
Bons baisers de Tanger, de Melvina Mestre
Policier Points, 2025, 240 p., 12,90 €
Avec ce troisième roman des aventures de son héroïne, la détective Gabrielle Kaplan, Melvina Mestre poursuit sa description du Maroc des années qui ont suivi la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un Maroc colonial, terre de manœuvres des différentes puissances sentant venir la fin du protectorat français.
Le Maroc avait été considéré, depuis le début du XXe siècle, comme une pièce maîtresse par les États-Unis qui ont soutenu la présence française pour contrer les velléités de mainmise de l’impérialisme allemand sur Mogador (aujourd’hui Essaouira), qui voulait en faire un tremplin vers les colonies allemandes du Brésil. Or, pour l’impérialisme américain, l’Amérique du Sud était chasse gardée ! En 1942, l’armée américaine s’était dépêchée de débarquer au Maroc, malgré l’opposition des troupes françaises qui y restaient stationnées, pour éviter que l’Allemagne n’accède à la façade atlantique de l’Afrique. La présence américaine au Maroc a donné lieu à de nombreux heurts avec les autorités françaises, qui se sont poursuivis de 1952 à 1956.
Dans Crépuscule à Casablanca, l’arrière-plan était la volonté de mettre au pas le sultan Sidi Mohammed, le futur Mohammed V, partisan de l’indépendance, par le général Juin qui avait remplacé le précédent Résident général, jugé trop mou. Dans l’ombre de Juin, le puissant préfet de Casablanca, la brute Boniface. L’action se passait en 1951, un an avant la répression brutale par ce dernier des émeutes de décembre 1952.
Dans Sang d’encre à Marrakech, nous étions entraînés dans la ville du Glaoui, le pacha de Marrakech, rival du sultan, en 1952, sur fond de manœuvres de l’impérialisme français qui aboutiront, l’année suivante, à la déposition de Sidi Mohammed et à son exil.
Bons baisers de Tanger se passe à l’automne 1952, dans cette ville interlope, sous administration internationale, où se côtoient alors espions, flics de tous les pays, responsables politiques français aussi bien qu’anciens « collabos » qui s’y sont réfugiés, et truands notoires. Cette fois, Gabrielle Kaplan est débauchée par le SDECE, le nom des services secrets français avant qu’ils ne deviennent DGSE en 1982. La trame du roman est un événement réel, l’affaire du Combinatie : un gros cargo battant pavillon hollandais, transportant une cargaison de cigarettes de contrebande – mais pas illégales à Tanger –, officiellement à destination de Malte. La véritable destination était Marseille, plaque tournante du grand banditisme, via un acte de piratage organisé par les commanditaires eux-mêmes. Nous vous laissons découvrir le détail des magouilles qui constituent l’intrigue policière du roman. Disons seulement que, au-delà du trafic de cigarettes, on assiste à la mise en place de la French Connection, cette puissante organisation du trafic de drogue impliquant les truands corses de Marseille et appelée aux développements que l’on sait.
Non seulement l’événement qui fournit au livre sa matière est réel, mais on y côtoie toute une panoplie de personnages, eux aussi tout à fait réels : les truands Joseph « Jo » Renucci, à demi-barbouze, représentant du truand de la mafia italo-américaine Lucky Luciano ; Barthélémy « Mémé » Guérini, autre figure du grand banditisme marseillais, des truands et des flics américains, des espions, tout un joli monde qui se retrouve au Venezia, tenu d’une main de fer par Germaine Germain, « Manouche », ex-fille de bonne famille, demi-mondaine, ex-maîtresse d’un caïd du milieu, « Carbone », mort dans un attentat organisé par la résistance. Au Venezia, celle qui tient le vestiaire n’est autre que l’ex-compagne de Doriot. Mais on croise aussi le publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet, ancien résistant, le directeur de France-Soir, Pierre Lazareff, son épouse, la directrice de Elle et sa maîtresse, Carmen Tessier, qui tenait la rubrique célèbre Les Potins de la commère.
Comme dans ses autres romans, Melvina Mestre esquisse seulement la misère des Marocains du peuple et décrit abondamment, par contraste, le luxe effarant étalé par colons et milliardaires de passage dans cette ville de tous les excès, où l’on peut tout faire en l’absence d’intervention « dans la haute » des polices liées à chaque pays administrateur de la cité.
Un livre écrit dans le style efficace des polars et très bien construit : non seulement on apprend plein de choses, mais on quitte avec regrets la détective et son adjoint, l’ancien militaire Brahim. Il reste heureusement beaucoup de grandes villes du Maroc que Melvina Mestre ne nous a pas encore fait visiter, et quatre années nous séparent de la fin du protectorat français. De quoi, on l’espère, compléter cette fresque du Maroc de l’immédiat après-guerre par d’autres aventures passionnantes de Gabrielle Kaplan.
Jean-Jacques Franquier