Champs de bataille : l’histoire enfouie du remembrement
Bande dessinée d’Inès Léraud et Pierre Van Hove
éditions Delcourt (La revue dessinée)
Après Algues vertes, l’histoire interdite, qui dénonçait les méfaits de la pollution de l’agrobusiness sur l’environnement, Inès Léraud, journaliste indépendante, propose une nouvelle enquête sur une histoire souvent méconnue qui a bouleversé le paysage de nos campagnes : le remembrement.
Les acteurs du remembrement ont profondément modifié le paysage mais pas seulement, c’est aussi un plan social, parmi les plus importants qu’ont connu la France.
Entre 1946 et 1974, la population paysanne passe de 7 millions à moins de 3 millions de personnes. Après 1945, l’État a initié une politique de confiscation et redistribution des terres ; les surfaces cultivables se sont agrandies ; la mécanisation et l’utilisation des engrais chimiques s’est accélérée ; les villages se sont transformés et la main-d’œuvre agricole envoyée dans les usines.
Dans l’idée de ses promoteurs et des ingénieurs, l’objectif de ce bouleversement était de créer un outil de production, la terre, qui allait pouvoir être rentable et permettre l’exportation, notamment de céréales. Il fallait à tout prix augmenter les rendements et « nourrir la population ».
Le remembrement a permis et encouragé le développement d’une agriculture productiviste dont on voit aujourd’hui les limites : dépendance aux produits phytosanitaires, aux marchés et aux subventions.
Il s’est parfois effectué dans la douleur, la résistance et la contestation comme à Trébrivan (Côtes-d’Armor) en Bretagne. L’État a alors demandé aux « forces de l’ordre » de rosser les récalcitrants. Les CRS étaient présents en permanence sur la commune. Pendant toutes ces années, les femmes souvent en tête dans les manifestations selon les rapports de gendarmerie et des renseignements généraux, n’apparaissent pas dans les archives, sans doute parce que la presse leur donnait rarement la parole. Elles ont cependant été très actives lors des mobilisations et des actions engagées.
Quelques attentats du Front de libération de la Bretagne (FLB) contre les entreprises de matériel agricole ont ponctué ces années de luttes.
Le remembrement a souvent bien servi en terres les paysans les plus riches ou proches du pouvoir. Encore aujourd’hui, dans les villages, certaines familles marquées par des inégalités de redistribution ne se parlent pas. La plupart des communautés villageoises garde en mémoire le positionnement des familles. Les pour et les contre…
Inès Léraud, conseillée par Léandre Mandard (qui prépare une thèse sur le remembrement), s’appuie sur des recherches précises, des rencontres avec des paysans mais aussi le ministre Edgard Pisani, ou René Dumont avant qu’il ne devienne écologiste. Cette enquête a demandé quatre ans de travail pour documenter un phénomène social et politique peu traité et ses conséquences : des ravages environnementaux, la disparition des haies, de la biodiversité, des modifications du tracé de cours d’eau. Mais aussi des drames humains, suicides, divorces, exode rural.
On retrouve Pierre Van Hove au dessin et Matilda aux couleurs. Le dessin illustre parfaitement les témoignages, les paysages, le portrait des différents acteurs. Un dossier d’archives dense et passionnant complète l’album. On y trouve des témoignages écrits, des demandes de recours lorsque le fermier est lésé par la redistribution des terres ou que son verger en production est détruit par les bulldozers.
Aujourd’hui, le massacre se perpétue, on continue à détruire des centaines de kilomètres de haies, plus de 20 000 kilomètres par an ! Il est plus que temps de changer les pratiques agricoles.
Une lecture indispensable à la compréhension de notre environnement, de nos paysages et des décisions politiques qui ont conduit à ce grand chambardement.
Jeanne Travers, le 28/03/2025