
En faisant enlever le président du Venezuela, Nicolás Maduro, Trump a envoyé un message tous azimuts : les États-Unis disposent de la plus grande armée du monde, sont la première puissance mondiale et entendent le rester. Il a réaffirmé la volonté de l’impérialisme américain d’une hégémonie complète sur ce qui est appelé aux États-Unis « l’hémisphère occidental » – c’est-à-dire la demi-sphère terrestre qui comprend les deux Amériques, les îles caribéennes et… le Groenland. Une hégémonie qui garantisse que les matières premières de l’hémisphère soient à la disposition des États-Unis qui, seuls, pourraient décider si elles doivent être exploitées, si elles peuvent être vendues à d’autres, et à qui.
Mise au pas des dirigeants d’Amérique latine
Dans la foulée de l’intervention au Venezuela, Trump a menacé directement la Colombie et Cuba, ce dernier pays, déjà durement touché par les sanctions américaines, étant très dépendant du pétrole vénézuélien, bloqué depuis des semaines par l’armada mise en place par Trump et qui ne risque pas de retrouver le chemin des ports cubains de sitôt.
L’avertissement vaut évidemment pour tous les pays d’Amérique latine que les États-Unis ont en réalité toujours considérés comme leur arrière-cour. Un article du Monde diplomatique de décembre dernier, dressait la liste de tout ce que Trump a déjà obtenu : « Au Guatemala, [l’administration Trump] a obtenu en février 2025 du gouvernement de M. Bernardo Arévalo qu’il finance d’ambitieux travaux d’extension du port de Quetzal […], pour “promouvoir la prospérité économique, réduire la migration illégale [contrôle des bateaux de croisière] et renforcer la sécurité de la région [lutte contre le commerce illégal]”. Ce chantier sera placé sous la supervision du corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis. Quelques semaines plus tard, Washington a imposé au président du Panamá, M. José Raúl Mulino, un accord autorisant le déploiement de troupes américaines autour du canal, contre l’influence supposée de la Chine et le narcotrafic. Les États-Unis envisagent également la construction d’une base aérospatiale dans la ville péruvienne de Talara – au nord du mégaport de Chancay, intégré aux nouvelles routes de la soie chinoises. »1
Pour garantir durablement cette mainmise, depuis son arrivée au pouvoir, Trump a lourdement pesé, avec succès, sur tous les scrutins qui se sont déroulés en Amérique latine, avec menaces de sanction si les candidats de son choix n’étaient pas élus ou majoritaires – au Honduras, en Argentine, au Chili ; dans son collimateur, le Brésil de Lula, où une nouvelle élection présidentielle doit avoir lieu en octobre prochain.
Le blocus et les menaces avaient déjà produit leurs effets sur Maduro lui-même. Deux jours avant son enlèvement, il s’était montré extrêmement conciliant, dans une interview télévisée : « S’ils veulent du pétrole du Venezuela, le Venezuela est prêt pour des investissements américains, comme avec Chevron, quand ils le veulent, où ils le veulent et comme ils le veulent. » Quant à la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodriguez, qui a succédé à Maduro, l’agression des États-Unis ne l’a pas empêchée d’aller dans le même sens, d’autant que Trump a fait peser sur elle des menaces personnelles que l’enlèvement du président vénézuélien et le maintien de l’armada au large des côtes du pays rendent tout à fait crédibles. Après un très bref appel à la mobilisation, elle a déclaré sur Telegram dès le lendemain de l’enlèvement : « Nous accordons la priorité à des relations internationales équilibrées et respectueuses entre les États-Unis et le Venezuela. […] Nous invitons le gouvernement américain à travailler conjointement à un agenda de coopération axé sur un développement partagé dans le cadre du droit international afin de renforcer une coexistence communautaire durable. » Se contentant de réclamer pour la forme la libération de Maduro.
