Cet été, alors que la France s’embrase sous une énième vague de canicule, l’État, au nom d’un rappel à l’équilibre des budgets de mise à l’abri, organise la remise à la rue de 681 personnes. Épuisés par des conditions de travail et de vie dégradées et un sentiment de mépris permanent, les agents du Samu social de Paris lancent une grève. Régulièrement reconduite, elle a duré 57 jours. Le 18 août dernier, les grévistes annoncent une victoire, tout en se donnant rendez-vous en octobre pour continuer la lutte et réaffirmant leur soutien inconditionnel aux familles, au côté d’Utopia 56, car bien des batailles sont encore à mener.

Cette grève a permis des avancées mais des batailles semblent encore à mener. Mais alors, pourquoi cette grève et qu’ont gagné les grévistes ?

La première victoire est tout d’abord celle d’avoir pu imposer, au milieu d’un été incendiaire, la question de l’hébergement d’urgence et du mal logement au-delà de la seule région parisienne, auprès de tous les décideurs qui réduisent à la serpe les budgets des métiers de la solidarité.

Alors que Macron en 2017 annonçait ne plus vouloir voir personne à la rue, ou que Grégoire, maire de Paris, assénait pendant toute sa campagne ne plus vouloir aucun enfant à la rue, dans les faits, c’est le doublement de personnes sans abri depuis le début du mandat macroniste et le nouveau record d’enfants en rue qui est dépassé chaque année. Cette année ce sont 2 355 enfants qui dorment chaque nuit à la rue : 120 % d’augmentation depuis 2024 du nombre d’enfants sans solution d’hébergement.

Des constats désastreux que de nombreux secteurs dénoncent depuis des années. Y compris les pompiers, qui n’ont pas attendu que le territoire s’embrase pour alerter sur le manque de moyen humain et matériel. Dans la même période, l’État vote une hausse pour les budgets militaires : choix cynique de faire la sourde oreille et rappeler à l’ordre celles et ceux qui font vivre la solidarité pour mieux bâtir son armée impérialiste.

Une grève qui a soulevé bien des solidarités

Les agents du Samu social de Paris se sont donné les moyens d’arrêter de demander gentiment ce qui semblerait être les bases d’une société et ont lancé une grève reconduite quotidiennement par un gros noyau de grévistes jusqu’à obtention des revendications. Au fil de la grève elles et ils ont été rejoints très régulièrement par des services entiers et différentes professions et ont été soutenus par des lettres ouvertes adressées à la direction du Samu social.

Interpellée par cette lutte, l’association Utopia 56, qui accueille les personnes déboutées du « 115 » (le service d’appel d’urgence pour les sans-abris) s’est mise en lien avec les grévistes. Dans les assemblées générales de familles et de grévistes, la convergence de ces deux luttes semblait inévitable. Elle s’est matérialisée par une occupation du siège du Samu social le 15 juillet à l’issue d’une soirée de soutien.

Tout au long de ce mouvement les agents ont travaillé à regrouper toutes celles et ceux qui voudraient résister à leurs côtés. Chaque semaine un temps fort et une soirée de soutien permettaient à l’ensemble des agents de rejoindre la lutte le temps d’une journée.

En plein été, période qui risquait d’isoler les grévistes et agents du Samu social de Paris, la caisse de grève a reçu de nombreux soutiens, près de 40 000 euros de solidarité, alors que les employeurs et administrateurs ont reçu plus de 100 motions de soutien aux grévistes envoyées de partout en France et de tous les secteurs.

Une grande banderole est restée pendant quatre jours déployée sur le toit du Samu social de Paris, dénonçant la culpabilité de Macron dans le nombre de personnes à la rue ; 200 personnes manifestaient en direction de Bercy le 30 juin, 120 devant la DRIHL et l’hôtel de ville le 23 et 30 juillet. Et pas moins de 500 personnes le 6 août dernier pendant un conseil d’administration extraordinaire. Ce rassemblement permettant le regroupement d’agents de la ville, de l’AP-HP ou encore de la RATP et la SNCF, chacun de leurs employeurs siégeant au sein du CA du Samu social de Paris. Sacrée solidarité face à nos patrons.

Les acquis de la grève

Par cette grève, les « écoutants 115 », ceux qui sont chargés de recevoir les rappels d’urgence, principaux grévistes, ont obtenu l’ensemble de leurs revendications matérielles et précises : il s’agit de rompre l’isolement en offrant plus de temps de travail en équipe plutôt qu’être toujours seul face à son téléphone. Elles et ils ont aussi obtenu 45 minutes par jour sans appels pour permettre de se mettre à jour ou d’échanger avec les collègues à la suite d’un appel trop difficile par exemple. Jusqu’alors ces temps n’étaient pas prévus et débordaient sur les temps de pause ou à la débauche. Et, reconnaissance enfin du travail effectué, la prime de 150 euros, dite plan grand froid, que l’ensemble des intervenants avaient touché sauf elles et eux leur sera versée.

Cette bataille a aussi permis des avancées pour l’ensemble des agents du Samu social de Paris. En premier lieu, les grévistes ont obtenu des engagements francs de la mise en application de la loi de la part de la direction générale et de son conseil d’administration au sujet de la réduction des risques psychosociaux : la nomination d’un inspecteur santé sécurité au travail (ISST) ainsi que la mise en place d’un document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP).
Là où, depuis des années, les syndicats tentaient d’aborder la question de la revalorisation des salaires, les grévistes ont imposé le sujet en conseil d’administration extraordinaire. On n’en est donc qu’aux promesses. Mais elles et ils ont obtenu la mise à l’ordre du jour d’une prime reconnaissant la pratique linguistique des agents polyglottes ou la reconnaissance des écoutants 115 au même niveau que les travailleurs sociaux diplômés.

Et ce n’est qu’un début

Tandis que les écoutants 115 ont obtenu l’ensemble de leurs revendications, elles et ils se sont donné les moyens d’aller au-delà des revendications d’origine, c’est la dénonciation de tout un système qui s’est élaborée.

Cette lutte aura été l’occasion de rendre visible toutes celles et ceux rendus invisibles par des politiques publiques mortifères : que ce soit la ville de Paris où l’État, ces deux acteurs principaux ont finalement été contraints de répondre aux interpellations des grévistes mais aussi des familles soutenues par Utopia 56. Elle aura d’ailleurs permis de mettre à l’abri plus de 300 personnes qui se seront battues pour avoir un toit.

Ce qui ressort de cette grève c’est le ras-le-bol, que l’on entend dans tous les secteurs et particulièrement dans le médico-social, d’une société qui s’effondre face aux offensives racistes et austéritaires des patrons. Les grévistes du Samu social de Paris ont déjà prévu de participer largement aux dates de grève de rentrée les 15 et 29 septembre ainsi qu’aux 14e rencontres nationales du travail social en lutte les 3 et 4 octobre. Car une chose est sûre : pour en finir avec toutes les horreurs que cette société peut créer et auxquelles, par notre boulot même, nous sommes confrontés, il faudra construire les luttes au-delà du Samu social, avec l’ensemble du monde du travail.

Alba Iraultza