Nos vies valent plus que leurs profits

Explosion à Elkem : Quand les patrons de la chimie tuent !

Lundi 22 décembre, dans un laboratoire de l’usine Elkem de Saint-Fons, classée Seveso seuil haut, une explosion a eu lieu. Sur les quatre travailleurs touchés par la déflagration, deux sont morts très rapidement et une ouvrière est toujours en coma profond. L’explosion, dont les raisons restent encore indéterminées, aurait été causée par une émanation de dihydrogène, résultant d’un contact accidentel entre de l’eau et une huile (SIH), composé chimique à base de silicium.

La société norvégienne Elkem Silicones, géant mondial du secteur, n’en est pas à sa première : elle avait été condamnée à 50 000 euros d’amende pour la mort d’un jeune homme de 25 ans, employé par un sous-traitant, qui avait péri en 2016 dans un incendie suivi d’une explosion causée par un produit très inflammable échappé d’un fût sur ce même site.

L’usine, qui emploie près de 500 salariés, était depuis de nombreuses années dans le viseur de l’inspection du travail pour de nombreux manquements en matière de sécurité concernant les risques chimiques et incendies à référencer sur le site. Les différentes enquêtes et contrôles diligentés par les services de l’État (DDETS, Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités) avaient mis en évidence le manque de transparence de l’entreprise concernant les produits CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique) présents sur le site : leur nature, leur quantité, leur condition de stockage, autant d’informations nécessaires à la mise en place de mesures de protection pour les travailleurs exposés. Bien entendu, de nombreuses questions restent aujourd’hui en suspens concernant la formation et l’habilitation des salariés à travailler dans une atmosphère explosive (risque « Atex »). Les services de l’État en charge du suivi des installations classées (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, Dreal), de leur côté, avaient alerté sur de nombreux manquements concernant le risque incendie, et sur les mesures prises pour éviter toute pollution majeure de l’environnement. En début d’année, le site avait d’ailleurs connu une fuite de produit corrosif et inflammable de quelques litres, sans conséquence.

Alors, quelles sont les causes de l’explosion du 22 décembre ? Une défaillance technique, une erreur humaine, un défaut dans les équipements de secours ? Nombreuses sont les questions auxquelles les différentes enquêtes devront répondre. Mais une chose est sûre, la responsabilité de cet accident – comme ce fut le cas pour AZF ou Lubrizol, pour ne citer qu’eux – incombe entièrement à la direction d’Elkem et à la logique capitaliste de rentabilité à tout prix à laquelle elle obéit : parce que, pour produire davantage à moindre coût, les patrons rognent sur la sécurité, réduisent les embauches, augmentent les cadences, dégradent les conditions de travail qui deviennent épuisantes et qui poussent le travailleur à shunter les règles de sécurité, précarisent l’emploi, en privilégiant l’embauche d’intérimaires et en utilisant des sous-traitants, peu formés et mettant ainsi en danger eux-mêmes et les autres. Une responsabilité partagée par l’État : à quoi sert de faire des constats si aucune mesure n’est prise ensuite ? Si les patrons peuvent continuer à décider comme ils l’entendent des conditions de production, quitte à mettre en danger les travailleurs de l’entreprise, mais aussi le voisinage et l’environnement ? Dans ce même couloir de la chimie lyonnaise, l’usine Arkema de Pierre-Bénite est accusée de diffusion de PFAS, des polluants éternels, après qu’une augmentation du nombre de cancer dans la population de la commune a été décelée…

En France, rien que pour l’année 2025, plus de 1 200 travailleurs sont morts d’accidents de travail, de maladies professionnelles et d’accidents de trajet. Autrement dit, un millier de salariés quittent leur maison pour aller au travail et n’en reviennent pas. Et nous ne comptabilisons pas le nombre de travailleurs abimés de façon plus ou moins irréversible par des conditions de travail inacceptables, quand ils ne meurent pas après leur départ à la retraite de maladies liées aux produits qu’ils ont manipulés pendant de nombreuses années mais dont l’utilisation n’est pas référencée comme provoquant des maladies professionnelles qui sont ainsi sorties des radars des statistiques.

Toutes les industries sont dangereuses, tout particulièrement dans la chimie, encore plus dans les usines classées Seveso comme l’usine de Saint-Fons. Les travailleurs connaissent les outils de production et devraient pouvoir, en s’entourant de tous les spécialistes nécessaires, et en augmentant en permanence le niveau de compétence de tous, imposer les règles de prévention et de sécurité nécessaires. Parce que nos vies valent plus que leurs profits, ne leur laissons pas décider pour nous de la façon dont nous devons travailler, et ce sera avec l’ensemble des populations qui habitent dans ces zones industrielles que de nouvelles façons de produire devront être imposées dans le respect des salariés mais également de l’environnement et des populations avoisinantes.

Régine Tournier