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À bas la loi Yadan : l’antisémitisme est une infamie, l’antisionisme est un devoir

La loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme » sera soumise au vote des députés dans les jours qui viennent. Ce nouveau recul des droits démocratiques a toutes les chances d’être adopté avec les voix des macronistes, de la droite, du RN et d’une partie du PS. Présentée par Caroline Yadan, une députée qui a quitté le groupe Renaissance pour protester contre la reconnaissance (pourtant hypocrite) de la Palestine par Emmanuel Macron en 2025, elle a été activement soutenue par François Hollande, désormais député PS élu en 2024 sous la bannière NFP qui regroupait la FI, les Verts et le PCF (et d’autres satellites comme le NPA-l’Anticapitaliste). La lutte contre l’antisémitisme est un prétexte car cette loi est elle-même antisémite dans le sens où elle assimile les Juifs à l’État sioniste. Cette loi vise en fait à renforcer l’arsenal répressif déployé contre toute expression de solidarité avec le peuple palestinien et toute critique de l’État colonialiste d’Israël qui pratique le génocide et l’apartheid comme allié des puissances impérialistes occidentales. Quelques mois après l’adoption d’une loi scélérate similaire qui prétend lutter « contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur », cet activisme législatif, soutenu par le gouvernement, montre que le spectre de la politisation de la jeunesse et des mobilisations engendrées par les crimes d’un État israélien soutenu activement par les États-Unis et la France hante l’exécutif.

Le combat contre l’antisémitisme est un combat contre tous les racismes, ou bien c’est une imposture

La hausse des actes antisémites en 2024 puis en 2025 a été importante : insultes, dégradations voire agressions physiques ont doublé en fréquence et sont, aujourd’hui encore, plus nombreuses qu’avant 2023. Ces agissements peuvent aller jusqu’au viol comme à Courbevoie en juin 2024. Il est clair que cette poussée a été consécutive au 7 octobre 2023 : des racistes, calculateurs ou ignorants, ont vu dans l’actualité une occasion de s’en prendre aux Juifs.

Mais cela ne signifie pas, comme le prétend le préambule de la loi, que « la haine antijuive dans notre pays se nourrit de la haine obsessionnelle à l’égard d’Israël, régulièrement délégitimé dans son existence et criminalisé ». Qualifier l’État d’Israël d’illégitime et de criminel ne relève pas d’une « haine obsessionnelle » mais d’une analyse politique. Et l’antisémitisme est loin de se nourrir exclusivement des critiques (justes) de l’État d’Israël : dernier exemple en date, l’attentat de Sydney en décembre dernier a été perpétré par des islamistes de Daech, une organisation qui a toujours combattu le nationalisme palestinien. Et quelques années plus tôt, sous le premier mandat de Trump, c’est un suprémaciste d’extrême droite qui avait assassiné onze personnes dans une synagogue à Pittsburgh – ses inspirateurs politiques sont aujourd’hui dans la sphère Maga de Trump, qui soutient Netanyahou.

Assimiler l’antisémitisme au combat contre l’État d’Israël voire contre sa politique, c’est travestir la réalité de ce fléau et s’interdire de le combattre efficacement. De façon pernicieuse, le préambule de la loi indique : « Alors que les Juifs comptent pour moins de 1 % de la population française, les agressions antisémites représentent désormais 57 % de l’ensemble des agressions racistes et antireligieuses dans le pays. » Pourquoi présenter ces statistiques sous forme comparée ? Sinon pour relativiser les autres formes de racisme, notamment le racisme colonial contre les Noirs et les Arabes sous sa forme moderne d’islamophobie ? Qui peut croire qu’aujourd’hui en France 57 % des agressions racistes seraient antisémites ? Alors que le ministère de l’Intérieur lui-même indique : « En 2024, les ui-même indique : « En 2024, les services de sécurité ont enregistré 9 700 victimes de crimes et délits à caractère raciste. Il s’agit essentiellement de personnes physiques, parmi lesquelles les hommes, les personnes âgées de 25 à 54 ans et les étrangers ressortissants d’un pays d’Afrique sont surreprésentés. » Le message subliminal véhiculé par cette loi réactionnaire n’est pas difficile à décrypter : non seulement les immigrés issus de pays à majorité musulmane ne seraient pas victimes du racisme, mais ils en seraient les principaux vecteurs par le biais de l’antisémitisme. Une bouillie pour exciter les divisions communautaires.