On peut d’ailleurs noter que Trump se contrefiche de l’opposition qui revendiquait la victoire aux dernières élections. Alors que sa cheffe, Maria Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, se disait prête à exercer le pouvoir, Trump l’a sèchement déclarée hors course. Visiblement, Trump préfèrerait une Delcy Rodriguez désormais soumise, sans guère d’appui populaire comme l’a confirmé la faiblesse des manifestations de soutien à Maduro, et donc maintenue au pouvoir par le bon-vouloir des États-Unis. Mais entre les calculs et leur résultat, il y a souvent un grand écart et le Venezuela n’est pas à l’abri d’une instabilité durable.
Avertissement aux impérialismes européens…
Les déclarations de Trump et de son administration sur sa volonté d’hégémonie sur « l’hémisphère occidental » constituent aussi un avertissement à l’Europe – ainsi qu’au Canada, dont Trump avait déjà proposé qu’il devienne le 51e État de l’Union. Sa volonté réaffirmée de mettre la main dans un délai allant de vingt jours à deux mois sur le Groenland, territoire rattaché au Danemark, à la fois pour ses ressources et pour des raisons de géopolitique, n’a guère provoqué de levée de boucliers parmi les dirigeants européens. Quant aux dirigeants du Groenland et du Danemark ils se sont dépêchés de dire que les États-Unis n’avaient pas besoin d’annexer le Groenland pour y faire ce qu’ils veulent, exploitation des matières premières et bases militaires incluses… On ne sait pas si les États-Unis envahiront le Groenland, s’ils se contenteront de circonvenir ses 56 000 habitants ou de la carte blanche que les dirigeants danois et européens sont prêts à lui accorder, mais Trump a déjà obtenu beaucoup.
Cela dit, dans l’affirmation brutale de la primauté américaine, il y a plus que la volonté de mettre la main sur des matières premières. L’absence de condamnation franche des dirigeants européens de l’agression conduite au Venezuela met en évidence la réalité des rapports de force : l’Europe ne fait pas le poids. Il faut s’attendre à ce que, dans les mois qui viennent, contrecoup de l’épisode vénézuélien, les quelques restrictions que les institutions de l’Union européenne avaient mises en travers des entreprises de services que sont les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) disparaissent. En même temps peut-être que certains accords constitutifs de l’UE qui font de l’ombre au commerce américain – les États-Unis préfèrent des accords bilatéraux avec des pays vassalisés plutôt qu’avec une UE qui représente tout de même une puissance économique.
… ainsi qu’à la Russie et la Chine
L’avertissement vaut aussi pour la Russie et la Chine. Les États-Unis ont fait la démonstration d’une efficacité militaire sans pareille, en même temps qu’ils ont remis la main sur un robinet à pétrole qui profitait à la Chine. L’insistance de l’administration Trump sur son contrôle de « l’hémisphère occidental » (les Amériques) pourrait laisser penser à un partage en zones d’influence qui laisserait une latitude à Poutine et Xi Jinping pour dominer des peuples de leurs propres sphères régionales, mais dans les limites fixées par les États-Unis. Les guerres en cours sont aussi des guerres sociales contre les travailleurs et les peuples !
Depuis un an, Trump, a remodelé le partage du monde au profit de l’impérialisme américain. Ce n’est d’ailleurs pas terminé, et les peuples d’Afrique payent en conflits meurtriers la guerre des matières premières qui s’y mène par grandes puissances interposées – la Françafrique étant largement hors course, le jeu se mène entre États-Unis, Chine et Russie. Les États-Unis possèdent la puissance qui leur permet d’imposer ce repartage. Du moins tant que les puissances rivales réussissent à s’en sortir dans la nouvelle configuration. Ce qui n’a rien de certain et rend de plus en plus possible la marche vers une guerre généralisée.
En tout cas, le risque est là. Il est d’autant plus urgent de tout faire pour que les révoltes populaires qui éclatent dans différents pays débouchent sur une remise en cause du capitalisme, dont la fin est la seule façon d’être certains que les rivalités impérialistes ne déboucheront pas sur un nouveau carnage mondial.
Jean-Jacques Franquier
1 « Les États-Unis chez eux en Équateur », de Vincent Ortiz, Le Monde diplomatique, décembre 2025.