La social-démocratie sous Bismarck : histoire d’un mouvement qui changea l’Allemagne, d’Anne Deffarges

L’Harmattan, 2013, 262 p., 27 €

 

 

Paru en 2013, ce livre d’Anne Deffarges, qui a publié cette année l’ouvrage Allemagne 1918-1923 : leçon d’une révolution fusillée, s’intéresse à la fondation des organisations sociales-démocrates en Allemagne. Prenant le parti de faire remonter cette histoire à 1870, et non à 1890 (date de l’adoption du nom de SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, Parti social-démocrate d’Allemagne), le travail d’Anne Deffarges permet de s’intéresser aux fondations même de ce courant.

Car c’est dès les années 1860 que le mouvement socialiste commence à se structurer dans la société allemande, avec la fondation de l’Adav (Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein, Association générale des travailleurs allemands) en 1863, et du SDAP (Sozialdemokratische Arneiterpartei, Parti ouvrier social-démocrate) en 1869. Ces deux organisations, malgré un certain nombre de désaccords, en particulier sur la question de l’unité allemande réalisée par Bismarck en 1871, fusionneront en 1875 lors du congrès de Gotha pour former le SAPD (Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands, Parti socialiste ouvrier d’Allemagne), futur SPD… Et ce, malgré les critiques de Marx sur le programme de l’organisation et sur l’influence des idées de Ferdinand Lassalle.

Des années 1860 à « l’année terrible »

Les organisations socialistes des années 1860 trouvent leurs bases dans des associations culturelles à destination des ouvriers, qui se développent malgré le retard du développement de l’économie capitaliste dans les régions de la future Allemagne. À la veille de la guerre franco-allemande de 1870-1871, deux des figures fondatrices de la social-démocratie allemande, August Bebel et Wilhelm Liebknecht, réussissent à se faire élire au Parlement (Reichstag). Ils s’opposeront aux crédits de guerre, puis à la répression de la Commune de Paris.

Cet internationalisme ne leur sera jamais pardonné par la bourgeoisie allemande, qui continuera pendant les décennies suivantes à traiter les sociaux-démocrates de « traîtres à la patrie ». Mais comme l’écrit Anne Deffarges : « Ils avaient su rester internationalistes au moment de l’invention de leur nation. »

Le développement économique de l’Allemagne et la répression des sociaux-démocrates

À partir de 1871 et de l’unité allemande, le développement économique et industriel de l’Allemagne s’accélère de manière exponentielle (rattrapant en vingt ans celui de l’Angleterre), dans des régions comme la Ruhr, les villes portuaires, Berlin… et autour de grands groupes industriels émergeant dans cette période : les Krupp, Thyssen, Bayer…

La naissance et le développement d’une classe ouvrière nombreuse et concentrée transforma le SPD en parti de masse dès la fin des années 1870, comptant plus de 40 000 membres et 78 journaux en 1878.

Si l’écrasement de la Commune de Paris avait, pour un temps, sapé la combativité de la classe ouvrière en France, outre-Rhin l’effet fut inverse, avec des vagues de grèves dès l’été 1871.

Le poids des idées révolutionnaires devint rapidement le cauchemar du chancelier Bismarck, qui tenta alors par tous les moyens de s’y opposer et de les combattre. D’une part, en engageant une politique sociale, censée couper l’herbe sous le pied aux sociaux-démocrates, puis, à partir de 1878, en faisant voter les « lois anti socialistes » qui seront reconduites jusqu’à 1890. Alors interdit, privé de son appareil de presse et victime d’une répression violente, le Parti socialiste se maintiendra durant toutes ces années, et même se développera, grâce à la création d’organisations culturelles et sportives pour les ouvriers, mais aussi en profitant des élections, puisque les candidats sociaux-démocrates pouvaient toujours se présenter. Malgré les fraudes, les menaces et les arrestations, les députés sociaux-démocrates, comme Bebel, purent régulièrement intervenir par des discours au Reichstag. Aux élections de 1890, le choc fut brutal pour la bourgeoisie et pour Bismarck : les sociaux-démocrates arrivèrent en tête de tous les partis et obtinrent un million et demi de voix.

Après 1890 : répression toujours importante et premiers débats

Redevenu légal en 1890, et devenu SPD, le parti socialiste continua sa progression jusqu’à obtenir 4,25 millions de voix en 1912. La démission de Bismarck en 1890 n’empêcha pas la répression de continuer à s’abattre sur la classe ouvrière et les idées révolutionnaires, car la perspective d’une révolution imminente était dans toutes les têtes.

Pourtant elle n’advint pas, tandis que des premiers débats émergeaient au sein du SPD.

Avec la Première Guerre mondiale, la trahison de la majorité de la direction du SPD, qui se range alors du côté de l’État et de la bourgeoisie, marquera une rupture à l’intérieur de l’organisation, rupture qui se confirmera, de manière tragique, au moment de la révolution allemande.

Le livre d’Anne Deffarges permet de (re)découvrir tout un pan de l’histoire du mouvement ouvrier en Europe. Une histoire marquée par la combativité et au courage de militantes et militants politiques face à la répression. Une histoire marquée aussi par des débats, des erreurs et des tâtonnements, mais qui permettront au mouvement ouvrier allemand de devenir, à l’aube du XXe siècle, le mieux organisé et le plus puissant d’Europe.

Léonard Valot