Le combat contre le racisme ne se divise pas. Ceux qui hiérarchisent les oppressions ou pratiquent la concurrence mémorielle morbide ne font que renforcer tous les racismes – y compris celui qu’ils prétendent combattre en priorité. En jetant de l’huile sur le feu raciste, la loi Yadan ne peut que faire monter aussi l’antisémitisme – et s’il fallait s’en convaincre, il suffit de voir l’enthousiasme avec lequel les députés du RN l’ont adoptée !

La loi Yadan est une attaque contre la liberté d’expression et d’opinion

L’article premier de la loi étend considérablement l’infraction « d’apologie du terrorisme », disposition introduite dans la loi en 2014 par les socialistes Valls et Cazeneuve. La caractérisation de « terroriste » est éminemment politique, suivant que l’auteur d’un acte de guerre est allié ou ennemi. Ainsi l’attaque du 7 octobre serait terroriste mais pas le génocide à Gaza, parce que la première est perpétrée par le Hamas et la seconde par Israël. Condamner « l’apologie du terrorisme », c’est condamner toute opinion contraire à celle du gouvernement en place à propos d’un conflit guerrier.
 
La loi Yadan précise que ce délit d’apologie du terrorisme peut être « même implicite » et cite dans son préambule comme exemple d’apologie « implicite » « des propos publics présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance ». De nombreux chercheurs, sociologues, historiens et anthropologues, ont exprimé leur « consternation » face à cette tentative de « criminaliser tout effort de contextualisation »1. Ce qui montre que l’objectif réel de la loi est bien de sanctifier « l’apologie du terrorisme » d’État israélien.

Faudrait-il que la loi tranche de manière péremptoire et en fonction des choix politiques du moment la question de savoir s’il faut qualifier le Hamas de mouvement de « résistance » ou d’organisation « terroriste », comme si, d’ailleurs, c’était incompatible ? Il est incontestable que le Hamas est en guerre contre l’État d’Israël. Il « résiste » donc aux offensives d’une armée colonialiste et génocidaire – un fait évident sauf pour ceux qui croient ou veulent faire croire au mythe de « l’armée la plus morale du monde ». Mais l’attaque menée le 7 octobre était aveugle au sens où elle a visé au moins autant des civils que des militaires israéliens. Et cette explosion de violence fait suite à une longue séquence où le Hamas, après avoir été favorisé par des dirigeants israéliens, dont Netanyahou, pour faire pièce aux autres organisations nationalistes palestiniennes non islamistes, a géré la bande de Gaza dans le cadre imposé par les accords d’Oslo tout à l’avantage de l’État sioniste. Alors « résistance » parfois, « terrorisme » dans les méthodes mais à une échelle artisanale comparée à l’industrie génocidaire du camp d’en face, mais surtout une politique où l’islamisme se mêle au nationalisme étroit et sans perspectives qui ne permet pas au peuple palestinien de trouver les voies de la libération.

Il est désormais interdit d’appeler un chat un chat !

La loi punit désormais toute comparaison entre le régime israélien et le nazisme, « comme une banalisation outrancière de la Shoah ». Quel sens du timing, à l’heure où les gouvernements sont de plus en plus nombreux à basculer à l’extrême droite, y compris avec des soutiens politiques qui revendiquent explicitement l’héritage nazi ! Comme Nick Fuentes, influenceur Maga proche de Trump qui s’est filmé en boîte de nuit dansant hilare sur la chanson Heil Hitler du rappeur républicain Kanye West. Comme Zelensky qui a intégré les dirigeants néo-nazis du groupuscule paramilitaire Azov à de hauts postes de l’armée ukrainienne et qui vient de débaptiser l’avenue de Moscou à Kiev pour la renommer « Stepan Bandera », du nom du chef pro-nazi d’une bande armée ukrainienne qui a officié pendant la Seconde Guerre mondiale – avec des méthodes vraiment terroristes. Comme Mila, influenceuse française qui a souvent témoigné son soutien à Israël aux côtés de figures du « Printemps républicain » et du RN et qui vient d’être mise en examen parce qu’elle vend en ligne des tee-shirts « AdiDolphe », contraction d’Adidas et Adolf Hitler. Ou comme le sinistre Greg Bovino, chef opérationnel de l’ICE qui parade dans les rues de Minneapolis, déguisé en SS à la tête d’une milice d’État qui vient d’abattre à nouveau un manifestant.

