protestation, donnant naissance à ce qui sera plus tard connu sous le nom de « rondes des mères de la Plaza de Mayo ». Au fil du temps, ces femmes ont adopté comme symbole le foulard blanc sur la tête, symbolisant les couches en tissu de leurs fils, et ont commencé à défiler tous les jeudis. Leur objectif était clair : savoir où se trouvaient leurs fils, exiger justice et dénoncer les violations des droits de l’homme. Malgré la répression (certaines mères ont été enlevées et assassinées4), le mouvement a pris de l’ampleur et a réussi à attirer l’attention internationale sur ce qui se passait en Argentine. Jusqu’à aujourd’hui, chaque jeudi sur la Plaza de Mayo, se tient la « ronde des mères » : mères, grands-mères et membres de la famille des disparus défilent en cercles sur la place.5

La ténacité des opposants, jusqu’à la fin de la dictature en 1983 mais au-delà
Au cours des dernières années de la dictature, les grèves, les manifestations et les formes d’organisation se sont multipliées, témoignant du mécontentement social à l’égard de la dictature. La journée du 30 mars 1982, organisée par la CGT, a par exemple mobilisé des milliers de travailleurs contre le régime et a été durement réprimée, mettant en évidence la force de l’opposition et la faiblesse croissante du gouvernement. Cette montée de la lutte sociale s’est développée parallèlement à une crise économique profonde, marquée par l’inflation, l’endettement et la détérioration des salaires réels, ce qui a alimenté le mécontentement et élargi la base des manifestations. Dans ce contexte, le déclenchement de la guerre des Malouines en avril 1982 et la défaite de l’Argentine deux mois plus tard, en juin 1982, ont été l’un des facteurs qui ont accéléré la crise politique, en aggravant l’isolement du régime. La rupture était bel et bien consommée avec le mouvement de masse et l’ensemble de l’opinion publique.
La défaite militaire argentine face à l’Angleterre dans la guerre des Malouines a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, déclenchant un rejet généralisé du gouvernement militaire et une exigence massive de son départ. Les partis de la bourgeoisie ont accéléré la transition vers des standards classiques de démocratie bourgeoise, dans le but de canaliser l’effervescence croissante des travailleurs et du peuple qui, après des années de répression, ont commencé enfin à s’exprimer ouvertement. L’action croissante des masses a néanmoins été le facteur déclenchant la chute du régime.
La dictature génocidaire a assassiné et fait disparaître 30 000 de nos camarades6 et 400 membres de la communauté LGBT. Elle s’est emparée d’environ 500 enfants, dont seuls 140 ont été retrouvés à ce jour7. Et avec les partis de la bourgeoisie comme alliés, les forces armées ont toujours bénéficié d’une nette impunité8, même si la mobilisation populaire a permis d’accomplir quelque chose d’inédit jusque-là dans l’histoire : la création de la Commission nationale sur la disparition des personnes (Conadep), une commission qui a mené une enquête indépendante et qui, à partir de milliers de témoignages, a rédigé le rapport intitulé Nunca más (Plus jamais), qui servira par la suite à mener les procès contre les juntes militaires. Des procès composés de jurés populaires (civils). Dans aucun autre pays au monde, les tribunaux et leurs sentences n’ont finalement jugé comme « génocide » un massacre social commis par l’État lui-même ; les forces armées avaient toujours été jugées par des tribunaux militaires. Mais en Argentine, la mobilisation a conduit à la condamnation pour génocide de plus de 1 200 responsables des crimes.
50 ans après, contrer la politique d’extrême droite de Milei
Aujourd’hui, le gouvernement dit « libertarien » de Milei cherche à réécrire l’histoire dans un genre de remake des justifications de la dernière dictature militaire à faire son coup d’État de 1976. Il aurait existé des organisations « subversives » voulant imposer le communisme par la violence et les forces armées seraient intervenues pour sauver le pays. À partir de là, on nie qu’il y ait eu un génocide et on remet en cause le nombre de disparus, en le présentant comme une « exagération » ou un « récit tendancieux ». Une telle posture va au-delà de la soi-disant « théorie des deux démons », qui postule que deux camps violents se seraient affrontés. Non seulement le négationnisme relativise les crimes de l’État en mettant sur un pied d’égalité les violences, mais il les justifie et revendique la répression comme une nécessité.
Malgré tout, les classes possédantes et les politiciens à leur service n’ont pas réussi à effacer la mémoire historique des crimes de la dictature. Elle reste vivante, persistante, ancrée dans la lutte de générations. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas de tentatives systématiques visant à instaurer le négationnisme et à vider de son contenu cette mémoire construite collectivement. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les grandes entreprises, aux côtés du gouvernement d’extrême droite soutenu par Trump, misent sur une rupture brutale avec le passé.
