D’abord révoquée fin décembre par l’AP-HP pour port d’un calot chirurgical en service, Majdouline B., infirmière à la Pitié-Salpêtrière depuis huit ans, n’avait pas plié. Soutenue par toujours plus de collègues soignants dans des mobilisations qui s’étendent – en témoigne le rassemblement de soutien du 13 février devant l’hôpital Tenon (Paris, 20e arrondissement) pour une autre collègue – et par une vague de solidarité massive sur les réseaux sociaux contre cette traque raciste, celle-ci avait gagné un premier recours en référé fin décembre. Condamnée à la réintégrer, la direction de l’AP-HP a refusé de s’exécuter et a pris le parti de la sanctionner différemment : suspension de huit mois sans salaire avant même qu’elle ne remette les pieds dans son service.
Mais au loto de la justice de classe, les nôtres sont rarement toujours gagnants. Alors même que le premier juge avait pointé du doigt la révocation comme disproportionnée, cette seconde décision ignore complètement ce raisonnement. Sans même s’en expliciter, le second juge estime que la sanction est légitime : huit mois de suspension sans salaire pour port d’un calot médical, soit une sanction de troisième catégorie d’ordinaire réservée à des cas particulièrement graves d’erreurs médicales ou de harcèlement…
Les syndicats Solidaires et CGT, parties intervenantes aux côtés de Majdouline, avaient réalisé un travail de fourmi : récolter la parole de nombreuses soignantes qui attestaient de la différence de traitement des collègues, de ce contrôle au faciès. Les enquêtes journalistiques publiées depuis le premier article de Mediapart en ont aussi fait état. Des éléments jugés insuffisants par le tribunal pour caractériser la discrimination. Pourtant, qui d’autres que celles et ceux qui sont réellement dans les services pour dire la réalité de l’hôpital ? Ce sont les déclarations mensongères de l’AP-HP qui ont fait foi devant le juge, dans une décision dont le parti pris est évident.
Selon le tribunal, la sanction infligée, ne reposerait pas sur des « motifs discriminatoires […] en raison de son patronyme de ses origines ou de ses convictions religieuses supposées » mais sur le « seul motif tiré du refus d’ôter un couvre-chef porté de façon permanente […] en contradiction avec les règles d’hygiène et de sécurité des soins ». Pourtant, dès mars 2025, écrits à l’appui, Majdouline était convoquée pour « rappel au devoir de neutralité, notamment au niveau des couvre-chefs ». Il lui était alors indiqué que « malgré les précédents rappels », elle n’avait « pas respecté les principes de la laïcité pendant son exercice professionnel, dans la mesure où elle couvrait la quasi-totalité de ses cheveux ». Non, l’hygiène n’est pas le vrai motif de cette sanction, ce n’est qu’un prétexte que l’AP-HP a avancé très tardivement, après que, confrontée à l’évidence, l’AP-HP a renoncé à expliquer pourquoi porter un calot infirmier… dans un hôpital caractérisait une méconnaissance du principe de laïcité. D’ailleurs, dans un article publié par RTL du 16 décembre 2025, cité à l’audience, l’AP-HP déclarait elle-même que la décision était fondée sur le principe de la laïcité. Mais à l’audience, l’AP-HP niait en bloc : le seul motif, c’est l’hygiène. À bien y regarder, cette stratégie est la preuve qu’il est impossible d’assumer que le port d’un calot serait une manifestation religieuse, et donc répréhensible au nom de la laïcité. Les défenseurs aveugles d’une laïcité portée aux nues – y compris lorsqu’elle est brandie par le patronat ou l’État français, alors même que son « deux poids deux mesures » n’est plus à démontrer – feraient bien d’y réfléchir, plutôt que de se faire les soutiens de campagnes rigoristes d’instrumentalisation de la laïcité à des fins racistes.
Reste que la justice a donc sciemment décidé de couvrir l’AP-HP, en donnant crédit à la thèse de l’hygiène, grossier prétexte.
Comble de l’hypocrisie, dans son argumentaire, l’hôpital invoque des recommandations sanitaires indiquant que les tenues ne doivent pas être lavées au domicile. Il suffit de mettre un pied à l’hôpital pour savoir que les tenues du quotidien, ce sont les soignants qui se les procurent en grande partie et les entretiennent ! Les polaires, parce qu’il n’y a pas un service public qui chauffe correctement en hiver, les sabots parce que ceux fournis par l’hôpital sont trop lourds, et qu’au vu des cadences, il en faut d’autres pour ne pas se flinguer le dos, sans parler du scotch, des stylos, des gants… dans ces services dépouillés par des années de politiques d’économies. L’AP-HP n’ignore pas non plus que quand le système d’échange des tenues sales contre les tenues propres, le DAV, tombe en panne, les soignants gardent leurs tenues sales pendant plusieurs jours, ou les lavent chez eux. L’argument de l’hygiène, qui a été invoqué tardivement dans la procédure contre Majdouline, n’est qu’un faux-semblant qui sert à dissimuler des consignes islamophobes distillées par le haut, et concrètement déclinées en mesures racistes et misogynes dans les services.
La bataille, juridique et politique, n’est pas terminée. Le tribunal administratif doit encore rendre une décision sur le fond et examiner plus en profondeur la discrimination : on ne peut qu’espérer les juges saisiront cette occasion de faire respecter les droits des travailleurs. Car l’enjeu est de taille, et dépasse de beaucoup l’hôpital. La semaine dernière, c’était une cheminote de Strasbourg – travaillant dans un centre d’appel donc sans le moindre contact avec la clientèle de surcroît ! – qui passait en conseil de discipline pour finalement être licenciée pour port d’un couvre-chef. Réfugiée politique tchétchène, mère isolée de trois enfants, elle avait enfin trouvé un travail et de quoi construire sa vie… que des cadres racistes se permettent de faire voler en éclats.
À l’hôpital, depuis que la décision validant la sanction de Majdouline est tombée, les collègues se passent le mot, expriment leur solidarité et leur exaspération face à cette direction qui n’a que sa croisade politique en tête, alors que les services se meurent du manque de personnel et de moyens, et ne tournent que par la bonne volonté de toutes celles et ceux qui soignent. De nombreux syndicalistes, militants, jeunes s’organisent pour rompre l’isolement et fédérer la lutte. Alors le combat continue, et pour en parler elle-même, pour la première fois en public, Majdouline interviendra au meeting de campagne du NPA-R, qui aura lieu jeudi 19 février (à l’espace Charenton, à 19 heures) pour la liste « Paris ouvrière et révolutionnaire » menée par Blandine Chauvel, pour les élections municipales de mars prochain.
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