
Le Premier ministre du Canada, le libéral Mark Carney, ancien banquier d’affaires, a profité du sommet des milliardaires dans la station huppée de Davos en Suisse pour livrer son analyse sur l’écroulement de « l’ordre international fondé sur des règles ». Il explique clairement en quoi le prétendu droit international en vigueur depuis au moins la chute de l’URSS était un mensonge qui masquait la domination des grandes puissances impérialistes. S’il dit cette vérité sans détour, c’est qu’il appelle de ses vœux, de même que Trump, Macron, Poutine ou Xi Jinping, un nouveau type d’ordre international, tout aussi prédateur que le précédent mais plus à l’avantage de leurs classes capitalistes respectives. La vérité sort rarement de la bouche d’un Premier ministre, sauf pour tourner la page d’une période désormais passée. Voici sa déclaration :
« En 1978, le dissident tchèque Václav Havel a écrit un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Il y posait une question simple : comment le système communiste [en bon libéral Carney confond le communisme avec sa caricature stalinienne] a-t-il pu tenir ?
Sa réponse commence par l’histoire d’un marchand de fruits et légumes. Chaque matin, il place une affiche dans sa vitrine : “Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !” Il n’y croit pas. Personne n’y croit. Mais il la place quand même, pour éviter les ennuis, montrer sa coopération, faire profil bas. Et comme tous les commerçants de toutes les rues font de même, le système continue de fonctionner.
Non pas uniquement par la violence, mais par la participation des citoyens ordinaires à des rituels qu’ils savent pertinemment être faux.
Havel appelait cela “vivre dans le mensonge”. Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai. Et sa fragilité provient de la même source : dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi, dès que le marchand de fruits et légumes retire son enseigne, l’illusion commence à s’effriter.
Le moment est venu pour les entreprises et les pays de retirer leurs enseignes.
Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, vanté ses principes et profité de sa prévisibilité. Grâce à sa protection, nous avons pu mettre en œuvre des politiques étrangères fondées sur des valeurs.
Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime.
Cette fiction était utile, et l’hégémonie américaine, en particulier, contribuait à assurer des bienfaits publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien aux mécanismes de résolution des différends.
Nous avons donc placé l’enseigne dans la vitrine. Nous avons participé aux rituels. Et nous avons généralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité.
Ce compromis ne fonctionne plus. »