Dans ce contexte, ce 24 mars 2026, 50 ans après, s’impose à nouveau en Argentine comme une journée de combat. Ce n’est pas seulement une date, c’est une occasion de mobilisation pour la défense des droits humains, de réaffirmation qu’il n’y a ni oubli ni pardon – réaffirmation de la mémoire collective. Et comme les classes populaires d’Argentine se sont débarrassées de la dictature et de tous les gouvernements qui ont tenté d’en assurer sa continuité, elles peuvent également se débarrasser de ce gouvernement. Des politiques des années 1990 menées par Menem et De la Rúa jusqu’à la crise qui a éclaté lors de l’Argentinazo en 2001, l’histoire a rappelé que lorsque les conditions deviennent intolérables, la capacité collective de remettre en question et de lutter pour transformer l’ordre établi refait surface. Si l’on a pu vaincre la dictature, juger 1 200 génocidaires et retrouver 140 petits-enfants volés ; si l’on a pu lutter contre les mesures d’austérité néolibérales, les licenciements, l’inflation et la répression, en parvenant à chasser cinq présidents en onze jours en 2001 ; si l’on a obtenu le mariage pour tous, la loi sur l’identité de genre et l’avortement légal, sûr et gratuit ; si l’on a réussi, comment ne pourrait-on pas y parvenir cette fois-ci encore ?
Le 24 mars, anniversaire du coup d’État, est désormais désigné en Argentine comme la « Journée nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice ». Cette année encore, elle a été une journée de manifestations et mobilisations. La mémoire devient l’outil actif pour intervenir dans le présent et construire l’avenir nécessaire, pour réitérer les engagements à agir, militer et lutter pour un monde différent : sans capitalisme, sans exploitation, sans oppressions. Un monde socialiste.
Tamara Madrid, 24 mars 2026
1 Pour les militaires argentins, la notion de « subversif » était bien plus large que celle de « guérillero ». En fait, toute action ou critique à l’encontre de la dictature pouvait être considérée comme subversive, qu’elle soit légale ou illégale, avec ou sans recours à la violence.
2 À Paris, un centre de renseignement opérait au sein de l’ambassade argentine ; il surveillait les activités des exilés en Europe, infiltrait des agents dans les comités de solidarité afin d’obtenir des noms et de poursuivre les persécutions, les assassinats et les disparitions, qu’il s’agisse de proches et d’amis utilisés comme moyen de chantage, ou même de personnes devant rentrer au pays.
3 Pablo Vasco, qui est décédé en janvier 2025, était militant du MST argentin (Mouvement socialiste des travailleurs) et de la LIS (regroupement international). Il a entretenu une relation active avec le NPA-R, au sein duquel il a milité par intermittence depuis 2022.
4 C’est grâce au travail de renseignement mené par le militaire Astiz, infiltré dans l’organisation des mères, qu’entre autres les religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domon ont été dénoncées.
5 Un film récent, Norita, restitue tout ce contexte de lutte. https://share.google/USAwNcRYBF0qlMz9Y et présentation sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=AbJol48NpPU
6 Nous ne connaissons pas le chiffre exact, car aucun gouvernement n’a, à ce jour, déclassifié l’intégralité des archives de la dictature. En 2006, trente ans plus tard, les États-Unis ont déclassifié des archives dans lesquelles la junte militaire reconnaissait l’assassinat et la disparition de 22 000 personnes entre 1975 et août 1978, soit cinq ans avant la fin de la dictature. lanacion.com.ar/politica/el-ejercito-admitio-22000-crimenes-nid791532/ . De plus, on sait qu’il y avait plus de 800 centres clandestins de détention (CCD) ; par conséquent, si seulement 35 personnes étaient passées par chacun d’entre eux, on atteindrait le chiffre de 30 000, ce qui est loin du compte. Rien que pour l’ancienne Esma (École de la Marine argentine), un CCD situé dans la ville de Buenos Aires, environ 5 000 personnes y sont passées, avec seulement 200 survivants.
7 Il existe une banque nationale du sang qui effectue des analyses ADN. En général, une personne qui doute de son identité fait un prélèvement sanguin ; celui-ci est comparé aux échantillons fournis par les familles des disparus et, en cas de correspondance, on parle alors d’une identité retrouvée. Les Mères et les Grands-mères de la place de Mai organisent une conférence de presse et, dans tout le pays, on se réjouit qu’un petit-enfant enlevé par la dictature ait été retrouvé.
8 Par exemple, la loi dite « du Point final » (1986), qui fixait un délai pour le dépôt de plaintes contre les militaires et les policiers impliqués dans des crimes contre l’humanité ; la loi dite « de l’obéissance due » (1987), qui stipulait que les militaires et les policiers ayant agi sur ordre de leurs supérieurs ne pouvaient être jugés pour les crimes commis pendant la dictature ; dans les années 1990, Menem a accordé des grâces aux militaires condamnés lors des procès des juntes et d’autres procédures.