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Prostitution : le RN, cohérent avec son projet de société… Soyons cohérents avec le nôtre

Le député Rassemblement national Jean-Philippe Tanguy, soutenu par d’autres membres de son parti, a annoncé une proposition de loi visant à rouvrir les maisons closes. Fermées depuis 1946 en France, elles étaient le fruit de la vieille « doctrine française » du réglementarisme en matière de prostitution. Depuis le XIXe siècle, la prostitution était perçue comme un « mal nécessaire » qu’il fallait non pas supprimer mais encadrer. Néanmoins, préoccupée des troubles à l’ordre public, des épidémies qui se développent avec la promiscuité (en l’occurrence sexuelle) dans les grandes villes, ainsi que de la « corruption des mœurs », la bourgeoisie avait mis en place les maisons closes pour y cloîtrer les prostituées.

De quoi la prostitution est-elle le nom ?

Cette hypocrisie bourgeoise – « cachez cette prostituée que je ne saurais voir… mais que je consomme » – correspond très exactement à l’idéologie du RN, qui défend le maintien de rôles traditionnellement attribués aux femmes et aux hommes. Maman (la « trad wife ») ou putain : ce sont, au regard des « bien-pensants », les deux seules fonctions disponibles pour les femmes.

Ce maintien des rôles genrés, c’est bien ce qui se joue dans la prostitution, peu importe la forme qu’elle prend. Cette idée du « plus vieux métier du monde », c’est l’idée selon laquelle les femmes doivent satisfaire les besoins sexuels masculins. Pour ce faire, une partie d’entre elles est transformée en marchandise. Cela se retrouve parfois dans la forme même que prend la prostitution : en témoigne l’exposition de femmes en vitrine en Allemagne ou aux Pays-Bas. La légalisation de la marchandisation du corps des femmes dans ces pays y influence les pratiques : en Allemagne en 2017, 60 % des hommes avaient eu recours aux « services » de prostituées, contre 12 % en France1). La légalisation participe ainsi de la modification des mœurs, et pas en bien. Comment peut-on imaginer faire reculer la violence sexuelle dans un monde dans lequel la moitié des hommes louent le corps d’une femme comme ils louent une voiture ? Dans lequel l’accès au corps des femmes se paye, imprimant chez les hommes l’idée que la femme est un objet que l’on peut manipuler à sa guise ?

Malgré tout, dans certains milieux féministes, les témoignages de la minorité des prostituées qui se disent « travailleuses du sexe », et qui en font une manière de reprendre le contrôle sur leur corps et leur existence, sont beaucoup mis en avant. Il n’est pas question de le reprocher à ces prostituées ou de mettre en cause leur vécu. Néanmoins, doit-on établir des politiques à partir de la minorité qui demande de pouvoir exercer son « auto-entreprenariat » dans de meilleures conditions, au mépris de milliers de femmes qui, elles, sont forcées de subir une vie de viols en série ? Car c’est bien cela la réalité de la prostitution. L’Observatoire national des violences faites aux femmes affirme que la très grande majorité des prostituées sur le sol français sont des femmes, notamment d’origine étrangère (93 %), principalement originaires d’Europe de l’Est (Roumanie et Bulgarie en tête), d’Afrique de l’Ouest et de Chine. Ce sont des femmes qui, au cours des parcours de migration, ont été prises dans des réseaux de prostitution, ou que ces mêmes réseaux peuvent détourner dans leurs pays d’origine dès le plus jeune âge à des fins de traite prostitutionnelle. Ces femmes sont d’ailleurs bien souvent d’abord des enfants. Privés de papiers, ces damnés de la terre arrivent dans les pays d’Europe occidentale pour assouvir les pulsions sexuelles prétendument irrépressibles des hommes – sans même parler du tourisme sexuel des occidentaux qui constitue un phénomène massif.

On se demande bien d’ailleurs comment le RN, qui suppose que les hommes doivent disposer en France d’une « offre sexuelle » qui réponde à leurs prétendus « besoins », compte maintenir cette offre avec les 10 % de prostituées qui ont des papiers… puisqu’il joue de démagogie raciste en disant vouloir expulser celles qui n’en ont pas.

Vous avez dit « empowerment » ?