L’État d’Israël a été à l’avant-garde d’une poussée politique de l’extrême droite à l’échelle du monde, représentée par des partis divers mais qui partagent des références historiques et politiques aux régimes autoritaires du passé, y compris nazi. Constater ce fait n’est en rien une minimisation du génocide des Juifs par Hitler, mais une manière de dénoncer ces partis d’extrême droite en explicitant leurs références et leurs projets pour mieux les combattre. Est-ce que ces régimes sont dès lors « fascistes » ou « nazis » ? Ce n’est pas notre analyse. Mais c’est bien par la comparaison avec les événements du passé que les militants peuvent comprendre les différences et agir en conséquence. Réprimer ce genre de réflexion n’a qu’un seul objet : blanchir par décret les alliés de l’impérialisme français – voire ses futurs dirigeants !

Ce renforcement du délit d’opinion culmine avec l’article 2 de la loi : « Seront punis ceux qui auront appelé publiquement […] à la destruction d’un État reconnu par la République française. » Profitons du délai avant la publication des décrets d’application pour rappeler cette citation d’Engels, partie intégrante et fondamentale de notre programme désormais hors-la-loi : « La société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’État là où sera désormais sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze. »2 Et non seulement les États « reconnus » par la France mais l’État français lui-même n’échapperont pas, souhaitons-le, à la destruction par une révolution sociale et son remplacement par le pouvoir des travailleurs.

La loi Yadan adapte le droit à l’offensive répressive menée depuis plus de deux ans contre la solidarité au peuple palestinien

Les plaintes et mises en examen se sont multipliées depuis le 7 octobre à l’encontre de toutes celles et ceux qui ont fait acte de solidarité avec le peuple palestinien – en manifestant, en s’exprimant en public, sur les réseaux sociaux ou même au travail. Les procédures se sont accumulées avec à la clé quelques sentences inacceptables comme les six mois de sursis contre Jean-Paul Delescaut, secrétaire de la CGT du Nord, mais aussi beaucoup de non-lieux. Caroline Yadan a impulsé cette nouvelle loi pour renforcer le taux de condamnation dans ces procédures baillons.

L’article 3 de la loi est taillé sur mesure pour ces procédures judiciaires en cours. Il « élargit les conditions de recevabilité des associations antiracistes qui souhaitent se porter partie civile ou engager des poursuites ». Par « associations antiracistes », il faut comprendre en réalité « officines qui soutiennent le sionisme le plus extrême » comme « l’Organisation juive européenne » et son antenne la « Jeunesse juive française ». Ces associations s’étaient souvent portées partie civile aux côtés de la préfecture pour faire interdire les manifestations pro-palestiniennes et avaient déposé plainte contre de nombreuses personnalités politiques comme Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon ou Anasse Kazib pour « apologie du terrorisme ». Cet activisme sur le front judiciaire est financé directement par Tel-Aviv d’après une enquête de Mediapart.

Une loi ne peut pas interdire la vérité, la répression ne peut pas empêcher la révolte

Les manifestations et actions en solidarité avec la Palestine ont certes moins mobilisé en France que dans d’autres pays comme l’Australie, les États-Unis, l’Allemagne et l’Italie où elles ont atteint un point culminant en prenant la forme de grèves. Il n’en reste pas moins que des manifestations se sont tenues toutes les semaines pendant deux ans et que la jeunesse et une partie de la classe ouvrière se sont politisées dans la dénonciation de la politique d’Israël et de la responsabilité écrasante de la France et des États-Unis. Ce mouvement d’opinion de fond entre en contradiction totale avec les efforts de propagande nationaliste et de division raciste. Ce sont ces sentiments et leur expression que la bourgeoisie voudrait tuer dans l’œuf à coups de répression policière et judiciaire renforcées par cette nouvelle loi – ce qui montre que ces mobilisations, même « petites », sont perçues comme une menace pour l’avenir.

Pour finir, nous ne pouvons que renouveler un appel au monde du travail et à la jeunesse au « soulèvement » ou à la « révolte populaire », que nous formulons en français puisque la nouvelle loi interdit d’utiliser l’arabe « intifada ».

Raphaël Preston

 
1 Tribune collective publiée sur le site du Monde le 25 janvier 2026.
2 L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État