Le fait de souhaiter que les prostituées soient « impératrices dans leur royaume » (RN dixit) est une manière de tenter de rendre attrayante une réalité sordide. Aujourd’hui, même la prostitution dite « choisie » ne l’est en définitive pas. Même pour celles qui ont des papiers, même pour celles qui ne sont pas sous le joug d’un proxénète. Car la prostitution est une manière, pour une majorité de femmes qui disent l’avoir choisie, d’échapper à leur famille, à un monde du travail où elles se retrouvent soumises à des petits chefs et à leurs pressions, voire au harcèlement sexuel. Nous ne jetons pas l’opprobre sur les prostituées, mais nous voyons dans la prostitution le symptôme d’une société malade du capitalisme et du patriarcat. Et nous pensons que faire passer une situation d’esclavage moderne pour une reprise de pouvoir (« empowerment »), une manière de retourner la violence en la revendiquant est une illusion.

D’ailleurs, l’origine de l’expression « travail du sexe » n’est pas anodine. C’est l’Organisation mondiale du travail, en 1988, dans un rapport reconnaissant l’industrie du sexe comme un secteur économique à part entière (et florissant !), qui l’emploie pour la première fois. C’est ce terme que reprennent aujourd’hui les courants qui défendent la prostitution, et que reprend aussi le Strass (Syndicat du travail sexuel) de son côté, qui défend une politique systématiquement associée à celles des proxénètes, puisqu’il s’agit de revendications libérales – autant le droit de se prostituer que le droit de prostituer autrui…

En fait ce vocable de « travail du sexe » correspond à une vision libérale extrême, qui considère que tout est monnayable, jusqu’à l’intimité et l’intégrité physique des individus. On nous parle de prostituées qui seraient les cheffes de leur petite entreprise. Ou bien de formes de prostitution « soft ». Mais la plupart du temps, les Only Fans et autres plateformes de « camgirls » ne sont que des portes d’entrées dans la prostitution. Les femmes, sans oublier les femmes trans proportionnellement surreprésentées, qui entrent dans le système prostitutionnel, si elles ne sont pas poussées par un proxénète à faire toujours plus de chiffre en acceptant des pratiques de plus en plus extrêmes ou violentes, le font contraintes par les lois du marché de la prostitution. Parler de «  travail du sexe », cela sert d’abord à masquer la sujétion totale de celles qui sont véritablement vendues – chaque fille, selon ses caractéristiques, d’âge et d’origine notamment, a un prix sur le marché comme le documentent de nombreux travaux2. Non, la prostitution n’est pas un travail comme les autres ; il faut le dire afin de révéler la réalité de la traite humaine qui se nourrit du patriarcat et le renforce.

Le fait, largement documenté, que se prostituer est le résultat d’une longue chaîne de violences dont sont victimes les femmes parce qu’elles sont des femmes, n’est pas à négliger non plus quand on cherche à penser le phénomène social de la prostitution. On a encore vu récemment l’exemple des jeunes mineures de l’aide sociale à l’enfance (ASE) qui tombaient aux mains des proxénètes, dans un contexte de manque de moyens matériels et humains pour ces structures d’accueil des mineurs violentés ou isolés.

« Je sais que je suis capable de coucher avec des gars qui ne me plaisent pas spécialement parce que je l’ai fait un nombre incalculable de fois gratuitement » disait une jeune prostituée dans une enquête d’Arte en 2019 3. Bien sûr, il arrive que des femmes qui se trouvent en grande fragilité, qui sont victimes de la précarité, soient contraintes de « faire des concessions » pour complaire à des hommes qui peuvent leur assurer une certaine stabilité. C’est une situation qu’il faut chercher à combattre et non à institutionnaliser. Vouloir encadrer la prostitution, c’est négocier avec une situation de domination insupportable. À l’heure où les femmes dénoncent les violences sexuelles, remettent en cause la « culture du viol », affirment leur droit à refuser des rapports sexuels, rouvrir les maisons closes et valoriser la prostitution constituerait un recul majeur.

Un recul incarné par le RN, qui se positionne contre toutes les revendications qui pourraient limiter la prostitution : des papiers pour tous et toutes, des salaires décents pour les femmes, une réelle prise en charge des femmes et des enfants victimes de violences intrafamiliales.

C’est l’héritage de l’oppression des femmes que le RN défend avec la prostitution, c’est cette oppression que nous, communistes, voulons faire disparaitre… En éradiquant le capitalisme de la société humaine, et non en cherchant à s’accommoder de ses effets les plus délétères.

Mona Netcha

1  « Bordel de l’Europe : quand la légalisation gangrène l’Allemagne », Huschke Mau, dans Survivre à la prostitution.

2  Richard Poulin par exemple, dont les travaux sont éclairants (Prostitution et traite des êtres humains : controverses et enjeux ou La mondialisation du marché du sexe).

3  Le prix du sexe, Charlotte Bienaimé, Arte Radio.